Passer des ténèbres à la lumière

Une fois le chagrin lumineux intégré dans mon essai, il était évident que la suite ne pouvait qu’aller vers Frankenstein. Et tous ces avatars. 

Depuis Prométhée qui vola le feu aux dieux d’Olympe et que l’on a jalousement gardé jour et nuit, jusqu’à la veilleuse devant le tabernacle. 

Depuis les projections dans la caverne de Platon jusqu’aux miroirs dans le cerveau détectés par Young. 

Depuis les momies égyptiennes jusqu’au corps volé, mieux, ressuscité de Jésus. 

Depuis Ptolémée jusqu’à Einstein pour tracer la trajectoire de l’univers, qui se déverse d’où vers où?

Depuis les alchimistes et charlatans de tous temps et de tous bords jusqu’à l’IA  de maintenant. 

Cette évidence était fondée sur la transformation d’escargot en limace. C’est tout de même mieux qu’un être humain métamorphosé en cafard chez Kafka. 

Mais ce n’est pas beaucoup mieux que le désir humain minimaliste de lutter contre toutes sortes de régressions afin d’être mieux qu’avant. Et pourtant c’est dans ce désir que se love déjà le secret d’immortalité.

Le rêve d’immortalité 

Il est aussi évident que le constat de son échec. Sauf pour quelques anti, car opposants invétérés, à toute idée semblable à l’immortalité. Sont-ils réfractaires uniquement par peur de se faire salir? 

Si c’est le cas, il faut donc au plus vite classer l’affaire sans suite, la condamner éternellement, lui jeter un anathème en la vouant à la non-existence, d’une durée infinie comme l’univers semble être. Dieu est mort une fois pour toutes. L’immortalité avec.

Soit, tous les rêves d’immortalité sont ensevelis sous les décombres de notre stupidité qui n’est capable que d’user des perspectives biaisées, à courte échelle. 

Échelle qui permet d’escalader le mur des sciences, mais pas au-delà. Verboten, interdit, danger de mort, retour sur la base vie au plus vite. Sous peine de se faire rattraper par la mort qui, elle, digère tout.

Elle n’avait que dix-huit ans

Pour l’auteur du fameux livre sur Frankenstein (avec le sous-titre bien à propos, The Modern Prometheus), c’est tout comme dans la chanson de Dalida sur Gigi l’amoroso. Tout y est amoureusement vôtre, avec son lot d’exaltations. Et de souffrances qui la font plonger là où, si c’était par choix librement personnel, on ne voudrait jamais y aller.

Elle n’avait que dix-huit ans cet été obscur et froid de 1816 rendu tel sous l’effet d’une éruption volcanique gigantesque qui perturba le climat de la planète entière, lorsqu’elle se maria après le suicide de la femme de son amant et désormais  mari. Un des quatre enfants qu’elle va concevoir survivra. 

En 1816, un autre événement majeur se produit dans sa vie : c’est la rencontre avec Lord Byron.  

Par la suite, durant quelques mois, elle a couché sur le papier ses peurs et ses envolées existentielles pour exprimer le désir d’une vie meilleure, tant espérée. Au demeurant, si difficilement accessible.

Elle, qui a survécu à la mort de sa mère survenue peu après sa naissance.

Elle, qui était déjà mère d’un enfant mort survenue peu après l’accouchement.

Elle, qui s’était brouillée avec son paternel, qui, du haut de sa culture et de son métier de philosophe, voulait l’enfermer dans une cage, celle à l’intérieur de laquelle on trouve des honnêtes gens, ceux de sa caste sociale; ce dont elle ne pouvait que devoir s’échapper. 

Elle, qui par des rencontres hasardeuses, ou bien orchestrées (par qui?) finira par se trouver au centre de l’attention du monde littéraire de son époque.

Elle n’avait qu’à suivre sa trajectoire

Young a déjà une partie de la réponse sur la valeur de telles rencontres. Tout est inscrit dans l’univers et tout s’explique par l’univers. Et peu importe l’alignement des étoiles.

