Il y en a qui
Il y en a qui grandissent plus vite que d’autres, en taille, en sagesse, ou les deux à la fois. Ce garçon est de ceux-là. Il avait le temps de grandir physiquement. Juste ce qu’il fallait pour atteindre la taille d’un futur adulte. Futur adulte, en effet, car à l’âge de 15 ans, on ne l’est pas encore.
Quelques mois avant sa courte maladie qui l’a entraînée vers l’issue fatale, il enregistre une vidéo où il prédit sa mort :
“Je pèse maintenant 70 kilos et je vais mourir”.
Arraché à la vie physique, fauché par une maladie foudroyante, tout s’arrête. Il n’avait même pas 18 ans, tout comme l’autre, celui de chez Dalida.
Visiblement, il cumule toutes les caractéristiques d’un saint qui va aller tout droit au paradis. Oui, accès direct, c’est ce qu’il vise, car il n’aime pas les choses à moitié. Après sa mort, il va se présenter à sa grande mère pour lui partager la joie d’y être déjà.
Je viens de visiter Bénarès, le lieu saint de l’hindouisme et découvre sur place une grande foi liée à ce lieu. Depuis ici, aussi on va au ciel directement, ou plutôt, on termine le cycle de réincarnations, lors duquel on erre sur terre à la recherche d’un meilleur karma.
Le lieu y compte énormément, comme pour les juifs enterrés à la porte dorée pour être parmi les premiers à ressusciter lors du jugement dernier.
Pour Carlo, comme pour tant d’autres qui ont grandi à l’ombre de la croix, mais vers la lumière de la Pâques, la connexion avec l’au-delà est assurée uniquement par le cœur.
Carlo
Fiche d’identité personnelle
Nom: Acutis, prénom, Carlo
naissance: 3 mai 1991
décès : 12 octobre 2006
Baptisé à 15 jours,
Première communion à 7 ans,
Confirmation à 8 ans.
Onction des malades, le 10 octobre 2006.
Béatification : 10 octobre 2020
Canonisation : 7 septembre 2025
Situation familiale: né à Londres dans une famille aisée, de tradition catholique, sans plus. Il passe son enfance et l’adolescence à Milan où il fréquente l’école catholique jésuite du nom du pape Léon XIII.
Il aime le Pokémon et le foot, grandit en compagnie de quatre chiens et de deux chats. Sa vie s’épanouit au contact avec la nature et l’informatique. Mais c’est dans les relations humaines qu’il acquiert la stature d’un homme mûr, bien plus que pour son âge.
Un éternel optimiste, toujours de bonne humeur, attentif à la misère et aux besoins matériels et spirituels des autres. Une vie spirituelle intense, tout orientée sur la relation à Jésus qu’il fréquente quotidiennement dans l’eucharistie.
Dans l’esprit missionnaire, car il en a un, il crée un site d’évangélisation. Il ne perd pas son temps, spontané et curieux de tout, il va vite, écoute et agit.
Saint de notre temps.
Enracinée dans la vie transformée par la foi, un ado expulsé de la vie terrestre par une maladie foudroyante, l’éternité s’étant emparée de lui, et ce depuis le plus jeune âge. L’éternité ne va pas le lâcher, d’autant plus qu’il y consent aisément.
Il est connu sous de nombreux noms : saint du millénaire, saint de l’informatique, saint à baskets, missionnaire numérique, influenceur de Dieu et saint patron des jeunes. Six différents noms, comme six jours de la semaine, le septième et huitième seront ceux d’un croyant reconnu par l’Église comme saint, car entré définitivement dans la gloire du Ressuscité.
Il cumule des qualités qui sont décourageantes, même pour des vieux routiers de l’Évangélisation. La messe quotidienne, la confession hebdomadaire, une vie spirituelle soutenue par la prière et l’étude des choses de Dieu. Une vie très intense, tout orientée sur Dieu et les réalités spirituelles. Par son exemple, il provoque la conversion de ses parents et de sa nounou.
A cinq ans, il demande à sa mère de l’accompagner dans l’église pour saluer Jésus dans le tabernacle. Sa nounou polonaise Beata, lui apprend à prier, y compris le chapelet. Est-ce elle qui est à l’origine de son éveil spirituel? Peut-être tout simplement, elle a été la mieux placée pour percevoir l’attente du garçon pour les choses de Dieu? Et l’accompagner était devenu sa mission.
A la fois pieux et curieux de tout, bien au-delà des expériences spirituelles, non il n’était pas en extase mystique tout le temps. Comme si, malgré lui, il faisait comprendre à son entourage que sa vie était toute ordinaire. Car parfois l’entourage s’inquiète devant ce genre de phénomènes. Un enfant très sensible pour les choses de bon Dieu, sans doute trop! N’est-ce pas trop dangereux pour son équilibre et son épanouissement? Ça risque de déséquilibrer sa vie de garçon de son âge, vie bien humaine!
