1. Entreprends
La troisième partie du thème des journées de Lyon en mars dernier pour célébrer 100 ans du mouvement des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens, consacrée à “entreprends”, intentionnellement déborde le cadre strict de ces journées.
L’injonction invitatoire “entreprends” des journées est une incitation à l’action, les réponses sont à donner dans toutes les équipes et chez tous les membres. A Hong Kong nous avons décidé de travailler dans toutes les équipes sur l’encyclique du pape Leon XIV consacrée à l’intelligence artificielle.
Les réponses pour savoir comment être inventif, afin de continuer à réaliser de façon conjointe les deux objectifs suivants propres à la vision chrétienne, seront ainsi éclairées durant l’année, en espérant que chaque membre pourra en tirer des conclusions personnelles pour améliorer sa manière d’être dirigeant.
D’une part, il s’agit de savoir comment être un entrepreneur qui gère l’entreprise pour générer les bénéfices matériels; on le sait, cet objectif constitue le degré zéro de toute entreprise. La valeur ajoutée est dans la suite.
D’autre part, il s’agit de ne pas perdre de vue les bénéfices à envisager du point de vue de la vision chrétienne pour le bien des personnes qui y sont employées et plus largement pour le bien de la société dans son ensemble. Bien des personnes et bien commun sont ainsi conjointement en ligne de mire.
Plutôt que de poursuivre sur cette ligne chez les entrepreneurs dont les témoignages lors des journées abondent, je propose de voir de plus près l’action entreprise par le patron de l’Eglise catholique lui-même.
2. Le pape Leon XIV entrepreneur
Le pape Leon XIV a intentionnellement choisi le nom de Léon pour s’inscrire dans la lignée des Léon, et plus particulièrement dans celui de Léon XIII, dont il veut prolonger l’action.
Il n’est pas nécessaire de présenter ici Léon XIII, en sachant que son rôle de déclencheur et d’initiateur de l’enseignement social de l’Église est connu du grand public catholique, du moins en grandes lignes.
De plus en plus nombreux sont ceux qui retiennent le nom de l’encyclique du pape Léon XIII Rerum Novarum publiée en 1891 qui est devenue la référence historique et théorique pour toute la pensée sociale chrétienne qui s’y réfère et s’en nourrit.
Le cardinal Robert Prévost, en choisissant le nom de Léon, occasionne l’apprentissage et la meilleure connaissance de l’œuvre du pape Léon XIII à l’origine de la conceptualisation de la doctrine sociale de l’Église.
Léon XIV, en bon chef d’entreprise, a mis plus d’un an pour apprendre le “b.a.-ba” de la fonction pontificale en consultant et écoutant avant de se lancer dans une explicitation nourrie de son choix de nom par le biais de la première encyclique.
3. Magnifica Humanitas
Le site officiel de Vatican présente le titre et la signature, de façon graphique qui est comme suit:
LETTRE ENCYCLIQUE
MAGNIFICA HUMANITAS
DU SAINT-PÈRE
LÉON XIV
SUR LA PROTECTION DE LA PERSONNE HUMAINE
À L’ÈRE DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 15 mai de l’année 2026, la deuxième de mon Pontificat.
LÉON PP. XIV
La première encyclique du pape Léon XIV a été publiée à la date du 15 mai 2026, 135 ans jour pour jour après la publication de Rerum Novarum de son illustre prédécesseur. Accrocher les wagons qui transportent les idées similaires est un processus bien connu dans l’Église.
Léon XIV n’a pas dérogé à la règle, on l’attendait sur ce terrain. Son premier document officiel donnant le “la” de son pontificat est consacré à l’enseignement social de l’Église, toujours, mais qui est à appliquer dans un monde nouveau.
L’intention du pape est très claire, tout en réaffirmant que la doctrine catholique ne cesse de répéter que l’humanité est belle (Magnifica Humanitas), il fait braquer les projecteurs des lecteurs sur la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.
Magnifique humanité, cependant la personne humaine est en danger. Entre la déclaration de principe et le constat de la situation concrète des individus qui la compose il y a une fissure qui telle une blessure représente un danger pour la bonne santé de la magnifique humanité.
4. Mise en perspective historique
Le sous-titre de l’encyclique porte sur la protection de la personne humaine. En ceci il semble entrer dans la vieille tradition, qui n’a pas toujours été bien interprétée. Il s’agit de l’attitude de l’Église qui, pendant des siècles, cherchait à protéger les fidèles des influences néfastes du monde.
