Le livre sur une famille
Mon dernier podcast portait sur un livre humoristique qui accompagnait mon périple estival, il n’était pas le seul livre. Un autre livre, en anglais, faisait route avec moi. “A Time of Glory” est une autobiographie de quelqu’un que je connais à Hong Kong et qui raconte la vie de sa famille, la sienne y étant intimement intriquée.
Ainsi s’éclaircissent pour moi les routes en partie empruntées durant mes vacances en Californie et surtout à San Francisco, où entre autres mènent les destins des membres de la famille Loo/Lowe Carrera. À quoi il faut ajouter d’autres lieux que la présence durable ou passagère de la famille Loo/Lowe Carrera mène, qui ont déjà été visités par moi-même, Londres, Chicago, Singapour, Tokyo; avec encore d’autres extensions géographiques à signaler vers des lieux concernés aussi par la saga familiale, visités par des personnes interposées rencontrées à l’occasion de ce voyage ou autrefois, comme l’Amérique latine, Boston etc.
Le livre est une sorte de journal de famille écrit à posteriori lors du séjour de l’auteur à Boston dans les années 2010, dans une période où celui-ci s’est recherché pour trouver un second souffle à sa vie.
Engagé dans les affaires financières familiales, il suit sa vie écartelée entre les devoirs de survie financière en côtoyant des riches et même très riches (Li Ka shing etc), les aspirations personnelles qui le poussent à préférer exercer des métiers de journaliste et écrivain, ce qui correspond davantage à sa nature profonde, et enfin sa situation personnelle relationnelle et son choix de vie de célibataire, qu’il est finalement, malgré lui?
C’est avec quoi il finit par s’accommoder pour dire qu’étant ainsi, je vais bien.
Comme il le constate à la fin du livre, l’histoire de la famille de Loo/Lowe Carrera est une histoire de survie, de réussites et de drames, tout enroulé ensemble. C’est aussi l’histoire des femmes fortes (grand-mère, mère, tantes, seconde femme de son père etc) qui l’ont marqué à jamais. Au point de se méfier de la gente féminine?
Un jour, son père lui avait confié que dans sa vie il devait apprendre comment “utiliser” les femmes pour son propre bénéfice. Certainement, son grand-père avait déja un “business plan” en se mariant avec une femme panaméenne (d’où le nom Carrera) pour faciliter son désir de faire fortune.
Et une fois la fortune perdue, ce qui arrive parfois, dans cette famille arrivant souvent, le grand père a pu compter sur la présence fidèle de sa femme qui continua, jusqu’à ses vieux jours, à prendre soin de lui.
Sa mère a reproduit le même schéma en s’occupant de toute la famille, son mari en premier, lui qui avait une double vie, ce qui précipita la femme légitime dans la maladie de désespoir, ce qui finira par éroder les forces nécessaires pour vivre et écourta sa vieillesse espérée longue et paisible. Son destin en a décidé autrement.
Des situations similaires à celle de son mari sont à constater pour un certain nombre d’autres membres mâles de la famille qui pouvaient compter sur leurs épouses ainsi soutenus affectivement et dégagés d’un nombre infini de soucis quotidiens pouvant se consacrer aux affaires et faire fortune.
Le voyage avec le livre
Ce livre m’accompagnait durant tout mon voyage d’été et même avant, déjà à Hong Kong, puis en Pologne, en France et surtout dans mes déplacements en Californie et dans les États voisins, Nevada, Utah et Arizona.
Durant mon séjour américain, j’ai eu la chance de découvrir ce qui me semblait manquer pour comprendre et surtout visualiser les différentes étapes de la formation d’une société américaine, telle que connue actuellement. San Francisco, Las Vegas et Los Angeles servent de points forts d’ancrage de cette expérience de sédimentation urbaine dans le Nouveau Monde.
La chance m’a été donnée par les membres de ma propre famille (ceux qui bénéficient des trente glorieuses polonaises) pour pouvoir sillonner cette partie du continent Nord-Américain en camping-car.
Tout a commencé à l’aéroport de San Francisco où nous nous sommes retrouvés venant, eux de Varsovie et moi de Paris. Après une courte attente (plus courte que prévue à cause du retard de mon avion, je ne pense pas qu’Air France était pour quelque chose dans ce retard, si, il y avait un petit incident technique), je les ai accueillies avec joie, ce qui fut réciproque.