Ce genre d’objections, que l’on entend bien souvent, s’inscrivent dans le conditionnement culturel, lequel impose un plafonnement au développement d’une vie épanouie au-delà de ce que la norme sociale admet comme normal. Un garçon normal et hors norme à la fois, c’est l’hypothèse de ce podcast qui se fonde sur quelques informations trouvées notamment dans la brochure qui lui est consacrée.
Non, dans sa courte vie tout avait un sens. Savait-il vraiment distinguer les choses ordinaires de la vie et les choses extraordinaires qui se produisaient en lien avec sa foi? De savoir la différence n’était peut-être pas son premier souci. Toute sa vie était orientée vers ce seul et unique but: servir Dieu dans le prochain.
Les mots ne sont pas forcément de lui, car ce sont des expressions passe-partout qui servent à dire une généralité qui peut vouloir tout dire et rien dire. Afin d’éviter une ambiguïté pareil, il faut enrichir de telles expressions des situations concrètes, pour les faire charger d’un sens, que la gravité d’une vie toute donnée fait enlever le poids du jour par la lumière qui transperce, dissipe et soulève la nuit pour la transformer en un lieu où se réalise la promesse.
Accompagner une vie qui s’éveille.
Le véritable éveil à la foi se manifeste chez l’enfant de plus jeune âge, et s’il n’est pas accompagné, la foi meurt aussitôt.
Souvent, pour résoudre le problème de curiosité que l’on qualifie d’enfantine, on la considère comme une étape de développement psychologique de l’enfant. Sans s’y attarder trop, on s’occupe de sa vie, comme tout le monde. C’est une omission, plutôt involontaire, qui a lieu surtout si soi-même, en tant que parent, on est en situation inconfortable face à ce genre de problématiques.
Par conséquent, un tel éveil s’arrête aussitôt sous le gravât des choses de la vie d’adolescent, ce qui empêche une pousse fragile de grandir et de s’épanouir jusqu’à porter du fruit.
J’ai en tête la rencontre avec un adolescent qui a eu lieu deux fois, a un an d’intervalle, et j’ai pu constater une transformation. D’un frêle, longiligne, la tête d’enfant perchée sur le haut de la tige de son corps, un an plus tard il était devenu un jeune homme musclé, jovial et bien dans ses basquettes.
Ce qui est vrai pour le développement physique, par analogie est aussi vrai pour le développement spirituel. Ce qui ne semble pas beau dans une phase (il va trop souvent à l’église, parle de Dieu partout, trop pieux pour être vrai…), peut s’avérer épanoui.
La présence aimante de ses parents et d’autres proches y était pour quelque chose. Tout éveil à la foi se fait dans des contextes similaires, avec une présence aimante qui autorise à ouvrir des horizons nouveaux.
Si l’entourage ne répond pas positivement, sauf dans des cas exceptionnels comme celui de Carlo, le désir s’étiole, la relation spirituelle fane en germe, sans nourriture, la rencontre avec l’au-delà se meurt.
Mais, dans le cas de Carlo, ça ne se passe pas comme cela, c’est même de plus en plus intense. Son désir d’être uni à Jésus prend de plus en plus de place dans sa vie intérieure. Au miracle! l’entourage répond positivement et cela fait avancer tout le monde dans son entourage. On le constate depuis sa mort, à la vue de l’influence que ce garçon exerce par-delà sa mort physique sur tant d’autres.
Porter du fruit
La mère de Carlo, par honnêteté sans doute, s’immerge dans l’étude de la foi, les deux parents deviennent des pratiquants fervents. Ce genre de transformations, que l’on appelle des conversions, ne s’opèrent jamais automatiquement. Car à chaque fois la liberté intérieure est engagée au plus profond et au plus fort des résistances à vaincre.
Si cela semblait relativement efficace dans les cas des parents de Carlo (comme celui de sa nounou), c’est sans doute que le terrain, de leur cœur et de leur conscience, était déjà prêt pour être ensemencé d’une grâce obtenue par l’intermédiaire de leur fils. Celle qui donne la foi que l’on accueille avec joie.
L’environnement est désormais prêt à ce que le petit Carlo continue sa route de croissance, jusqu’au décollage vers l’au-delà. Personne ne s’est douté que ce décollage allait se réaliser concrètement sans tarder, en laissant si vite son corps à terre. En emportant réellement sa courte vie là où il désirait la retrouver.
En 2004 Carlo commence à enseigner le catéchisme, il élabore un plan concret pour devenir saint et partage son secret: “Vous devez tout d’abord le désirer, de tout votre coeur, et si vous ne le désirez pas encore, vous devez le demander avec insistance au Seigneur”.
