Après avoir interrompu le cycle sur AI par les thèmes autour de Noël et de l’enfance, je propose de revenir au sujet d’actualité qui n’est pas lié aux saisons ou périodes particulières comme Noël et nouvel an peuvent l’être. 

INTRO

En septembre dernier, Time Magazine a mis le pape Léon XIV sur la liste des Time 100 AI. La voix du pape dans le débat sur AI semble ainsi reconnue. L’auteur de l’article suggère même que le pape ait choisi le nom de Léon pour signifier la continuité avec son prédécesseur Léon XIII, qui à la fin du 19e siècle accompagnait la révolution industrielle par ses écrits qui deviendront la base de l’enseignement sociale de l’Eglise, alors que lui, Léon XIV se positionnant comme chargé de mission d’accompagner la révolution  provoquée par AI. 

Les enjeux pour l’Église sont évidents. Comme à l’époque de la révolution industrielle, dans le cas de l’AI, le danger d’aliénation de l’homme au profit de la machine et de son efficacité productive est une réalité qui n’a pas besoin des preuves. Il suffit de mentionner le fait que l’homme, ainsi aidé, devient une partie intégrale de la chaîne de production, du système de production qui chosifie les outils humains. Le potentiel aliénant de l’industrialisation a montré son efficacité néfaste et l’AI ne va pas en être à la traîne. 

Mais comme l’espère Time Magazine, si le pape va continuer à sensibiliser 1,4 mld des catholiques sur le potentiel aliénant de l’AI, le journal y voit une chance pour contrebalancer la Silicon Valley jugé uniquement préoccupée par les questions d’efficacité. 

La liste sur laquelle figure le pape cette année est publiée depuis 2023, dans le but avoué par le journal qui est celui de montrer que la direction du développement de l’AI ne dépend pas de la machine mais de l’action des hommes innovateurs, supporteurs, artistes et de tous les promoteurs engagés dans l’avenir de cette technologie.

Les podcasts précédents contiennent cet espoir avec la nécessité de mettre des garde-fous pour garantir la maîtrise de la nouvelle puissance technologique qui est en phase de croissance apparemment exponentielle. Ce à quoi semble vouloir s’employer le pape et l’Eglise catholique dans son ensemble. Mais tout le monde voudrait la maîtriser sans pour autant avoir la certitude d’éviter les conflits d’intérêts. 

D’être dans le tempo de l’évolution sociale n’étant pas forcément la plus grande qualité de l’Eglise, on sait que ce, tout compte fait apparent retard n’est pas seulement ou parfois avant tout dû aux préjugés négatifs de la part de l’Église à l’égard de l’évolution sociale en cours, mais plutôt pour des raisons dogmatiques.

L’attitude précautionneuse adoptée par l’Eglise tient au fait de vouloir accompagner ces évolutions du point de vue de la foi, dont le résultat d’analyse en termes d’impact sur les valeurs chrétiennes n’est pas toujours facile à estimer lors de l’apparition du phénomène et même en cours de son établissement et son évolution. Les questions bioéthiques en font partie. 

Avant de savoir ce que Dieu lui-même en pense, directement ou indirectement, contentons-nous déjà d’essayer de voir comment l’Église catholique aborde cette question. Savoir comment les autres religions abordent cette question serait aussi utile pour la comparaison afin d’éclairer le chemin de discernement catholique. 

Nous y voilà pour le temps de ce podcast, en nous contentant uniquement des quelques éléments fournis par les médias qui délivrent des informations sur la manière dont l’Église catholique aborde actuellement la question. L’Eglise produit des ambassadeurs de Dieu dotés des lettres de créances à présenter auprès du monde pour faire connaître la voie divine au sujet de l’AI, telle que l’Eglise la comprend. 

Aliénation polyèdre.

L’aliénation qui en résulte se manifeste de façon polyèdre. En empruntant ce mot  au pape François qui lui attribuait une puissance sémantique suffisante pour décrire de façon la plus complète ce qu’est la vérité, l’aliénation en est une de forme de vérité qui est elle-même polyèdre, multiple. Ce sont les effets aliénants de l’AI que l’Eglise catholique redoute, tout en maintenant son admiration pour l’AI. L’AI comme prolongement de la création, mais dont les méfaits sont à redouter. Pour ces deux  raisons principales, positives et négatives, l’Eglise s’engage sur le chemin d’accompagnement de l’AI.

Le danger de chosifier l’ouvrier au XIX s n’était pas une nouveauté sur le marché du travail de l’humanité. C’est la présence concentrée aux usines et dans d’autres ateliers de production qui faisait sauter aux yeux l’étendue et la gravité du problème. À l’époque, l’Eglise n’était pas la seule à tirer la sonnette d’alarme, l’idéologie socialiste a eu un impact grandissant, ce qui alors était considéré par l’Eglise comme une autre forme d’aliénation, la plus importante de toutes, de l’ouvrier qui désormais était coupé de Dieu.