Pour commencer, plusieurs jours passés à San Francisco fut une sorte d’acclimatation. Il fallait d’abord s’habituer à un climat bien difficile à supporter dans la ville et la région. En plein été, alors qu’à côté il fait une chaleur torride, ici vous transpercent les vents froids. Le brouillard, dans lequel était plongé le Pont de Golden Gate, tout comme Alcatraz, offrait aux visiteurs une sensation de mystère saupoudré d’un charme bien connu dans les montagnes chinoises.
Dès qu’il apparaissait, le soleil faisait comprendre que nous étions dans le sud, en été et pas loin du désert. Il nous faisait comprendre que nous étions dans une période de canicule marquée par une sécheresse qui, cette année, fut particulièrement forte, bien que non inhabituelle, en témoignent les forêts brûlées, les bois calcifiés, la vie reprennant sur ces stigmates marqués au feu.
Ainsi nous avons sillonné en camping-car la région à la découverte de différents parcs naturels autour et dans le désert de Mojave, Sequoia parc, Yosemite, Virgin River, Zion, Grand-Canyon, Joshua trees parc etc.
Le livre a toujours été présent sur la table du camping-car au côté de l’Humour noir. Alors que celui des Méditations journalières, écrites par moi-même dans la période de pandémie, jouait le rôle de témoin de mon passé récent. Son sous-titre La Traversée s’y trouvait bien d’à-propos dans ce voyage marqué par de longues lignes droites de routes empruntées pour traverser d’immenses étendues désertiques.
Trois livres, auxquels il faut ajouter quelques guides et dépliants contenant des informations qui nous donnaient l’impression d’être accueillis car entourés et ainsi enrichis des connaissances, certes bien parcellaires, mais bien réelles et cela nous suffisait.
Les informations trouvées, complétées par celles trouvées sur les réseaux, alimentaient la prière, la méditation, faisaient aussi satisfaire la curiosité intellectuelle.
Sans oublier les échanges avec les autres convives qui nourrissaient doucement l’envie d’un légitime repos façonné par les paysages époustouflants qui docilement accueillaient les souvenirs familiaux jaillissant à temps et à contretemps, mais toujours d’à-propos pour celui qui déclenchait la palabre.
Dans le contexte de ces trois livres je me suis trouvé à partager la vie à quatre, un couple, ma nièce et son mari, leur fils (leur fille était avec sa cousine et ses parents, dont la mère est mon autre nièce dans l’autre camping-car). Cette manière de voyager fut pour moi une nouveauté absolue en termes de déplacements, de visites, de convivialité.
Ceci était au départ pour moi source d’une certaine appréhension. Nos modes de vie sont si différents, je le sais de mes brefs séjours chez eux. Finalement il n’y avait rien à dire, tout au moins de mon côté, une harmonie s’était établie entre nous tous tout naturellement, chacun participant à la vie collective, ce qui me plaisait particulièrement.
La rencontre du livre avec lui-même
“A Time of Glory” est un livre sur les enracinements et ses retombées. Comme un arbre qui tend à prendre racine sur trois continents, ce qui suppose une taille colossale. De telles racines y sont présentes, mais de façon invisible, car pour assumer une telle situation il ne suffit pas de s’établir sur trois continents et naviguer sur les océans qui les séparent.
Il faut encore un liant visible qui cache plus qu’il ne révèle de la complexité de l’existence humaine confrontée à des besoins d’adaptations constants, un liant visible sur la peau des membres de la famille Loo/Lowe Carrera et dans les formes de celle-ci. L’ethnicité commune est un liant puissant, surtout si elle est alimentée par la conscience d’appartenance commune solide, résistante, à toute épreuve.
Le cas de la famille Loo/Lowe Carrera en fait partie, elle est chinoise avec une extension exotique sud-américaine. Laissons l’auteur la présenter lui-même:
Au commencement était une légende
“L’histoire de ma famille a commencé il y a bien longtemps dans la Chine ancienne. Selon la mémoire familiale, nos ancêtres descendaient de la famille impériale de la dynastie de Sung dont le nom était Chiu.”
