Introduction générale 

 

Partir pour plus de 15 jours en septembre, début octobre ne peut relever que d’une situation exceptionnelle. La série de trois podcasts proposés en rend compte à sa façon. 

 

Au commencement était la rencontre. La vie est faite de rencontres, une vérité de Lapalice que j’essaie de théoriser sur le versant existentiel où le maillage en fait le sens. C’est avec cette intime conviction que je me suis retrouvé dans ce triple déplacement. Et je n’en ai pas été déçu. 

 

Même si dans un déplacement on ne maîtrise jamais tout, encore moins les rencontres. Entre ce qui était programmé et ce qui était ajusté au dernier moment jaillit la vraie vie. Celle qui est attendue mais finalement accueillie comme un cadeau inattendu. Rien de chosifiant ou utilitariste n’aura le dernier mot. Pas en tant que bonne chose à prendre, mais en tant que bonne nouvelle à apprécier comme telle.

 

Et que fait-on de la rencontre lorsque le pape s’y mêle dans la ville de Paris, en France ? Lui qui s’y mêle déjà dans son histoire à lui, là où il retrouve la terre de ses ancêtres, côté mère. Lui qui s’y mêle dans l’histoire du pays, dont il mesure la place en Europe et dans le monde. Lui qui mesure la place de l’Église catholique en ce lieu qui fait face à ses propres démons et à ceux du pays. Lui qui plonge dans l’histoire du christianisme et de l’humanité, les deux scellés par son sourire.

 

Les journées pastorales à Barcelone clôturent ce périple, avec le point d’orgue sous forme de la messe à la Sagrada Familia réunissant tous les participants venus du monde entier pour nous mêler à plus de deux mille Français venus de partout en France, en Espagne et ailleurs. 

 

De fait, ce voyage en cache un autre et un autre. C’est pour optimiser, pour faire plusieurs choses, pas à la fois, mais d’affilée. C’est pour se sentir au diapason avec l’écologie des moyens et de leurs recyclages. Et c’est parti.

 

Un voyage peut en cacher un autre

 

Il y a deux ans déjà que ce voyage était prévu, non pas dans la totalité de son déroulement. Au commencement étaient Adam et Ève qui, conformément à leurs traditions familiales respectives, voulaient s’unir à la régulière dans l’Église catholique. 

 

Les prénoms étaient changés pour ne pas les exposer à une intimité aux dimensions de ce podcast. Mais ceci n’a pas vraiment d’importance, c’est une histoire comme des milliers, voire des millions d’autres. Sauf que c’est l’histoire de ma famille.

 

La date choisie tombe au milieu du mois de septembre, difficile de négocier avec les contraintes financières. Ce serait le 19 septembre dans la région de Fontainebleau. Sur ce s’était ajouté un autre événement, celui-ci annuel, les journées des CCF Monde. 

 

Ce sera fin septembre et début octobre. Que faire entre les deux. Entrer à Hong Kong pour une petite semaine, rester, un crève-cœur sachant l’importance de cette période pour le démarrage des activités pastorales en tout genre.

 

Heureusement que le pape a eu la bonne idée de prévoir son voyage le dernier week-end de septembre, en s’incrustant ainsi dans mon agenda de façon parfaitement ajustée à mes besoins du moment. Je serai à Paris pour l’accueillir. 

 

L’idée de pouvoir célébrer la messe sur la place de la Concorde et les Champs-Élysées le jour de mon anniversaire me parlait. La réalité fut un peu différente, mais l’intention et ses effets sont restés intacts et pleins de nourriture. En attendant, tout s’organise à merveille.

 

Fontainebleau, Paris, Barcelone, trois points de repère géographiques, trois points d’ancrage au sol fertile. Fertile, tout autant que turbulent de la France et de ses abords. Le voyage du pape fut décidé trois mois avant, un délai record pour organiser un si grand événement et avec quel effet, s’il vous plaît!? 

 

Le voyage n’a pas été décidé sur un coup de tête du pape, c’est une histoire de remplacement. Un voyage en Amérique latine étant annulé, la fenêtre s’était ouverte pour que les autorités ecclésiastiques françaises se saisissent de l’occasion. 

 

Mais pour le pays d’accueil, pas facile la date, dans un contexte socio-politique mouvementé à moins d’un an des élections présidentielles décisives pour l’avenir du pays. Pour les uns, une interférence par une puissance étrangère, toujours si crainte, pas seulement en France. Pour d’autres, après tout, ce voyage peut constituer une aubaine pour récupérer quelques voix toujours précieuses pour les résultats aux urnes. 