On se souvient du Syllabus (1864) qui contient la liste d’erreurs que la foi catholique doit éviter. Quelle n’était pas ma surprise de voir l’usage de ce mot technique syllabus présenté sur Internet.
“En français, le terme “syllabus” se traduit le plus souvent par plan de cours ou programme. Dans l’enseignement supérieur francophone (notamment en Belgique), il désigne aussi le document écrit ou polycopié qui résume le contenu d’un cours. Il détaille les objectifs, le planning et les critères d’évaluation.”
Larousse, quant à lui, nous apprend de façon plus spécifique que syllabus peut signifier 1. Énumération sommaire des questions tranchées par l’autorité ecclésiastique, et comme déjà signalé, 2. En Belgique, texte polycopié, photocopie… Nous y voilà, laissons la Belgique de côté, pour nous concentrer sur le lien entre le Syllabus et l’autorité ecclésiastique.
Si je m’attarde sur le Syllabus qui se trouve en appendice de l’Encyclique Quanta Cura de Pie IX, c’est pour montrer la proximité chronologique entre 1864 et 1891, les années de publication de Syllabus et de Rerum Novarum.
Mettre ces deux dates en parallèle permet donc de mesurer le chemin parcouru par ces deux papes, Pie IX et Léon XIII dans leurs manières respectives de se situer dans leur rôle de gestionnaires d’une institution religieuse qu’est l’Église Catholique.
Cela permet de mesurer la nouveauté de Rerum Novarum, car tout en étant le prolongement baignant dans le même jus de mentalité de l’époque, une nouvelle approche pointe du nez dans les documents officiels de l’Église.
La date exacte de la publication du syllabus est le 8 décembre 1864, est la fête de l’Immaculée Conception, la date n’est sans doute pas choisie par hasard par le pape Pie IX, puisque 10 ans auparavant il proclame le dogme de l’Immaculée Conception de Marie. Ceci semble moins clair pour le choix de la date de la publication de rerum Novarum, le 15 mai par Léon XIII, le jour de la fête de sainte Denise et saint Michel Garicoïts.
Le pontificat de Pie IX (1846-1878) est le plus long de l’histoire de la papauté, durant plus de 31 ans, avec des bouleversements majeurs que traverse l’Église catholique qui, à la faveur de la réunification de l’Italie, perd les États pontificaux et en 1870, alors que le Concile Vatican I s’y déroule pour statuer sur l’autorité du pape. Dans ce double contexte, le pape se déclare prisonnier du Vatican où il réside sans mettre le pied dehors (situation qui va durer jusqu’en 1929). Le mal semble assaillir l’Église physiquement, se défendre devient la question de survie.
Il est donc naturel que le Syllabus contienne un chapelet d’erreurs à égrener pour les dénoncer. Il y a 80 erreurs qui sont de nature philosophique, sociale et politique. Même si la comparaison a tout de décalée, c’est presque autant que le nombre des thèses de Luther (91) affichées sur la porte de la cathédrale de Wittenberg, (95) des noms de Dieu dans l’Islam, (99) que le fidèle égrène, mais la moitié des “Je vous salue Marie” (150) du chapelet catholique.
Léon XIII qui succède au pape Pie IX et son Syllabus, lui succède surtout par une autre dénonciation. Celle de Rerum Novarum qui contient une sorte de dénonciation des conditions inhumaines de travail à l’époque de l’industrialisation. Mais cette dénonciation est suivie de propositions concrètes pour y remédier.
La peur de Pie IX n’a pas été totalement neutralisée chez Léon XIII qui aussi ressent les dangers surtout dus à l’influence de l’idéologie socialiste en cours d’élaboration; le premier volume de Capital de Karl Marx est publié en 1867.
Léon XIII est conscient du danger réel venant de l’idéologie socialiste anti chrétienne se référant à la Révolution française pour l’Église et son enseignement. Si le mal était venu de ce pays il doit s’y trouver aussi le remède, ce qui sera réalisé au travers le travail conjoint avec le camérier français de Léon XIII, en la personne de Joseph Armel.
