I.VIS 

1.    Cent ans déjà

En mars dernier (13-15) se sont tenues à Lyon dans le magnifique site d’expositions des Assises du mouvement des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens (EDC). 100 ans de l’existence du mouvement, un anniversaire qui force le respect et suppose une célébration à la hauteur de la durée de l’existence du mouvement et surtout de son rayonnement. 

 

Plus de trois milles participants sont venus de la France entière, hexagonale et d’outre-mer. Et même y étaient présents des délégués de différentes équipes créées essentiellement auprès des communautés catholiques francophones de par le monde, alors que celle du Liban mérite une attention particulière à cause de l’actualité et la manière dont ses représentants ont témoigné lors de ces journées. 

 

De ces journées, j’en faisais partie, accompagné de Frédéric qui fut à l’initiative de la création à Hong Kong en 2013 de la première équipe des EDC en dehors de la France. Je me suis laissé associer à cette initiative avec joie et intérêt pastoral qui n’ont toujours rien perdu de leur saveur pour nourrir déjà moi-même et ceux qui y consentent.

 

Depuis, nous sommes toujours parmi les moteurs et accompagnateurs, pour le moment, de trois équipes sur Hong Kong, deux en français et une en anglais. On espère en ouvrir d’autres, le besoin est immense, un véritable champ missionnaire qui ne demande qu’une friche, au demeurant exotique et tropicale mais comme l’agriculture, peut avoir meilleur rendement une fois transformée en jardin d’Eden, dont on s’y approche tant soit peu. 

 

Personnellement, je reste persuadé que ne rien faire dans ce domaine, ce serait manquer le rendez-vous avec notre devoir missionnaire. En revanche, agir en faveur de la prise de conscience auprès des francophones catholiques de Hong Kong au sujet de la place de la vision de l’Église, c’est leur fournir un outil pour les accompagner dans leur vie professionnelle.

2.                À ces débuts étaient Joseph et Léon

Le mouvement fut créé en 1926 par un poignet d’industriels de l’époque, convaincus de la nécessité de structurer leurs intuitions et leur pensée en matière d’implication de la doctrine sociale de l’Église dans la vie professionnelle marquée par la révolution industrielle. 

 

On connaît surtout Léon Harmel (1829-1915) qui est considéré comme le moteur principal de la prise de conscience à ce sujet. J’y reviendrai. 

 

Initialement ce mouvement existait sous le nom de Confédération Française des Professions. C’est une organisation patronale et syndicale chrétienne fondée en 1926 par Joseph Zamanski qui fut son premier président. Un homme au nom polonais, ma curiosité a guidé une petite recherche sur ces origines réelles.  

 

Un nom polonais

Joseph Zamanski est un industriel français, militant patronal catholique, nous renseigne Wikipédia, de père pharmacien et publiciste. Mais ce qui est plus intéressant c’est que son grand-père Thaddée Joseph Mathieu Zamanski était originaire de Vilnius en Lituanie. Élève de l’École militaire des Cadets de Varsovie, insurgée en 1830, Thaddée se réfugie en France en s’engageant dans la Légion Étrangère.

 

Joseph son petit-fils suit la formation chez les jésuites, puis diplômé de droit, en 1899 devient avocat inscrit au barreau de la cour d’appel de Paris. Étudiant, il s’engage au sein de l’Association catholique de la jeunesse française, mouvement dont sont issues la JOC, JAC et JEC, créés en Belgique et en France entre la fin des années 1920 et début des années trente et destinées respectivement aux ouvriers, aux agriculteurs et aux étudiants.

 

En 1909 il prend la direction de la rédaction de l’Association catholique-Revue du mouvement catholique social, puis devient président de l’Académie d’éducation et d’études sociales. Dès 1924, il préside les unions fédérales professionnelles des catholiques (fondées en 1905). Associées à l’union fraternelle du commerce et de l’industrie de Léon Harmel, ces unions fédérales professionnelles donnent naissance à la confédération française du patronat, futur EDC, dont il devient en 1926 le premier président jusqu’à sa mort en 1962.

 

Cependant au mouvement des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens dans ses origines est surtout associé le nom de Léon Harmel (1829-1915), un autre entrepreneur et industriel français. 

 

Durant le pontificat de Léon XIII, Léon Harmel fut son camérier secret, en travaillant avec le pape en faveur de la promotion de la doctrine sociale de l’Église qu’il applique au sein de son entreprise de filature dans la Marne. 

 

Une famille bien marquée

Chez Harmel, dans cette famille, c’est déjà une tradition que d’être attentifs aux conditions du travail des ouvriers. Son père Joseph introduit déjà “un ensemble de dispositifs originaux pour les ouvriers, imprégnés par ses conceptions morales, philanthropiques et catholiques.” 