Personnellement, je me méfie de tels constats basés sur pars pro toto. La vie et la foi m’ont appris à voir plus grand que l’univers visible même avec sa matière cachée dans les trous noirs qui, pour le moment, restent à être explorés pour la plus grande joie et la délectation scientifique future, purement humaine.

Chez elle, comme partout chez tout le monde, elle consomme de la solitude comme du mauvais vin, dont est rempli le calice de supplices qu’il va lui falloir boire jusqu’à la lie. Puis le couver dans les vapeurs d’une mauvaise digestion provoquée par le sentiment d’abandon qui, lui seul en compagnon fidèle, ne la quittera jamais. 

Elle aurait pu s’enivrer jusqu’à lui faire perdre la tête. Elle était destinée à cela, l’alignement des astres lui était défavorable. Mais pas totalement, et elle a saisi l’opportunité. C’était la trajectoire de sa vie.

L’environnement culturel de la jeune pousse en littérature

Je propose de regarder de plus près son environnement familial intimement lié à la littérature.

  1. À l’aide de l’IA 

Mary Shelley a évolué au cœur même du romantisme européen, entretenant des liens directs et profonds avec les plus grands écrivains anglophones de son époque, tout en cultivant une forte proximité intellectuelle et indirecte avec la littérature germanophone. [1]

Voici le panorama des contacts littéraires qu’elle a noués au cours de sa vie :

1. Ses contacts majeurs avec les écrivains anglophones

Mary Shelley (née Godwin) est issue d’une lignée d’intellectuels et a passé sa vie entourée des figures de proue de la littérature britannique : [1, 2]

  • William Godwin & Mary Wollstonecraft : Ses propres parents. Godwin, philosophe et écrivain, tenait un salon littéraire très fréquenté à Londres où Mary a croisé dès son enfance de grands esprits comme le poète Samuel Taylor Coleridge ou l’essayiste Charles Lamb. [1, 2]
  • Percy Bysshe Shelley : Son grand amour et époux. Leur relation fut une véritable symbiose intellectuelle. Ils lisaient ensemble, corrigeaient mutuellement leurs manuscrits et ont co-écrit des récits de voyage, s’encourageant sans cesse dans leurs projets d’écriture respectifs. [1, 2, 3, 4]
  • Lord Byron : C’est le contact le plus célèbre de son cercle social. Lors de leur mythique été 1816 à la Villa Diodati près de Genève, c’est Byron qui a lancé le défi littéraire d’écrire une histoire de fantômes, donnant naissance à Frankenstein. Mary l’admirait autant qu’elle était fascinée par son aura, et elle l’aidera plus tard à retranscrire certains de ses manuscrits. [1, 2]
  • Leigh Hunt & Thomas Love Peacock : Proches amis du couple Shelley. Leigh Hunt, poète et éditeur radical, a été un soutien indéfectible pour Mary après la noyade de Percy en 1822. [1, 2]
  • John William Polidori : Le médecin personnel de Byron, également présent à Genève, avec qui elle échangeait des théories scientifiques et médicales (comme le galvanisme) qui ont nourri son chef-d’œuvre. [1]

2. Sa relation avec le monde et les écrivains germanophones

Mary Shelley n’a pas côtoyé physiquement les grands auteurs allemands de son temps (comme Goethe ou Schiller), mais sa relation avec la sphère germanophone est essentielle et s’est faite par la lecture, les voyages et l’imprégnation culturelle. [1, 2]

  • L’influence majeure de Goethe : Mary lisait l’allemand et était fascinée par la littérature romantique d’outre-Rhin. Dans Frankenstein, la créature s’éduque émotionnellement en trouvant et en lisant un livre fondamental : Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, qui l’aide à comprendre les sentiments humains et le désespoir.
  • Les contes de fantômes allemands (Gespensterbuch) : À l’été 1816 à Genève, le groupe d’amis trompait l’ennui de la pluie en lisant Fantasmagoriana, un recueil d’histoires de fantômes allemandes traduites en français. Ce contact direct avec le fantastique germanique a été l’élément déclencheur de leur concours littéraire.
  • L’intermédiaire de Madame de Staël : Grandement influencée par l’intellectuelle française et son ouvrage séminal De l’Allemagne, Mary a calqué une partie du parcours scientifique de son personnage Victor Frankenstein sur l’université d’Ingolstadt, une ville allemande célèbre pour ses cercles occultes et illuministes.
  • Ses voyages d’observation : À la fin de sa vie, Mary Shelley a voyagé en Allemagne et a publié en 1844 son dernier livre, Rambles in Germany and Italy. Elle y décrit le paysage allemand, la vie culturelle et littéraire du pays, tout en regrettant de ne pas parler couramment la langue pour s’entretenir de manière plus poussée avec la population locale. [1, 2, 3]