Ici un autre phénomène d’aliénation se manifeste, elle touche désormais  une nouvelle catégorie de personnes. Ce ne sont plus les bleus de travail qui sont concernés  mais avant tout les cols blancs. Les jeunes professionnels dans bien des secteurs tertiaires formés pour obtenir des postes qui sont de plus en plus vite remplacés par l’AI, ils en sont les premières victimes directes. 

L’aliénation se manifeste aussi dans la limitation de la liberté d’agir et de penser, sauf sans doute dans les cas réservés à quelques-uns qui ont accès aux meilleurs informations (comme toujours, mais avec des effets plus contraignants encore, surtout en comparaison avec le sentiment de liberté que le monde tout au moins occidental peut générer et procurer). Si pour le moment cela ressemble encore à de la science-fiction, l’avenir va montrer la direction de l’évolution des effets de la présence de l’AI à l’intérieur du monde réel. 

En attendant, c’est la confusion entre le réel et l’artificiel qui touche surtout les nouvelles générations. Sans que les anciens en soient indemnes, tellement les écrans sont présents et tellement l’impact de l’AI est insidieux et agissant sur la volonté qui a de plus en plus de mal à dire non! à son influence grandissante.

Des exemples d’aliénation.

“Lorsqu’il était encore chez Microsoft France, Arnaud (1) se rappelle de «petits concours» organisés entre les services. Le gagnant ? Celui qui utilisait le plus l’intelligence artificielle pour travailler. «Ça pouvait être sympa», se rappelle l’ex-employé. Avec le recul, il s’en amuse toutefois un peu moins. Cette année, Arnaud a fini par devoir prendre la porte… à cause de l’IA.

Dans le monde, son cas est loin d’être isolé. La firme fondée par Bill Gates a annoncé en juillet la suppression de 9 000 emplois à l’international. Amazon en a fait disparaître 14 000, Accenture 12 000,…” 

Des annonces de ce genre trouvées dans Libé en décembre 2025 se multiplient, ce qui veut dire que des(em)bauches (licencier me parait pas assez fort, pas assez proche de l’action d’embaucher, sémantiquement l’un étant déconnecté de l’autre) à tour de bras pour cause de l’IA deviennent monnaie courante.

Deux autres exemples d’aliénation due à la confusion entre le vrai et le faux qui se situe à l’intérieur de la confusion entre le réel et l’artificiel vient de Pologne et de France.

Le dernier rapport rendu au parlement polonais sur l’usage de téléphone portable par les ados démontre que la jeunesse vit dans le monde de demi-vérités générées par des algorithmes via Tiktok et vérifiées par ChatGPT ;  jeunesse qui de plus en plus doute de la possibilité, non pas celle d’accéder à la vérité, mais de savoir si une quelconque vérité existe. Si dans le cas polonais est surtout redouté la désinformation comme une forme de guerre moderne hybride, dans le cas de la France c’est de la santé mentale qu’il est avant tout question.

Les actions du Vatican

Même si certains algorithmes n’arrivent pas à savoir que le nouveau pape est Léon XIV, celui-ci attire l’attention de tout le monde sur l’importance de l’AI. Ne pas en avoir peur, mais essayer de comprendre comment cela marche et surtout quel effet cela peut produire sur l’environnement humain et matériel en termes de création. Il rassure que AI n’est pas toute puissante et invite à prioriser la connaissance humaine,  et par-dessus tout savoir en tirer le meilleur parti.

La création de l’institut, une école de formation, a pour but de promouvoir la contribution de l’AI au bien commun basé sur quatre principes : l’apprentissage de son utilisation,  la recherche,  le transfert de technologie et leur mise en oeuvre; tout cela à communiquer justement  en vue de participer de la sorte au bien commun. Il s’agit de former des étudiants à être capables d’affronter des défis éthiques posés par AI. 

Ce qui suppose de poser des fondations pour une pensée critique, déjà pour se retrouver dans le brouhaha des opinions qui inondent les réseaux sociaux au sujet de l’AI pour savoir comment s’en servir proprement, puis participer de façon avisée à la poursuite de l’élaboration des attitudes à adopter à l’égard de l’AI. 

A noter au passage que la manière d’enseigner AI change les rapports entre les enseignants et les étudiants qui souvent savent bien plus que leurs profs. Le concept original de l’enseignement comme conversation peut ainsi être remis au goût du jour. 

Vatican attire l’attention sur la relation traitée déjà dans un des podcasts entre AI et l’intelligence humaine. Le combat vise à non pas remplacer l’intelligence humaine par AI. Ni freiner le développement de l’AI, mais gérer sa place. Le document officiel du Vatican met en garde devant le danger de l’influence de l’AI sur la confiance sur laquelle est fondée toute société. 