Ainsi continue la présentation du premier illustre aïeux qui “jeune, parcourait le pays pour défendre justice à l’aide de son sabre et le Kung Fu”. Au cours de son périple, il sauve une pauvre fille dont les parents en guise de remerciement l’offrent en mariage mais il refuse pour, on dira dans un langage contemporain, ne pas donner l’impression d’abuser d’une position dominante pour lui et d’une situation de faiblesse du côté de la famille en question.
La légende porte sur l’honneur et l’amour, deux sujets favoris des récits populaires dans certains opéras chinois et récits fictifs. C’est si près d’Antigone.
L’honneur l’emporte et le jeune empereur, contrairement au roi grec (?), devient parmi les plus humains des empereurs de l’histoire de la Chine. A sa mort, dans des circonstances mystérieuses, sa mère suggère, désigne(?) comme successeur au trône impérial, pas un autre de ses fils, petit-fils de la mère, mais un autre fils, frère de Chiu Hong Yun.
Son frère Chiu Kong Yee est très différent, au goût de violence bien prononcée déjà visible dans le fait que lui est attribué l’aide active à faire mourir son frère lors de la maladie de celui-ci; on raconta que le jeune frère a facilité le trépas de son aîné à l’aide d’une hache en le taillant en pièce.
Chiu Kong Lee excellait dans la cruauté en éliminant tous ces rivaux (famille et autres), parmi lesquels se trouvaient les rapts des femmes des rois qui se sont rendus à l’Empereur.
Une telle violation devrait être payé par le mauvais karma dont était marqué le grand-grand-grand children durant le règne de Sung Fay Jung, dont la seule contribution à l’histoire était la calligraphie et à l’époque où régnait la corruption (dans tous les sens du terme) et le banditisme, il était réputé rendre des visites nocturnes à une courtisane (à se demander en quoi cela pouvait caractériser la corruption généralisée, le fond culturel chrétien de l’auteur expliquera-t-il cette corrélation?).
Durant ce règne désastreux, était écrit le fameux classique chinois “108 voleurs de la montagne de Leung”. Lorsque les barbares percent la grande muraille, la vengeance sur les femmes des rois soumis autrefois peut s’accomplir. La jeune femme du roi Sung Fay Jung fut kidnappée avec les enfants et le reste de la famille. La pauvre a fini sa vie dans l’humiliation de la honte et la famine.
“C’était le karma universel qui est revenu pour les hanter, comme leurs ancêtres ont violé des femmes d’autres. Maintenant ces innocentes femmes ont été lavées de leur opprobre.”
J’arrête là la présentation de la suite du récit sur les origines légendaires de la famille Loo/Lowe Carrera. Famille avec des bons et moins bons aïeux, avec le bon et le mauvais Karma, avec les hommes et les femmes sources de problèmes, dont eux-mêmes furent les premières victimes.
La rencontre du livre avec ses “homologues”
Lors de ce voyage s’opère la magie (imaginaire essentiellement) de la rencontre du livre avec certains chinois ou sud-américains trouvés en Californie, dont les traits ressemblaient à ceux des personnages du livre.
Dans cette partie d’Amérique, comme partout dans le Nouveau Monde aux couleurs et accents de melting pot, la présence des Chinois ethniques en Californie est très signifiante. Et celle des latinos tout autant sinon d’avantage.
Attiré par la possibilité de faire fortune, les Chinois alimentent abondamment la ruée vers l’or et l’argent avant tout, mais aussi pour participer au développement de la société américaine dans les constructions. Ce qui se solde essentiellement par le travail éreintant dans la construction des lignes des chemins de fer reliant la côte Est avec la côte Ouest et San Francisco avec Los Angeles.
Le prêtre célébrant la messe à San Francisco début août est un Américain natif, mais apparemment sans aucun mélange ethnique autre que l’empreinte chinoise.
Je n’ai pas eu l’occasion de visiter l’université de Stanford ou Eric Carrera Lowe, l’auteur du livre a étudié. Tout comme ma famille, contrairement à moi, n’a pas pu visiter Los Angeles; ils se vengeront une autre fois, moi aussi ?, c’est une autre histoire.
En revanche, si j’évoque LA, c’est pour mentionner la visite de la fameuse librairie, toujours en activité qui fonctionne comme un véritable musée vivant riche de ses livres toujours en ventes et les rayonnages achalandés par des livres que l’on peut déposer.