Mary rencontre Byron

Se trouvant donc en Europe continentale, une toute jeune Anglaise, Mary Shelley, rencontre Lord Byron. Rien que cela, svp, lui qui séjourne à Vevey, en Suisse. 

Par ailleurs, comme nous l’avons vu dans la présentation fournie par l’IA, elle est fascinée par la littérature allemande dont les grands représentants séjournent aussi en Suisse.  

Il y a du bon dans ces cantons paisibles des Alpes où la culture germanique côtoie  et partage le bout des Alpes suisses avec la culture française. 

Les deux cultures accueillent bien volontiers les rhumes et les rhumatismes britanniques, et même les curieux Américains comme Chaplin qui plus tard y éliront leur “dernière demeure” en qualité de retraités. 

C’est aussi le cas des grands romantiques polonais comme Mickiewicz ou Słowacki qui ne refusent pas d’y faire des séjours réconfortants et inspirants. 

Tous y viennent à la recherche du beau inspirant qui est préservé dans le bien-être, lequel ici se savoure et s’avère confortable.

Lord Byron conseille à la jeune britannique d’écrire des choses sur les ghosts, ces créatures insaisissables venues d’une autre dimension, chargées de quelque chose de supranatural, de spooky. Elle aurait de quoi puiser dans sa courte vie pour en fournir de la matière. Il la devine capable d’une œuvre littéraire. 

Pourtant elle ne va pas y aller directement, to the go. Certes, en se servant de son expérience de fille ayant vécu avant l’âge, elle a tout ce qu’il faut pour procurer des frissons aux amateurs de châteaux écossais investis d’épouvante. 

Elle a absorbé une quantité d’émotions qui, comme l’eau de la pluie tombant dans le humus de sa sensibilité, l’a transformée en torrents surtout souterrains charriant des sentiments qui vont creuser les lits de ses convictions, dont une partie est fondée sur des rêves d’immortalité.

Après la rencontre avec Byron, elle fait comme un rêve éveillé. Elle voit un cadavre qui se met à bouger, qui revit. Qui est ce cadavre? Qu’est-ce qu’il fait dans son rêve? Est-ce une vision de quelque chose qui existe réellement? 

Ou une simple projection, mais tellement forte que l’imaginaire est perçu comme s’il détectait la réalité? Il va falloir y revenir, mais en attendant, poursuivons l’aventure de Mary en entrant dans une proximité plus familière, plus sensible et plus réelle avec elle et son Dr Frankenstein.

Victor Frankenstein

Un vrai, un bien humain, un héros du livre, bien fictif, un jeune idéaliste scientifique du XVIIIe siècle qui a du mal avec l’idée de la mort et de la maladie. Il étudie à Ingolstadt (en Allemagne) pour devenir médecin. Il voyage. 

En témoigne la correspondance entre un capitaine du navire et sa sœur. Le capitaine mène une expédition en Arctique. Un jour au loin dans la mer jonchée de débris de glaciers flottants, il aperçoit deux jeunes gens. Il les sauve, Victor lui raconte son rêve. 

Il partage avec le capitaine son désir d’améliorer la vie des humains. C’est un siècle avant Nietzsche, l’époque où l’idéalisme de l’Aufklärung était nettoyé de toutes sortes de rêveries. 

Mais pas chez Victor, celui de Mary, un Suisse d’origine italienne, qui à sa façon participe à la résurrection de l’Allemagne, comme les romantiques polonais qui participent à la résurrection de leur pays presque un siècle plus tard.