“Si Dieu est le point d’ancrage de nos cœurs, alors nous possédons l’infini. Ceux qui ne font confiance qu’aux biens matériels et non au Seigneur, vivent une vie à l’envers, comme un conducteur qui, au lieu d’aller tout droit et vite vers son but, roule toujours à contre-courant, dans la direction opposée à sa destination, en risquant constamment de percuter quelqu’un”. En disant autrement, il constate qu’“Un pas en avant dans l’être est un pas en arrière de l’avoir” (Carlo p.79)
Le saint de notre temps est bien conscient des enjeux de tous les temps.
La fabrique des saints
Le besoin d’exemplarité fait partie d’un processus éducatif, aucune réalité humaine ni spirituelle n’y échappe. Si des longues queues se forment à l’entrées des salles de concerts, c’est pour participer à la liesse populaire et ainsi communier à l’humanité qui se réjouit et danse, se ressource et se distrait pour être mieux après, plus épanouie, plus confiante et plus instruite.
Carlo regrette que des queues semblables ne se forment pas devant le tabernacle pour recevoir la communion. Du haut de ses 15 ans, tout est évident, mais il sait aussi que le moteur de toutes ses évidences se trouve dans le désir du désir, de vouloir être mieux pour toujours.
On ne fabrique pas les saints pour se targuer d’une plus-value sur le registre de l’efficacité apostolique. C’est un outil nécessaire pour éveiller, encourager, inciter, susciter, réveiller. Carlo constate que Dieu l’a réveillé. De quel sommeil et pour quelle existence pleinement assumée? On le découvre en apprenant de sa vie.
Chaque génération a besoin des leaders, des guides, des meneurs, ceux qui indiquent le chemin de la vie et pas celui de la mort. Qui vont remplir le réservoir d’espérance au-delà des attentes misées sur le réservoir d’espoir, qui souvent est rempli d’illusions miroitantes comme une fake réalité qui a toutes les apparences du vrai.
Carlo n’est pas seul, il y en a plein partout, certains comme celui d’Ecosse qui émerge à notre conscience, Joe Wilson (1994-2017) qui a vécu à Carfin. Les deux caractérisent le désir de servir les pauvres dans l’esprit d’humilité.
Pour la plupart, les jeunes d’aujourd’hui, dont la vie est tout sauf simple, remplissent le réservoir d’espérance d’une humanité en mal de ses repères en cherchant à savoir comment être, et comme être bien.
Flash mob.
Après la mort de Carlo, il aura un frère et une sœur, les jumeaux, qui vivent sans doute leur vie. Car rien ne s’arrête, ni ne se fige. Les flash mob sont seulement pour faire un arrêt sur image afin de mieux apprécier l’instant, auquel on donnera la valeur d’éternité enfermée dans la seconde, comme l’océan peut être contenu dans une goutte d’eau.
Une leucémie foudroyante a fauché la jeune vie, pleine de promesse. Mais elle n’a pas arrêté le cours de sa vie de foi, qui désormais se poursuit dans la vie des autres. Ceux qui prennent leur temps pour apprendre de lui comment vivre, comment rouler dans la bonne direction.
La volonté de leur emboîter le pas et de prendre leur direction. Quelques panneaux disposés le long de la route peuvent aider à rouler dans le bon sens. Même si beaucoup d’autres roulent dans le sens inverse sans le savoir. Un code de circulation dans la vie réelle sociale s’apparente à celui des routes matérielles, mais avec plus de souplesse, en admettant qu’avant tout, chacun pour soi. Est-ce lié au respect de la pluralité, ou plus fondamentalement une réelle nécessité de respecter la liberté.
L’arrêt sur l’image de ce garçon permet de nous voir en lui par le prisme de la foi qui rejoint le chemin d’une existence. Le temps de pause, un temps “mort” pour retrouver la vie.
Comme ce soir-là, à la fin de la formation sur les fondamentaux de la foi chrétienne, les fiancés, plongés dans un silence épais, se laissaient saisir par une profonde méditation de plusieurs minutes pour retrouver leur connexions intimes entre ce qu’ils venaient d’entendre et leur mariage. Méditation interrompue par la question de l’un d’entre eux: pourquoi ce silence, en fait qu’elle était la question?
Chacun sa vie, chacun sa route, mais il y en a qui sont plus sûres que d’autres. Et pour le savoir, il ne suffit pas d’être convaincue de la vérité de la sienne. Faut-il encore la confronter avec celle des autres, ce que les fiancés font. Tout en évitant l’association de fausses routes, ce à quoi Dieu et ses anges veillent.
La fabrication des saints fait figer des vies ainsi exposées dans les images dites d’Épinal. Pour les donner en exemple de ce qui est réellement concret, complexe, riche, jamais banal. Revigorant à souhait.
Photo : © Getty / Vatican Pool




