“Rire de la vérité” – entretien avec la philosophe Olivia Gazalé par Rebecca Amsellem (pour me suivre sur LinkedIn c’est ici et Instagram c’est là) https://lesglorieuses.fr/olivia-gazale/ juin 2025
Vérité des muscles
Je reviens à cette interview qui a directement et indirectement inspiré les deux podcasts précédents.
Rebecca Amsellem:
…vous vous attaquez au corps parfait, à la “vérité des muscles”. Dans un article récemment publié dans “Vieux”, vous écrivez : « Étrange et paradoxal déplacement de la culpabilité. Autrefois, l’interdit frappait le sexe, nous avions honte de notre corps parce que l’Église en avait fait le siège impur de la « concupiscence » et du « péché», mais nous en acceptions la finitude: vieillir, flétrir, faiblir, ramollir, l’inéluctable évolution du corps vers la mort n’était pas considérée comme une faute morale.
À l’inverse, aujourd’hui, nous sommes réconciliés avec la chair, nous n’avons plus honte de jouir de notre corps, mais nous avons développé une nouvelle honte, celle de la dégénérescence. On a déculpabilisé la chair, mais on stigmatise les chairs mollassonnes; on salue l’avènement d’un corps enfin libéré, mais on le verrouille dans les diktats de l’impitoyable injonction jeunesse/beauté/minceur”.
Dans votre critique de la “vérité des muscles”, vous décrivez une société qui a déplacé la honte du désir vers celle de la défaillance physique, au nom d’un idéal de performance et de maîtrise de soi….
Le sport apportait à la fois le salut et la résurrection. Il y avait quelque chose de sacrificiel. Le sport s’est substitué à la religion. Par exemple, le footing, qui a généralement lieu le dimanche matin, s’est un peu substitué à la messe dominicale, mais tout en reprenant la dimension d’effort.
Vous posez la question “L’utopie du corps parfait n’est-elle pas, en définitive, un rêve morbide? Désirer un corps débarrassé de la corporéité, n’est-ce pas vouloir mourir à son propre corps, lui dénier sa vérité organique, lui interdire d’être, tout simplement, vivant?”. Dans quelle mesure cette injonction à la minceur et à la jeunesse — ce culte du “summer body” — est-elle le signe d’une société qui refuse la vérité du vivant et de la mort, qui refuse la finitude ?
Olivia Gazalé. Le corps comme une espèce de divinité à adorer, dont on vise la perfection, une espèce d’idéal. Et le corporel, c’est la réalité organique du corps, c’est-à-dire c’est la maladie, la finitude, le vieillissement, le rétrécissement, la cellulite, les odeurs, les poils, c’est tout ce qu’on refuse…
Alors que tout ça, c’est naturel. Que le corps vieillisse, c’est juste signe qu’on n’est pas mort ! C’est qu’on a eu la chance de ne pas mourir jeune et qu’on vieillit.”
Voici pour la citation, suivie de mes réflexions.
“Tu peux, donc tu dois”
On se souvient du Da Vinci code, ou encore, c’est comme à la SNCF de Chevalier et Laspalès, tout est possible, tout est réalisable, car ce qui est imaginable est réellement possible. Nous le constatons depuis Dédale et Icare en passant par Da Vinci, celui-là le réel, et les premiers aviateurs, ou encore Jules Vernes et ses 80 jours autour de la terre.
La frontière entre le possible et le réalisable, c’est la même frontière que celle entre la vie et la mort.
La beauté du corps, bien que dégradable, doit être maintenue dans le cercueil. On ne va pas s’en plaindre. Plus complexe apparaît la présence des supports audio-visuels pour évoquer la vie du défunt.
Il n’y a pas longtemps, j’ai été convié à la célébration de funérailles de quelqu’un que je connaissais et accompagnais dans ses vieux jours. La célébration a eu lieu dans un hôpital, elle fut présidée par un pasteur et son assistant. La majeure partie de la célébration consistait à visionner l’enregistrement filmé de la défunte qui parlait de sa vie.