En effet la peur n’est pas le moteur principal des actions du pape Léon. Il est mû de la réelle compassion pour les conditions des ouvriers et le souci du respect de l’humain comme image de Dieu à chercher pour y trouver des solutions positives.
Si le Syllabus est destiné à défendre la doctrine chrétienne, quoi de plus normal et naturel pour un souverain pontife, le centre d’intérêt de Rerum Novarum est déplacé de la foi, en termes de doctrine à préserver, vers les conditions de vie d’une catégorie de croyants, dont la foi est en danger. Sans perdre de vue le bien des âmes, on commence à sérieusement s’occuper du véhicule des âmes qu’est le corps. Sana anima in corpore sano.
5. Léon XIV héritier
Léon XIV, ayant grandi dans le Nouveau monde où il traina ses bottes de missionnaire dans la culture latino du continent sud-américain, s’inscrit ainsi dans une double tradition. Certes, celle de Léon XIII, dont il désire être un fidèle et digne héritier.
Mais, le second apport est nourri par la perspective du dernier Concile. Ce qui lui permet d’aborder de façon plus sereine que ce que Pie IX aurait pu le faire les questions sociales en premier (philosophiques et politiques en arrière-plan).
Léon XIV a la sérénité qui lui vient du concile Vatican II, dont l’ouverture au monde (du travail y compris) est le gage d’un dialogue. Dialogue tout sauf naïf, sa formation américaine l’a préservé de quelques innocences propres à chacun de ses trois derniers prédécesseurs.
Dont le premier, Jean-Paul II avait pour but de mettre au clair les rapports entre la foi catholique et le communisme, Benoît XVI qui n’a pas réussi à en faire autant sur ce terrain, en se contentant de travailler sur le terrain interne de l’Église à l’égard d’elle-même vu par le prisme du Concile Vat II. François, tout en cherchant à ouvrir par endroit et surtout maintenir les portes déjà ouvertes à la suite du concile Vatican II, l’a fait avec une audace dont le naturel n’est pas très bien vu dans le monde policé de la diplomatie.
Alors que Léon n’a que faire de tout cela, dans son approche pragmatique, l’efficacité de son pontificat tient à la clarté de ses propos et à l’évidence de ses décisions.
Le monde de Léon XIV n’est pas celui de ses prédécesseurs, encore moins celui de Pie IX. Son monde est celui qu’il identifie en prolongement de celui de Léon XIII, qui, certes, était comme son devancier Pie IX, habité par l’inquiétude qu’un chef peut ressentir pour ses ouailles. Mais les indications plus que les solutions concrètes- il peut être principiel et très concret à la fois- proposées par Léon XIV sont bien plus pérennes que celles de Pie IX.
Elles sont plus pérennes car plus sereines que celles de Pie IX qui sentait l’Église prise en tenaille et aux abois des grands mouvements qui transformaient la société pour lui donner des formes nouvelles, et ceci pas au bénéfice de la religion catholique.
Depuis deux siècles déjà l’Église catholique a pu s’habituer à la permanence de l’évolution sociale visant l’autonomie de l’individu à l’égard de tout un système contraignant dont les verrous religieux sautent en premier.
Cette évolution suit son cours dans ce XXIème siècle, c’est l’attitude de l’Église à l’égard de ces changements qui évolue sans pour autant, comme d’aucun voudraient, dévier de sa trajectoire dessinée depuis les origines du christianisme.
La défense de la vie des plus faibles sous toutes les formes, en est un exemple qui a à la fois édifié les uns et agacé, parfois horrifié, les autres. L’actualité à la française au sujet du vote sur la fin de vie en fournit des derniers éléments sous forme d’un triste constat de voir la France abandonner sa tradition (cf. cardinal Aveline)
Léon XIV a deux atouts indéniables dans ses escarcelles, Rerum Novarum et Vat II. Avec ceci, il peut sereinement avancer dans sa pensée et ses actions. (On le voit ainsi actuellement dans la réaction face aux ordinations des évêques de la FSSPX.)
Le devoir de protéger des erreurs n’a jamais été rayé de la liste des obligations d’un chef, de plus est spirituel, protéger des dangers en les dénonçant, en y attirant l’attention, fait suite. Protéger la personne humaine c’est désigner de façon holistique l’ensemble d’actions et d’attitudes à mettre en œuvre pour que l’homme soit homme.