C’est ce Victor-là qui fournit le canevas pour le livre de Mary. Elle raconte son histoire, celle du docteur Frankenstein et de son œuvre. L’œuvre consiste à assembler différents morceaux de cadavres prélevés dans des charniers et des cimetières, pour bâtir un corps de toutes pièces. 

Puis, par des moyens scientifiques, il insuffle la vie. Une belle métaphore de la création dans la Bible, mais ramenée au niveau de l’homme lui-même qui se répare ainsi par lui-même.

Un monstre est né

C’est l’histoire d’un homme ainsi créé qui sous les traits bourrus cache un être sensible, non dépourvu d’humanité chargée de gentillesse et d’attention à l’autre. 

Victor est décidément très doué. Il réussit à faire revivre un  être humain à partir des morceaux de cadavres rassemblés ; le seuil de la mortalité était franchi, sans recourir aux moyens d’une croyance sur la résurrection d’un certain condamné de Golgotha, par exemple. 

Pour ceux qui espèrent encore aujourd’hui, un conseil: réfléchissez par deux fois avant de décider de vous faire incinérer. Ça peut être préjudiciable à l’efficacité, ce n’est sûrement pas impossible, mais un peu plus compliqué, car on manquera d’un corpus delicti (au pluriel) en bonne et due forme. 

Si bidouiller, autant le faire à partir des éléments bien concrets, visibles comme dans les productions cinématographiques qui doivent fournir du concret pour l’imaginaire. Une appartée (vraiment?) mise à part, la question est sérieuse. Peut-on revivre et vivre comme Lazarre? 

Victor crée une sorte de monstre, dépassé par sa réussite, il l’abandonne aussitôt. La peur de devoir gérer une telle créature le glace. Qu’est-ce qu’il va en faire? Trop tard, le fauve est lâché dans la nature. Et il reviendra pour réclamer son dû.  

Pris de peur devant l’incapacité à y faire face, le créateur laisse son invention de génie se débrouiller seule. Ce qui se traduit par errer et, au passage, par causer des dégâts que l’on aurait pu éviter. Trop tard!

C’est un livre sur la transgression 

Tout compte fait, c’est un livre sur la transgression plutôt que sur l’aspiration à l’immortalité. 

Effectivement, la foi chrétienne, qui se veut un peu experte en la matière, comparée à d’autres religions, peut fournir quelques éclairages pour comprendre, comment s’y prendre.  

Comment s’y prendre sans tomber dans le piège de la transgression. C’est-à-dire là où règne l’usurpation alimentée par le désir d’améliorer la nature en la tordant, en la défigurant, en rendant inopérantes ses propres limites. 

Pour une fois. Comme pour Jésus. Mais le procédé n’est pas le même, les effets secondaires encore moins. L’entourage de Lazare et lui-même ont bien compris la différence après la résurrection de Jésus.

Mais restons avec les efforts humains seuls. Victor est pris de panique, il  abandonne son œuvre. Mais la créature se venge, non pas d’avoir été recréée et remise en vie, mais d’avoir été abandonnée. Le livre parle de la transgression de la nature et de la société. 

Dans le cas de la société, la nature de la transgression est inversée. C’est la société qui cloisonne les groupes humains, en les enfermant dans des espaces étanches, aux frontières bien gardées. 

D’où connaissons-nous cela? Du jardin d’Éden. La transgression est induite comme indispensable pour que le monstre redevienne ami, comme c’est le cas dans une autre configuration littéraire, celle de La Belle et la Bête.  

Lorsque le cinéma s’empare du livre

“La Belle et la bête est un conte de fées français du XVIIIs, dont les deux versions littéraires de référence ont été écrites par deux femmes (tiens!, un indice intéressant!) Gabrielle-Suzanne  de Villeneuve (1740) et Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1756)” Merci AI. 

Y est aussi question de la métamorphose avec comme pointe morale l’attention à porter à ce qui est caché comme étant un trésor, non pas l’attention portée sur les apparences. N’est-ce pas quelque chose de semblable que comprend le Petit Prince épris d’une rose, dont les piques empêchent de la cueillir uniquement pour le nectar. 