 

Pape, je m’en fou, une expression un peu crue d’un homme politique bien connu, n’était pas passée inaperçue. L’honnêteté frôle parfois l’indigence, mais il vaut mieux l’entendre que faire semblant de l’ignorer. Les Français étaient au rendez-vous. Comme moi au mariage.

 

Vive les mariés!

 

Ils sont jeunes, beaux, pleins de projets pour la vie déjà bien occupée à la sortie de la période d’études et à l’entrée de la vie professionnelle. Tout y est possible, mais tout va très vite, et ils aiment ça. Un couple ordinaire, mais pas pour moi, je connais la mariée depuis toujours, son prénom est porté à merveille dans sa vie, dans son corps, dans son esprit. La joie en latin, de la racine laetus, joyeux, heureux. Laetitia est le nom de la déesse personnifiant la joie, l’abondance et la fécondité.

 

Pour lui, “Quand un”, un teint légèrement brun, le saisit, il s’y intéresse, il est là. Lui, arrivé dans la famille dès son adolescence. Une intégration progressive et profonde. Les deux familles semblent satisfaites.

 

Mais ce n’est pas vraiment quelque chose qui préoccupe les tourtereaux. Ils décident de prendre en charge le maximum de préparation, laissant à la famille et à quelques amis le soin de menus détails, d’un second, voire d’un troisième plan. 

 

Excepté la trouvaille par la belle-mère d’une chanteuse musicienne d’origine italienne, avec laquelle je m’entends à merveille dès le premier instant. Je pourrai jouer d’Ennio Morricone, dit-elle, en méditation après l’homélie. Parfait, c’était justement sa musique que j’ai écoutée en boucle la veille après l’atterrissage à Paris.

 

Les futurs mariés sont dans la maîtrise de tous les détails. Même la musique d’entrée doit être chronométrée, un morceau très beau, mais avec des changements de rythme, dont les séquences doivent correspondre à l’entrée du marié, à celle des témoins, puis à celle de la mariée. Leur pugnacité a eu raison de mon inquiétude, leur écoute et explication ont eu raison de mes objections.

 

Bref, ils ont eu à assumer une grande partie de la préparation et ont partagé avec leur entourage une bonne dose de stress, pour finalement tout réussir à la perfection ou presque. 

 

La messe proposée le lendemain du mariage, le dimanche matin, ne pouvant pas être annoncée dans le secteur pastoral (une troisième messe de l’année dans cette église), a réuni quelques rescapés de la somnolence généralisée dans une ambiance fort sympathique, mais pas vraiment intéressée. 

 

Pour les uns, le café du matin ne pouvait pas être remplacé par la participation à la vie d’un illustre inconnu, dont les effets secondaires en termes de salut ne semblent pas les concerner. Pour d’autres, le départ forcé pour ne pas rater l’avion de retour fut une belle occasion de s’en dédouaner à bon compte. Et le pays de provenance n’avait pas beaucoup d’importance dans cette dérobade.

 

Pour l’immense majorité, ce sont de faux athées qui avancent au large de leur existence libérée d’un carcan qu’une institution religieuse pouvait leur faire sentir dans leur enfance, ce qu’ils ont acté sans pouvoir ni vouloir s’en expliquer. Ils ont préféré avancer au large seuls, en compagnie de leurs semblables qui nagent dans le liquide amniotique de leur existence côte à côte et parfois ensemble.

 

Fort de mon expérience de la veille, lors de la célébration du mariage, je me suis appliqué à veiller à ce que la bonne répartition entre surtout deux langues, le français et le polonais, soit au profit de la participation maximale durant la messe. Le Seigneur soit avec vous, de l’ouverture de la messe, suivie d’un silence côté français, m’a appris qu’il était préférable de lancer le confiteor en polonais. Ainsi de suite pour l’anamnèse, alors que le Notre Père pouvait être récité en deux langues avec une intensité sonore similaire. Il y a du bon en tout, partout, chez tout le monde.

 

C’est donc dans cette ambiance que les réjouissances spirituelles ont eu lieu dans une petite église au cœur d’un hameau. L’église date du XIIIe siècle. L’église Saint-Martin de Treuzy-Levelay mérite une visite. Vous y sentirez peut-être encore les odeurs de la forêt de Fontainebleau brûlée quelques semaines auparavant, l’été dernier. Plus ancienne à l’église est la tour de garde (XIs) que Louis XI (XVs) décide de transformer en clocher, comme toutes les tours de garde du royaume. 