Une fois sortie, je partage ma gêne avec un couple de connaissance commune. Ils m’avaient alors partagé leur ressenti. Puis un autre jour je le partage auprès de mes convives prêtres, ils ne semblent absolument pas étonnés d’une telle pratique qu’ils trouvent somme toute naturelle. Tout simplement en constatant que « tout le monde fait cela », ils acquiescent à la nouvelle pratique que les moyens audiovisuels permettent.
Embellir le corps mort n’est qu’un devoir pour rendre supportable notre rapport au corps mort. Évoquer la vie du défunt, c’est en faire mémoire. Faire mémoire de la vie, c’est bien au-deçà de ce qu’elle donne à voir dans les photos et dans les vidéos avec la voix, désormais… d’outre-tombe.
C’est cette barrière qui est remise en cause dans son rôle de bien séparer la vie de la mort. Un développement s’impose à une autre occasion.
Revenons au corps du vivant.
D’accord pas d’accord.
Ce qui était acceptable dans le passé sous le régime chrétien catholique, qui avait pignon sur rue pour gérer toute la vie individuelle et sociale, n’est plus. L’objectif de la beauté du corps était dans le corps ressuscité. Ce corps-là a disparu des écrans des radars des consciences des contemporains. Il est remplacé par un corps idéal dont il faut se doter à tout prix, dès cette vie sur terre. L’entreprise est réalisable aussi parce que les moyens sont disponibles (argent, temps, les produits accessibles…).
Mais surtout l’attention est portée sur la qualité de cette vie, dont le corps est la meilleure vitrine d’un showroom, jusqu’à des femmes et hommes dans les vitrines de l’industrie du sexe, en passant par l’exploitation de l’image du corps qui accompagne les campagnes publicitaires des produits de luxe. Un tel corps est exposé dans un corps qui, à cause de cet objectif, fait malgré tout apparaître des anomalies, des inconvénients, des gènes et des frustrations jusqu’au rejet.
Les anorexies et les boulimies en sont des symptômes les plus communs. Comme la maladie du célibat qui se propage dans les sociétés modernes, qui touche (comme la dépression à laquelle cette maladie s’apparente) plutôt riches matériellement, mais pauvres en termes de relations.
(À l’aéroport de Hong Kong, à la recherche d’un cadeau pour mes amis indiens, pour la première fois je tombe sur une boutique gérée à la japonaise, sans personnel, seules les machines vous accueillent, et vous leur souriez, dans le réflexe du passage de frontière, pour avoir une bonne reconnaissance faciale. C’est aussi pour une autre fois).
D’accord pour embellir, pas d’accord pour vieillir. Il faut que tout soit irréprochable, au poil, ce qui veut dire, sans tout ce qui peut ternir l’image exposée, car exposable. Ce qui conduit aux situations paradoxales du rapport au corps. On veut être dans un tel corps, mais à condition qu’il nous ressemble, nous qui le fabriquons, l’améliorons.
Et finalement nous n’y sommes pas. C’est le potier qui fait sa vie, il met la glaise de la vie sur le tour pour façonner son propre corps. Mais, il ne peut pas insuffler son nouvel esprit, qui doit venir d’ailleurs. Alors, comment peut-il le faire? Uniquement par magie à laquelle rien ne résiste. Sinon la schizophrénie guette.
Pour y échapper, la logique consiste à se fabriquer son image et lui correspondre dans les profondeurs de notre être. Profondeurs, telles que nous nous y accordons, au point que cela va nécessairement susciter admiration et envie.
En fait, sans nous en rendre compte, cela provoque l’exil du corps tel qu’il nous a été assigné dans l’héritage génétique et le suivi social au bénéfice ou à la charge. Un corps qui fonctionne avec ses hauts et ses bas, avec ses constipations et ses flatulences, est un corps réel, dont les soins lui fournissent les conditions de son existence dignes.
Mais qui va décider de la frontière qui sépare le digne de l’indigne, la religion en a perdu le monopole, on trouve les ressources symboliques dans le corps lui-même qui est appelé à la perfection.
Dans le christianisme (surtout orthodoxe et catholique) cette perfection trouve sa source d’accomplissement dans le Christ, le Corps du ressuscité qui devient la mesure d’accomplissement pour la condition humaine.