Dans les deux cas, Le Petit Prince et La Belle et La Bête, le vrai amour est facteur de miracle. Édifiant! Et aux dires de tant de gens, c’est possible. La bonne transformation inattendue, mais devenue réelle. Deux versions cinématographiques de la Belle et La Bête, bien françaises en résultent, en 1946 de Jean Cocteau avec Jean Marais, et en 2014 réalisation franco-allemande avec Vincent Cassel. 

Pour Frankenstein, les producteurs hollywoodiens ont usé de bien davantage de liberté d’adaptation que les réalisateurs européens. Les hollywoodiens procédaient à une autre transgression, cinématographique cette fois. Ici, le héros du docteur Frankenstein est interprété en fonction des besoins supposés des spectateurs. 

Il ne parle pas, évidemment, il ne connaît pas la langue française, pas plus que l’allemand. C’est encore le cinéma muet? Mais surtout, c’est un méchant sauvage et violent. Un sous-produit d’une humanité qui a honte d’elle-même. Mais cela attire par ce côté étrange et unique. Par l’audace de repousser les frontières et de transgresser pour le bonheur du public. 

Lui, le public est heureux de voir le méchant puni et le bon récompensé. Le bon demeure comme tel et le méchant, par la punition, n’est pas seulement mis à mal, mais aussi invité à une transformation positive. C’est le Tarzan qui mettra un peu de nuance dans la transformation de sa réhumanisation réconciliée avec la nature. Il y a d’autres exemples cinématographiques semblables dans le Nouveau Monde américain en confrontation avec les indigènes.

Quatre adaptations cinématographiques de Frankenstein  

La première version est celle de 1910. Le film est en noir et blanc, muet. Mais c’est la version de 1931 qui a immortalisé l’apparence iconique du vivant avec des boulons dans le cou ; c’est pour rappeler que c’est une machine avant tout, un joli clin d’œil dans la direction de notre IA. Comme quoi, si l’on a bien compris Charlie Chaplin,  serrer les boulons ne suffit pas pour rendre quelqu’un bien vivant.  

Celle de 1994 incarnée par Robert de Niro est une version très lyrique et théâtrale.

Puis la troisième (que je n’ai pas vue) de 2015, probablement la plus proche de l’esprit du livre, car déjà par le titre centrée sur Victor, mais élargie par un dialogue scientifique avec son assistant.

La dernière date de 2025, réalisée par Guillermo del Toro ( je n’ai pas de Netflix), qui revisite fidèlement le roman original de Mary Shelley, mais avec une touche gothique personnelle saluée notamment pour ses qualités esthétiques, trois Oscars en 2026, ce n’est pas rien!

Même si chacune a plus ou moins fortement travesti le message du livre, c’est surtout à cause de la deuxième production cinématographique que Mary devrait se retourner trois fois dans sa tombe pour absorber un choc pareil, subi de façon posthume. Avec les monstres, on n’est jamais tranquille. 

Désir d’immortalité alors?

Ce qui m’a convaincu de choisir ce thème se trouve dans ce désir bien humain d’immortalité. Avec ses expériences très douloureuses, Mary avait produit un désir profond de rompre la digue, de franchir la muraille, une barrière qui sépare, isole et parfois rend inconsolable à vie. 

Quoi de  plus naturel pour un commun de mortels. C’est d’ailleurs par un tel désir que les philosophes modernes et prophètes des temps nouveaux ont justifié l’émergence et la présence parfois persistante chez certains croyants d’une telle conviction d’immortalité. 

Une vie après une autre, comme une bouée de sauvetage, comme une bulle d’oxygène pour traverser le Styx avant de disparaître dans l’oubli de ceux qui partiront à leur tour. Combien sont-ils présents dans nos têtes depuis les premiers parents? Et pour les invétérés croyants comme moi qui sommes tombés comme tant d’autres dans la marmite avec de la potion magique, c’est comment?

C’est une réelle occasion de se poser la question de savoir si ce n’est pas tout simplement mon imaginaire qui m’a permis de construire une vision avec ses constellations de systèmes de valeurs qui servent de nervures pour transmettre des signaux de la bonne vision, ou du moins des signaux d’une bonne santé de l’ensemble de l’existence humaine incarnée dans un individu. 