6. Intelligence Artificielle s’invite.
Dans l’introduction nous lisons ceci:
INTRODUCTION
1. La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible. Mais sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné ». [1] Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie, ouvrant à chacun de nous la voie vers la plénitude.
Dans la Magnifica Humanitas, il n’est pas question de la doctrine dans le sens technique du terme comme cela était présent dans le Syllabus, mais d’une attitude à adopter face au phénomène de l’IA. Et comment se situer en humain responsable. S’en réjouir, s’en méfier, les deux sont possibles.
Protéger devant les nouveautés est une attitude de méfiance, tout au moins ainsi déclarée. L’accepter car sans avoir la possibilité d’y échapper. Ou alors, comme le papy fait la résistance, devenir des “Amiches” ou d’autres communautés plus ou moins religieusement unifiées pour survivre en OFF.
Ce n’est pas ce que le pape préconise.
Je n’ai pas l’intention de faire la présentation succincte de ce document, ni par mes propres moyens, ni ceux fournis par l’IA.
Les deux chapitres centraux, troisième et quatrième contiennent la quintessence de l’ensemble du document.
chap. 3 LA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE FACE AUX PROMESSES DE L’IA
90. Après avoir rappelé les principes qui éclairent la Doctrine sociale, je souhaite me pencher sur certains défis qui touchent de près notre manière de vivre notre époque. L’image biblique qui accompagne ces pages est celle d’une construction : d’un côté, la tour de Babel où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser (cf. Gn 11, 1-9) ; de l’autre, les ruines de Jérusalem qui, sous Néhémie, sont reconstruites pierre par pierre, comme une œuvre de responsabilité partagée (cf. Ne 2-6). Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? Alors que le développement technologique modifie rapidement les langages, les relations, les institutions et les formes de pouvoir, nous, croyants, devons et pouvons choisir à quel projet travailler et avec quel style pour préserver et valoriser la magnifique humanité qui nous est offerte en don. Il ne s’agit pas d’un choix concernant notre avenir, mais notre présent, car l’intelligence artificielle et les autres technologies émergentes font déjà partie de notre quotidien.
L’intelligence artificielle est présentée par le pape comme une promesse, un thème bien connu dans la théologie chrétienne. La promesse du Messie et de son efficacité est toujours en cours d’explicitation. La promesse est en cours de sa réalisation, celle de l’IA aussi.
chap. 4 PRÉSERVER L’HUMAIN DANS LA TRANSFORMATION
131. Après avoir esquissé le contexte dans lequel s’inscrit le défi de la transformation technologique, en particulier celui lié à l’IA et aux courants transhumanistes et posthumanistes, nous ne pouvons nous contenter d’analyses générales. Lorsque les langages et les outils changent, les gestes quotidiens et les relations sociales changent eux aussi. C’est pourquoi il faut s’attarder sur certains domaines dans lesquels ces transformations ont des répercussions très concrètes, parfois dramatiques. À la lumière des principes de la Doctrine sociale de l’Église, la transformation numérique nous invite à redécouvrir la vérité comme bien commun, à protéger la dignité du travail et à préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation.
La quatrième partie contient le développement du sous-titre de l’encyclique, celui de la protection de la personne humaine, auquel sont jointes des réflexions au sujet de : savoir comment préserver l’humain dans la transformation. Ce qui veut dire que la transformation est inévitable, seulement dépendra de chacun de savoir comment la traverser.
Chapitre 5
La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour
182. Après avoir examiné comment l’IA transforme certains aspects de la vie et de la société, avec de graves répercussions sur la dignité humaine, il est nécessaire de tourner notre regard vers un domaine encore plus dramatique : la guerre. Ici, la question ne concerne pas seulement l’efficacité de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissociée de l’éthique et de la responsabilité, rende plus rapide et impersonnelle la décision sur la vie et la mort, et présente le recours à la force comme une option immédiate et réalisable. Dans un monde de plus en plus interdépendant, la paix n’est pas un thème parmi d’autres, mais une condition du bien commun universel et un banc d’essai de la maturité morale des peuples, spécialement de ceux qui sont appelés à assumer des responsabilités gouvernementales.
183. La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits.
Pas vraiment optimiste, mais le pape ne se veut pas alarmiste, la vertu chrétienne d’espérance le pousse vers l’optimisme modéré, mais l’y pousse résolument.
FIN
(Photo générée par l’IA)