Sans cela, comme nous l’avons déjà signifié, la recherche du corps parfait aboutit à un rapport paranoïaque. Cela ne concerne pas seulement le rapport avec son propre corps, mais aussi avec son être profond et la relation à d’autres corps, dont l’esthétique prime sur l’éthique et la beauté sur la bonté.
Son identité est biaisée à la racine et sa conscience est altérée par l’acceptation d’une ingérence qui modifie le rapport à soi et aux autres.
Pour qu’il ne soit pas trop artificiellement connecté à l’être, le paraître va obstruer le passage à l’être profond, celui qui se cherche, sans se trouver, sans repos ni démission face aux défis considérés comme trop lourds à porter. En gros, il ne reste que de se réfugier dans des arts martiaux, dans le beau de la culture et dans les compétitions intra musculaires.
La vérité est là!
Vérité des muscles et encore?!
Le culte du corps ne date pas d’aujourd’hui. Il a toujours été l’un des objectifs de toutes les civilisations, dans la mesure où celles-ci pouvaient se permettre d’aller jusqu’à la célébration à valeur symbolique religieuse.
Au XIXème siècle, fondateur des jeux olympiques modernes, Pierre de Coubertin, y a rouvert le chemin. Il l’a fait mu par un constat d’une infériorité physique regrettable à son goût, en termes de capacité des corps des jeunes français en comparaison avec les jeunes allemands de son époque. Cela l’affligeait et faisait réagir.
Dans la vérité des muscles il y a le goût de l’effort qui était transféré de celui de subvenir aux besoins élémentaires, dont la messe de dimanche faisait partie (artificiellement ou de façon intérieurement intégrée, c’est une autre histoire) au profit de l’hygiène de vie musculaire. Le reste attendra. Notre Dame des Marches, c’est le nom d’une chapelle en Suisse qui doit son nom à la route de montagne que de nombreux touristes empruntent et peuvent s’y arrêter pour…
La vérité des muscles c’est la vérité d’un support pour disposer des moyens indispensables pour assumer les bons côtés de la vie et pour faire face à l’adversité de la vie. Mais ceux qui excellent dans la vérité des muscles, pour beaucoup, ne sont pas dans les métiers manuels qui supposent un apport considérable d’énergie, que les muscles, sous le poids des matériaux à transporter et transformer, consomment. Ils ne sont pas, pour la plupart, parmi ceux qui volontairement offrent leur service musculaire à la défense des intérêts dont les forces militaires usent.
La vérité des muscles n’est jamais à négliger, même si elle est appliquée à des buts jugés comme futiles par certains. Faire de la gymnastique quotidienne, surtout lorsque avec l’âge l’atrophie musculaire sournoisement opère sur le dos et dans les membres, n’est pas seulement une nécessité pour freiner tant soit peu le vieillissement. De ce point de vue, cela s’apparente au soin du corps dans le sens d’une beauté à lui trouver. Trompeuse, mais douce et agréable à voir et à toucher.
Ici il s’agit de bien plus. Le soin du corps fait partie du soin de l’âme. Dans le corps sain une âme saine. C’est toujours les plus faibles qui trinquent le plus. Si le corps est faible, souvent c’est parce que l‘on l’a négligé au profit de la santé mentale et ou spirituelle. Et inversement, si le corps est fort, c’est souvent parce que l’on néglige les autres composants de l’être humain au profit d’un profil “statutaire” (celui d’un corps comme une sculpture d’Apollos ou David) recevable sur les réseaux sociaux.
Un corps social dans un corps singulier.
La culture asiatique du corps n’est pas en reste. Elle résume toutes les aspirations humaines que les générations cultivent et améliorent. Leur fonction vitale n’est pas à prouver, l’hygiène du corps en est la réponse.
Le taï chi et le yoga, pour ne citer que ces deux porte-drapeaux d’un savoir-faire asiatique inégalé dans la matière du respect du corps, suffisent pour remplir le réservoir symbolique de la place du corps en connexion avec l’univers, tout le cosmos. Même au-delà si l’on le veut.
Photo : © Antoine Dubroux – Artiste (Kaléidoscorps)