Exagérer la confiance ou la méfiance s’accompagne souvent des comportements qui nourrissent la polarisation politique et engendrent les agissements sociaux. On l’a bien vu dans les vagues des destructions d’églises et monuments historiques au Canada après les révélations sur les traitements des minorités dans les établissements catholiques associées à la politique générale du moment. Traitement comparable aux exactions populaires nourries par des rumeurs dans d’autres parties du monde.

Antiqua et nova 

Antiqua et nova est un document  publié deux semaines avant le sommet qui s’est tenu à Paris consacré à l’AI au début de l’année 2025. Vatican media du 10 février 2025 publie l’interview avec le secrétaire du dicastère pour la culture et l’éducation, abp Carlo Maria Polvani, qui est aussi coauteur du document. 

En analysant les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, les auteurs du document expriment des craintes éthiques et anthropologiques déjà formulées par le pape Léon  lors de son discours pour le jour de la paix en début de l’année et aussi lors du G7. Ni diabolisée, ni idéalisée  AI  doit servir des buts concrets (médecine, enseignement, travail, vie quotidienne,  etc). 

Si les buts ne sont pas maîtrisés, on ne maîtrise pas non plus les outils.  Elle doit servir surtout le plus faibles, mais en abuser peut devenir une règle d’abord non écrite puis juridiquement sanctionnée. Cela touche à la liberté humaine et à sa dignité, les notions dont l’Eglise ne cesse de souligner l’importance. AI ne doit pas creuser l’écart entre les riches et les pauvres. Bien le contraire!

Mgr Polvani souligne la différence entre les outils classiques de la technologie de communication et AI. Cette dernière, une fois mise en fonctionnement,  comme on l’a déjà signalé, ne pourra plus être débranchée comme la radio ou la télé. Le danger pour l’anthropologie chrétienne se trouve dans le fait que AI pourra influencer la compréhension du rapport entre la nature et la grâce. 

Il faut préciser que si AI redéfinit ce qu’est la nature (humaine), cela va avoir un impact sur la manière de comprendre la grâce comme don, dont le caractère gratuit sera peut-être restreint par les nouvelles donnes qui conditionnent la vie en présence de l’AI. Il faut attendre les travaux d’experts en théologie pour y voir plus clair.

La remarque sur l’engagement des chrétiens pour enrichir les données de l’AI par des thèmes chrétiens peut surprendre. Mais le fait que certaines AI ignorent qui est le pape actuel, et d’autres qui présentent les données chrétiennes de façon pas toujours ajustée à la vérité tel que les chrétiens la conçoivent, suffisent pour prouver la nécessité de la présence chrétienne identifiée comme telle dans l’élaboration des données confiées à l’AI. Dans ce travail, ce sont seulement ceux qui agissent pour alimenter les données de l’AI qui comptent.

Un franciscain à la tête d’une commission gouvernementale.

 

Non ce n’est pas en France, c’est le cas d’Italie, le frère Paolo Benanti lors d’un colloque à Madrid s’exprime pour le compte du pays qu’il représente, mais avec la compétence technique éclairée par la vision chrétienne de la vie humaine et de sa place dans l’univers. Il pointe que ceux qui maîtrisent ce genre de technologie, contrôlent la réalité, la réalité qui est désormais définie par le software. 

Nous pouvons exercer un triple pouvoir classique : user, abuser et monnayer, mais avec des conséquences infiniment plus graves, car ceux qui n’auront pas le droit à ce dernier pouvoir deviendront des esclaves. D’où l’importance de la réflexion sur ce que cela veut dire que de vivre avec le software, cet ensemble d’outils informatiques avec ses programmes pour améliorer l’efficacité de tâches à accomplir.

Software n’est pas  secondaire, mais ce qui interroge la réalité et sa nature, c’est la propriété,  de façon générale et de façon concrète quels sont nos droits d’accès. Je me suis déjà posé cette question lorsque dans une réunion quelqu’un a proposé d’utiliser ChatGPT pour avoir un CR de la réunion (il est vivement conseillé de le relire et de l’amender, l’outil utilisé est gratuit).

Le franciscain met en perspective historique la “computer technology” depuis la seconde guerre mondiale pour voir comment cela modifie le rapport  au pouvoir, à la démocratie et à la vie privée.

Dans le prochain podcast nous allons voir comment réagit la France, celle de la politique et celle de la religion. 

Si vous voyez en France des crèches dans les espaces publics, ne pensez pas que c’est un miracle. C’est juste une saine volonté de s’entourer de ce qui fait grandir en paix pour le bien de tous.

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Photo : ©Vatican Media