 

Une autre originalité du lieu constitue le caquetoire du XVIs. C’est un endroit où on pouvait s’asseoir, se mettre à l’aise pour une conversation, un bavardage. D’où le tropisme de certains de se mettre spontanément au fond de l’église pour pouvoir caqueter à leur guise (cela n’engage que moi!). 

 

Le caquetoire de Treuzy était fait de pierres du cimetière mérovingien. Comme quoi, de tout temps, tout se recycle, l’écologie à l’ancienne, pourrait-on soupirer. Le caquetoire était un lieu abrité où se déroulaient des transactions commerciales; à une période il abritait aussi la mairie. C’est là que l’on comprend un peu mieux ce que veut dire l’église au cœur du village et toutes les nostalgies ou révulsions qui s’y réfèrent.

 

Le village et l’église en ont vu passer du monde, depuis les Gaulois et les Romains en passant par les Carolingiens et les Capétiens. Les templiers y ont laissé une trace particulière dans les mémoires, fierté d’une telle richesse de la région, tout en interrogeant la mémoire collective sur la valeur symbolique d’un tel trésor. Les prêtres de Saint-Benoît-sur-Loire y officient dès l’époque de Charlemagne. 

 

Depuis bien longtemps, il n’y a que deux messes dans l’année ; bien rares sont les occasions d’ouvrir l’église et d’aérer la sacristie. L’église est bien entretenue grâce à la municipalité qui, depuis sa séparation géographique avec le caquetoire, a pris ses aises. Sans doute un peu encouragée par quelques familles catho, la mairie a activement participé à l’entretien du patrimoine unique. Dans ces encouragements, la place particulière tient surtout à celle qui en est devenue la gardienne du temple. 

 

Quel bonheur de la rencontrer. Au dévouement de Françoise se joignent sa compétence et surtout sa persévérance pour porter parfois à bout de bras des projets de rénovation de la statue de la Vierge à l’enfant qui date, je crois, du XVe siècle, de l’aménagement de l’entrée et des abords du chemin qui en pente montante conduit à l’église, en permettant ainsi aux personnes à mobilité réduite de s’y rendre, car ça roule. 

 

Parmi les invités au mariage, il y avait les quatre grands-parents du marié, dont certains étaient justement à mobilité réduite. Ceux de l’autre côté encore en vie, pour des raisons de santé, n’ont pas pu s’y rendre. Mais les photos et la vidéo ont servi de relais pour adoucir le non-lieu. Quelle joie de pouvoir connaître un peu l’histoire des grands-parents présents. L’un des grand-pères servant à la garde républicaine a survécu, dixit lui-même, à tant de présidents lors des défilés du 14 juillet durant trois décennies. 

 

Les retrouvailles, les trouvailles, dans un moulin de Launoy aménagé pour ce genre de réception, une aubaine pour la petite église qui peut accueillir quelques mariages et baptêmes à cette occasion. Réunir des familles dispersées sur plusieurs continents, reprendre un petit bout de chemin avec ceux que j’avais vus grandir, que j’ai croisés, fréquentés, accompagnés. Tout cela en à peine deux jours. 

 

Ce n’est pas seulement pour les mariés que cela va trop vite. Tout en étant parcellaires, jamais terminées au meilleur endroit pour le bien des uns et des autres, c’est déjà cela, le reste peut être au Népal, au Vietnam, en Inde ou en Guyane française, plus facilement en France, en Pologne, en Italie ou encore en Belgique ou Portugal.

 

Immenses sont les joies de retrouvailles que parfois des larmes de chagrin accompagnent pour soulager un peu la lourdeur de la vie. Et ainsi mieux continuer la route, qui sait, peut-être dans une direction nouvelle, là où la foi et sa transcendance n’ont pas encore dit leur dernier mot. De longues discussions que même le vin n’a pas besoin d’encourager, ni la danse d’enivrer.

 

Aborder des inconnus qui, souvent timidement, ne demandent pas mieux que de profiter de l’occasion pour rencontrer un type insolite. Je m’y prête volontiers, c’est ma vie, c’est ma mission. Côté type insolite donc, il est important de prendre la température des humeurs et des convictions déjà affirmées ou qui se cherchent. Vous savez, dit un de convives au milieu de la nuit croisé sur ma route ver le repo nocturne, lui, dit-il, en montrant un jeune homme a la trentaine, il est catho, mais il se cache et pourtant il a fait un tatouage, la femme prend alors le bras de son mari pour montrer que Dieu est grand. 