 

La distinction entre les trois types d’approches humaines à l’égard des autres que Wikipédia reprend à partir des textes parsemés et ainsi agrégés, illustre les trois étapes, ou trois niveaux qui dans la société du XIX siècle sont bien présents pour décrire les rapports sociaux. 

 

La morale peut avoir des sources bien différentes (catholique, protestante, républicaine, libertaire/anarchiste?), mais chaque fois elle renvoie à un ensemble de règles qui régissent les relations. La philanthropie est une morale en action. 

 

Quant aux conceptions catholiques, celles-ci sont désignées dans ce qui sera le document majeur du pontificat de Léon XIII Rerum Novarum (1891) sur la révolution industrielle et la manière dont l’Église de l’époque tente à se situer.

Le père de Léon Harmel, Jacques Joseph, meurt en mars 1884. Dans son testament, il insiste sur la nécessité de respecter les valeurs des Évangiles, le don de soi, le pardon, la charité, la redistribution. 

Il prône à ses enfants d’«aimer nos ouvriers, ils étaient mes enfants, dit-il, vous reprenez ma paternité, vous continuez à les porter vers Dieu et à leur faire du bien». Le patron devient paternaliste, pater familias dont les ouvriers font partie.

Un homme d’actions innovatrices

Inutile de dire que tout ceci était mis en valeur et toujours respecté dans la famille et Léon en était une figure de proue. 

Les conceptions morales catholique intégrées dans sa conscience morale l’ont amené à considérer les ouvriers, non pas de façon purement philanthropique (une aide dispensée du haut de l’humanité qui se soucie du sort insupportable des autres) mais au nom de l’amour divin instillé dans les croyants. 

Ici se laisse distinguer la charité divine christique de la charité purement humaine.

Ainsi sont prises des initiatives, parmi lesquelles :

-la mise en place des conseils d’usine pour permettre aux ouvriers de participer à la direction de l’usine. (Rien à voir avec certains syndicats qui dans leurs jours les plus sombres se contenteraient de vouloir s’acquitter de leur devoir en épiant les faux-pas des patrons). Ces conseils sont des ancêtres de comités d’entreprises.

-dans les années 1860-61, la création des écoles pour les garçons puis pour les filles, et 

-la mise en place des assurances etc. 

Un homme de foi toujours

C’est à cette même époque que Léon Harmel entre dans le tiers ordre franciscain, en y puisant et épousant la mentalité franciscaine imprégnée de “son imperturbable optimisme et de ses enthousiasmes”. Son désir est de faire de son entreprise une sorte de communauté chrétienne où les ouvriers dirigent eux-mêmes cet ensemble d’œuvres sociales.

Sa vie était tout sauf tranquille, paisible, les aléas politiques ont eu un impact sur les affaires (comme toujours!), mais surtout la mort de sa femme le laisse seul avec 8 enfants en bas âge ou adolescents. La spiritualité franciscaine lui permet de tenir.

3.               Un Léon peut en révéler un autre. 

Jamais deux sans trois. Léon Harmel et Léon XIII se sont retrouvés sur la même longueur d’onde. De deux côtés, en parallèle et surtout en osmose réciproque ininterrompue, l’Église dans ses représentants hiérarchiques et les catholiques de base engagés dans la vie professionnelle, en travaillant ensemble, les deux Léon font sceller un pacte pour la promotion sociale de la valeur du travail et de ceux qui y participent activement. 

L’élection du cardinal américain Robert Francis Prevost a déjà été une grande surprise, car contredisant l’accord tacite (inspiré par l’Esprit Saint?! et remis en cause depuis?!) de ne pas élire comme pape un Américain afin d’éviter de ne pas donner raison aux rapprochements dommageables sous forme de collusions d’intérêt réelles ou imputées, pour l’Église catholique entre les grandes puissances. 

Alors que le nom de Léon ajouta une autre couche de surprise aussitôt provoquée par une référence apparemment inattendue. Celle-ci se voit vite dissipée par l’éclairage historique qui a permis très vite de saisir le sens du désir de nouveau pape de s’appeler Léon. 

La volonté de s’inscrire dans la continuité de son illustre prédécesseur était donc facile à suivre. En revanche, il a fallu attendre plus longtemps pour dissiper quelques doutes, craintes concernant ses origines américaines avec au demeurant une multitude de connexions génétiques couvrant dans leur ensemble grosso modo la moitié du globe.

4.                Message du pape

Le pape Leon XIV a envoyé aux participants des assises de Lyon un message signé par son bras droit Mgr Parolin, Secrétaire d’État. Il y appelle à allier efficacité et humanité, en rappelant les principes fondamentaux de la doctrine sociale : service du bien commun, vocation personnelle à valoriser, responsabilité à assumer à la lumière de la vérité.