L’honnêteté intellectuelle suppose un tel examen de con-science. L’honnêteté humaine me laisse l’ancrer dans le fond de l’océan d’amour qu’il m’est donné de découvrir avec ses passages souterrains, des lacs intérieurs et des rapides devenant des cascades pour le meilleur, parfois aux allures du pire.  

De ce point de vue ainsi combiné, tout est grâce. Comme disait cette femme pour expliquer son chemin vers la foi: j’aime tellement mon mari, que je dois avoir quelqu’un à qui pouvoir le dire. 

Quelle est la distance scientifiquement calculable entre l’invention de l’au-delà et le constat de sa réelle existence? Les alluvions purement humains, sensibles, se mélangent avec de l’eau claire du puits dans laquelle trempe toute vie.

La peur au ventre?

Nous sommes tous des Mary, dans la mesure où nous traversons des couches de plus en plus profondes de notre existence intérieure jusqu’à ne plus savoir si c’est du solide comme du béton armé, ou mouvant comme du sable livré au vent. Tout est question de fondations, pour le constater et éventuellement construire  notre vie, il faut y descendre et entreprendre.

Mary n’écrivait pas pour faire peur comme les fantômes sont préposés et prêts à le faire. Spooky est traduit par effrayant, sinistre, fantasmagorique, flippant, lugubre, inquiétant, terrifiant, fantôme. J’ai vérifié dans l’autre sens, du français vers l’anglais.  C’est aussi très riche, semblable et différent.

Pour effrayant, j’ai trouvé scary, frightening, creepy, spooky, terrifying, scaring, chilling, terrible. Pour le sinistre, j’ai trouvé disaster, claim, loss, sinister, grim, ominous. Pour  fantasmagorique, rien, juste un exemple dans la phrase sur le phantasmagorical world. Flippant est creepy, scary, freaky, spooky, crepier, terrifying, frightening, flippant. Lugubre est gloomy, dismal, eerie, mournful, lugubrious, grim, bleak, dreary. Inquietant est worrying, disturbing, worrisome, troubling, alarming, concerning, eerie, concerned. Terrifiant est terrifying, scary frightening, horrifying, creepy, terrible, horrific, terrific. Et pour finir, fantôme qui se présente sous forme de ghost, phantom, shadow, spook, spectre, fantasme.

J’espère ne pas vous ennuyer avec cette énumération à la Prévert. Si je me suis amusé à le faire, c’est pour voir comment fonctionnent les ressorts d’émotions activées par l’évocation d’une réalité qui nous échappe. Réalité que nous ne maîtrisons pas, laquelle est pourtant toujours connotée émotionnellement. N’en déplaise à ceux qui se défendent de n’être jamais inquiétés par de telles sornettes. 

Le vivant sorti de l’atelier de Frankenstein n’est pas pour faire peur, ni même pour inciter à croire en l’au-delà. Il est fabriqué pour attirer l’attention sur les transgressions dont certaines sont dangereuses, lorsque l’on franchit la ligne de séparation. 

Alors que dans d’autres cas c’est l’inverse, il est dangereux et surtout injuste de se contenter de naviguer à l’intérieur des espaces bien cloisonnés. Les récents événements en France et en Europe le prouvent, les transgressions ont du bon et du mauvais.

Qu’est-ce qui nous fait peur au point de désirer l’immortalité? Ou au contraire la refouler, lui interdisant le droit d’asile? Sans vouloir répondre trop vite pour s’en débarrasser à peu de frais, prenons le temps. 

Car toute libération prend du temps. Rompre les amarres de la mort d’un imaginaire, cela se fait à l’instantané. Accepter l’éventualité d’une libération à l’égard de la mort suscite une attention particulière aux signes qui y conduisent et aux moyens qui s’y présentent.

La prochaine fois, et en prolongement de cette série de thèmes autour de la grandeur de la misère humaine, je vous proposerai de nous concentrer sur un être ayant existé dans la sphère culturelle polonaise, un juif qui portait le nom de Brandstetter. Oui, ça sent le brûlé, la transgression a un prix, celui du passage par le feu. À la prochaine si…

FIN