 

Au milieu de la cour coula l’eau sous un petit pont. Un pont bien d’à propos pour amuser les stroumpfs et les curieux amoureux de la nature. Cette nuit-là est remplie d’étoiles du ciel bleu auxquelles se joignent des paires d’yeux de bipèdes. Comme toutes les autres, animées par la présence des intrus qui ne souhaitent que le bien à tout le monde. 

 

Et l’eau recueille leur histoire, l’eau qui coule sous le petit pont se laisse bercer par les sons des échanges en enrichissant son suintement par le bruissement des confidences y déposées par des humains. Ainsi choyées, chuchotées, suintant des murs du moulin toujours en travail lorsqu’il y a du grain à moudre, ces confidences pouvaient se déverser en toute confiance. 

 

L’accueil tout naturel offert par l’eau qui coule de sa source. Source dont elle garde toute la mémoire et la fraîcheur, le bon accueil est tout naturellement garanti. 

 

La grande table, toute en longueur, fut dressée au milieu de la cour pavée, entre des corps de bâtiments, touchant presque le pont. Une beauté rare capte au lever du jour, éclairant la ligne de table avec des chaises pour l’instant seules attablées. Et affamée d’une présence, chacune des chaises se demandant qui sera son hôte ce soir? Quiconque il ne soit, je l’accueillerai comme ma manquante moitié.

 

Une ligne dorée formée de la rencontre entre la lumière naissante et sa promesse de l’aube parcourt d’un bout à l’autre de sa courbe dorsale l’ensemble des chaises. Elle n’avait de stable que l’attente de l’accueil des convives qui rempliront de leur brouhaha l’espace et les oreilles qui s’y mêlent.

 

La nuit dansante commence avec douze coups de minuit. La salle est pleine, la pièce montée diminue, les connaisseurs de différents cocktails alcoolisés ou non s’en donnent à cœur joie. C’est la nuit où tout semble envahi par l’explosion de joie, Gloria in excelsis, comme celle de Noël. 

 

Et la danse des mariés bien préparée, bien orchestrée, ouvre le droit aux sauterelles de se sentir libres et belles, les papillons en faisant autant. 

 

Le lendemain, un brunch, des échanges continuent, tout semble fonctionner au ralenti, la bienheureuse lenteur des gens qui n’y pensent pas à ce qui les attend tout en y veillant tout de même, comme quelqu’un qui ralentit le pas en pianotant sur son téléphone. 

 

Déjà il est temps de partir, les mariés s’offrent quelques jours à Rome. Ce n’est pas idéal pour se reposer, mais ils ne le regretteront pas. La ville les éblouit, et enfin ils pourront prendre du temps pour eux tout seul. Allez à la messe en semaine, pour vous deux, rien que pour vous. Oui, c’est une très bonne idée, j’entends de la part du marié. 

 

Moi, je retourne à Paris où je retrouve mes amis qui m’ont gentiment hébergé. Il n’y avait plus de place à l’auberge, dans la communauté, le pape y étant pour quelque chose. Ils t’ont vu un peu, et tu leur manques déjà, me confie Carine, parlant d’un de ses fils et de sa femme que j’avais croisés le matin de mon arrivée à Paris avant le mariage. 

 

À un quart de seconde d’orgueil s’échappant d’une autosatisfaction a vite cédé la place au sentiment de tristesse. Ils sont seuls, là où ils sont, ils n’ont personne à qui confier leur manière de vivre la foi chrétienne. 

 

Les retrouvailles d’une partie de la famille polonaise à Paris, d’un neveu et de sa femme pour qui j’ai une admiration particulière, ont presque clôturé les festivités de mariage. Avec leurs trois garçons, ils égayent les vieux jours d’un confrère et les murs de ma communauté où nous nous sommes retrouvés pour un déjeuner improvisé. 

 

Il restera une rencontre ultime avec la mère de la mariée, dans le style bilan prospection, finalement tout s’est très bien passé. Le lendemain, j’ai reçu un message d’un autre petit-neveu présent au mariage avec sa belle qui m’a annoncé qu’il a demandé sa belle en mariage sur le parvis de Notre-Dame, mariage prévu dans deux ans. Et ce sera encore en septembre.

 

Vive les mariés!

 

FIN

…