Vatican News intitule le message en termes d’Interpellation, que personnellement je trouve pas très bien placé, car les membres des EDC n’ont pas besoin d’être interpellés, ils le sont déjà par leur vie de foi et leur engagement le prouvent, mais ils ont besoin d’être reconnus, soutenus et encouragés. Mais passons. J’y reproduis certains extraits. 

Le Pape Léon XIV. (@Vatican Media)

Pape

·       Pape Léon XIV

·       France

·       chrétiens

·       économie

·       Pape Léon XIII

 

L’interpellation du Pape aux entrepreneurs et dirigeants chrétiens français

À l’occasion du centenaire du Mouvement des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens (EDC), réunis à Lyon en France, le Pape a adressé un message aux membres de l’organisation. Dans ce texte, signé par le cardinal Pietro Parolin, le Saint-Père souligne la responsabilité particulière des entrepreneurs chrétiens dans un monde confronté à de profondes mutations économiques et sociales.

Augustine Asta – Cité du Vatican

“Dans ce message, le Pape salue d’abord «le chemin parcouru» par le mouvement au cours du dernier siècle et invite ses membres à renouveler leur engagement au service du bien commun. «Un siècle d’histoire montre comment la foi chrétienne, vécue dans le monde de l’économie et de l’entreprise, peut engendrer responsabilité, créativité et respect de la dignité humaine», écrit-il.

Selon Léon XIV, les bouleversements actuels rendent ce témoignage particulièrement nécessaire. «À une époque marquée par de profonds changements et une fragilité sociale généralisée, ce témoignage apparaît aujourd’hui plus nécessaire que jamais», souligne le Pape, évoquant les défis liés au travail, à la paix, à la justice sociale et à la protection de l’environnement.

L’entreprise comme communauté de personnes

Le message insiste sur la vocation spécifique du dirigeant chrétien, présenté comme un acteur appelé à servir la société. «La vocation du dirigeant chrétien se pense comme un service du bien commun et du développement intégral de la personne», rappelle l’évêque de Rome. Dans cette logique, l’économie ne peut être réduite à une logique purement financière. «L’activité économique […] ne peut se réduire à la seule gestion des ressources ou à la simple recherche du profit», indique le Pape.

“L’entreprise et l’économie, lorsqu’elles sont fidèles à leur vocation la plus authentique, ne peuvent être seulement considérées comme des instruments de production ou d’accumulation, mais impliquent des communautés de personnes appelées à grandir ensemble.”

Dans son message, Léon XIV souligne également la dimension œcuménique du mouvement, estimant que l’Évangile peut être «un ferment d’unité et de réconciliation, même dans le monde économique».

L’héritage de Rerum novarum

«C’est dans cette optique que s’inscrit l’enseignement de l’encyclique Rerum novarum, qui appelle les entrepreneurs à respecter la dignité de chaque travailleur et à protéger les plus faibles», écrit encore le Pape. « Cet appel reste d’actualité», et invite à «évaluer le succès d’une entreprise non seulement en termes économiques, mais aussi en fonction de sa capacité à promouvoir ce qui est humain, à unifier la société et à respecter la création», ajoute-t-il.

Miser sur les jeunes générations

Pour le Souverain pontife, la responsabilité sociale de l’entreprise ne se mesure pas seulement à «l’aune des résultats immédiats», mais aussi à sa capacité à se tourner vers l’avenir et à créer des opportunités durables. «Faire confiance aux nouvelles générations et leur offrir des opportunités, en créant des emplois stables et significatifs, n’est pas seulement un choix économique, mais un acte de responsabilité et d’espérance, capable de prévenir l’exclusion et la marginalisation.», peut-on encore lire dans le message.

“Les dirigeants chrétiens sont ainsi appelés à promouvoir une économie qui sache allier efficacité et humanité, en offrant aux jeunes non seulement du travail, mais aussi des parcours de croissance, de formation et de participation responsable, capables de générer un développement authentiquement humain.”

Un appel au dialogue et à la collaboration

Tout en renouvelant son appréciation pour le travail accompli par les EDC au service de l’Église et de la société, le Saint-Père les encourage à poursuivre leur mission «avec courage et détermination en vous sentant partie intégrante de la communauté ecclésiale et engagés dans la construction quotidienne du Royaume de Dieu», dit-il.

«Ouvrez votre cœur et votre regard, cultivez l’écoute et le dialogue entre les générations, valorisez la vocation de chacun et ouvrez-vous à la collaboration. Comme l’enseigne la parabole des talents, chaque don reçu est appelé à porter du fruit pour le bien de tous. Avancez donc avec confiance, conscients que votre engagement suscite l’espérance et porte des fruits durables pour la société.», recommande encore Léon XIV, qui conclut son message par une bénédiction apostolique et une prière confiée à l’intercession de Saint Joseph et de la Vierge Marie.”

FIN