Cette librairie fait partie des rescapés de la grande reconstruction de la ville pour l’adapter aux conditions d’une métropole qui n’arrête de gonfler en taille et en remue-ménage d’une population bariolée. En ceci la librairie partage l’heureux sort d’un certain nombre, la moitié (100 sur plus de 200) des salles de cinémas construites dans les années 1920 essentiellement et démolies depuis.
Ces salles sont appelées en anglais théâtres, à juste titre, car en prolongement des représentations théâtrales. Tout comme c’est le cas de quelques anciennes banques qui ont pu échapper à la réorganisation urbaine de la seconde moitié du XXe siècle marquée par le besoin frénétique de moderniser la métropole… en croissance toujours.
La librairie est abritée par le bâtiment d’une ancienne banque, visitée avec une guide française Inès grâce à qui j’ai pu aussi voir l’ensemble de Downtown.
Les Français ne veulent pas y venir, dixit étonnée Ines, persuadés que le quartier est dangereux, infecté de tant de drogués et d’autres homeless. Certes, il y a un tout petit quartier qu’il vaut mieux éviter, mais pas tout Downtown.
Dans la librairie j’ai pu pénétrer dans ce qui était autrefois le coffre-fort où maintenant, à la place de lingots d’or et d’autres objets de valeur, se trouve la partie consacrée aux livres d’épouvante.
Tout un symbole ainsi jailli de la volonté des organisateurs à stigmatiser le lieu de la sorte. Je n’y reste pas très longtemps, préférant aller me photographier la tête dans un cercle vide (aucune relation avec une guillotine quelconque) constitué des livres dans un autre endroit un peu plus ludique. Je crois que je remplacerai la photo avec le chapeau sur les réseaux sociaux par celle-ci.
Si la lecture du livre “A Time of Glory”, lors de mon séjour dans le fief familial en Pologne, avait tout d’exotique, en plein contraste avec les paysages et les sensations liées à ma vie polonaise, il en était autrement aux Amériques. Le prêtre chinois mentionné le signifie déjà, mais surtout les Chinatown de San Francisco et de LA. Sans oublier les sud-américains rencontrés grâce à mon ami German originaire lui même de Colombie dans la communauté catholique ou ailleurs.
600 km entre les deux villes San Francisco et Los Angeles et une vingtaine de villes créées de la fin du 18 siècle essentiellement (tous les 50 km, la distance que peut parcourir un cavalier à cheval sans changer de monture), toutes créées par les missionnaires espagnols franciscains, dominicains et jésuites. Ainsi San Diego, Santa Barbara et Santa Monica se reconnaissent dans Santa Fe ou encore Sacramento.
Fortune teller
“A Time of Glory” se termine par cette évocation du Fortune teller qui prédit à l’auteur qu’il pourrait avoir une femme bien, mais d’un mauvais caractère. Si j’ai bien compris sa vie, il a choisi de rester célibataire💁
Nous nous sommes rencontrés sur un banc devant une tour à Central, il avait l’air un peu perdu, c’était dans une période de sa vie très difficile financièrement et relationnellement.
Il doit affronter ce même type de difficulté qui touche les déchus de la fortune, dont les détenteurs y restants ne sont plus intéressés par la trajectoire des perdants.
il m’a offert un autre livre, “A Time of Glory” n’était pas encore sorti. On se promit de se retrouver pour échanger sur la vie, la foi, sur tout ce qui nous intéresse.
Et pour ce qui ne nous intéresse pas chez l’autre, on le met dans la zone de silence que seuls les Tellers de bonne fortune peuvent un jour éveiller pour passer du mode d’intérêt et de fascination à celui d’existence amicale.
En attendant, je suis admiratif devant la transparence avec laquelle l’écriture se livre au profit de la vérité d’une vie, vie comme sans aucun doute tant d’autres, mais d’une vie bien singulière.
C’est dans ce qu’il y a de singulier que, lorsqu’on se livre de la sorte, comme dans une goutte d’eau se reflète un océan, se meut toute l’humanité.
Une dernière citation en guise de conclusion:
“La famille s’est dispersée.
Finalement,
j’ai quitté la famille et son héritage.”
C’est aussi une partie du Temps de Gloire. FIN




