Cette méditation se situe en prolongement de celle de la semaine précédente. La durée de la pandémie en cours est suffisante pour organiser des études sur l’influence qu’elle exerce sur la vie.

La semaine dernière il était question de voir comme la présence accrue du père joue en faveur de la cohésion familiale, l’aidant à mieux remplir son rôle. 

Aujourd’hui je vous propose de voir comment l’absence de vie communautaire d’une paroisse catholique suscite des initiatives visant à pallier ce manque. Et comment cela modifie la consistance de la communauté.

Si pour le père de famille être plus présent à la maison est synonyme d’être plus présent au sein de sa famille, ce n’est pas le cas d’un prêtre de paroisse. Il faudrait encore que tous les deux soient surtout disponibles.

Le père spirituel qu’est le prêtre dans une paroisse, tout en étant plus présent que d’ordinaire dans les locaux, ne l’est pas auprès de sa communauté, car les locaux sont vides. Le vide ainsi persistant la force de trouver des solutions de rechange. 

Et il n’est pas le seul à les chercher, ni à les appliquer. Des initiatives nombreuses se manifestent de la part des baptisés, qui interpellés par les circonstances décident d’agir, aller de l’avant. Tous attentifs à ce qui se passe, prennent des initiatives pour rendre plus présent Dieu dans leur vie et autour d’eux.

Comment remplir virtuellement et néanmoins réellement des lieux qui d’habitude grouillent de la vie des membres de la communauté rassemblée ?

Ceci est vrai, non seulement pour les messes dominicales, mais aussi pour de nombreuses activités visant à nourrir la foi chrétienne et en susciter des énergies nécessaires pour des actions missionnaires et caritatives d’annonce de la bonne nouvelle.

Après la première période sous « le règne du Covid-19 », marquée par des tâtonnements pour le mieux faire, et assommante dans bien des cas, le temps est vite venu au ressaisissement. Se réveiller comme d’un choc causé par un cauchemar, c’est trouver l’environnement extérieur, tout comme intérieur différents. 

Se réveiller en sachant que le réveil ne fait pas quitter la réalité qui n’a rien à voir avec un mauvais rêve. Assommés par un réel cauchemar pour être réveillés face à un réel problème. 

En qualité de guide spirituel et responsable de la communauté chrétienne, le prêtre est chargé d’une mission d’évangélisation à temps et à contretemps, dans le bonheur et dans les épreuves, en bonne santé et en temps de maladie. Son rôle est exactement le même que celui des époux qui se doivent mutuellement respect et assistance. 

Lui, le prêtre ne cherchera d’autre respect que celui de Dieu et le respect du désir divin d’aimer comme Dieu aime. C’est en ceci déjà que s’exprime sa charge d’assistance à fournir à ses ouailles. 

Cela le pousse à ouvrir les yeux plus grands sur la réalité telle qu’elle l’entoure. Cela le pousse à tendre les oreilles plus intensément en direction des signaux que la vie envoie en sa direction, et le croyant va y percevoir de la main de Dieu, cette main qui soutient et guide.

Le prêtre, en tant que le responsable de la communauté, peut fournir une mutuelle assistance, mais de fait, il est soumis à la tentation de l’immobilisme. La tentation chez certains est plus grande que chez d’autres.  

Tous, ils sont traversés par cette tentation, qui les émousse jusqu’à les affecter. Tentation qui les éprouve lourdement parfois, et titille souvent, pour les obliger eux-mêmes de sortir de l’état léthargique comme conséquence d’un choc ainsi subi.  

Ils peuvent rester dans les locaux vides, désertés de toute réelle présence humaine, en se contentant de celle du Tabernacle. Mais à quoi bon jouer au moine du désert, alors qu’autour cela grouille de vie ? A quoi bon de se cantonner au tabernacle si cette présence réelle du Christ dans l’eucharistie n’est pas reliée à la vie de tous les jours de ses protégés ?  

Hantés par les souvenirs d’un passé interrompu et la mauvaise conscience de la non-action, il n’a qu’à agir. Se soumettre à des règles imposées de l’extérieur, semble plus rassurant, calmant les angoisses d’un avenir toujours incertain.

S’installer dans un no man’s land, dans un transitoire qui dure, immobile, passer du temps sous les projecteurs des contrôleurs de respect strict de règles, c’est obtempérer à la loi extérieure pour un certain bien futur. Mais ce n’est pas vivre le présent, alors que Dieu nous sauve dans le présent de nos vies, ni avant ni après.

Sauver les corps aujourd’hui et les âmes demain, plus tard on verra, quand les conditions seront meilleures. Une tentation qui colle à la peau, quand elle n’irradie pas le cœur et jusqu’à toucher l’âme. Remettre à plus tard, ce qui du point de vue de la mission est d’une actualité toujours de mise, c’est faire fi de la nature même de la foi chrétienne. 

Consciemment, ou inconsciemment, tout prêtre le sait et nombreux sont les chrétiens qui le lui rappellent de différentes manières, comme il avait encore naguère l’habitude de le faire à leur égard. C’est une marque d’assistance mutuelle qui se rend visible sur les épaules des uns et des autres. 

Dans ces situations de carence de vie communautaire devient évident le besoin d’assistance mutuelle d’exercice de la mission en commun et ceci de façon horizontale plutôt que hiérarchique. On l’a compris en voyant l’image du pape seul dans sa chapelle en train de célébrer la messe, ou un autre évêque seul sur la place de Saint-Pierre. 

La pandémie et ses avatars ramènent chacun à sa propre singularité, en le forçant à réduire sa propre image aux dimensions de ce qu’elle donne à apprécier dans les yeux des caméras du monde entier pour certains. Mais pour la plupart des humains, une telle image simplifiée se donne à apprécier dans le regard d’un voisin anonyme, ou encore d’un familier avec qui on partage le toit, la table et parfois le lit. 

C’est avec une telle singularité horizontale, en mettant chacun au même niveau – qui pourrait se soustraire à la souffrance et au terme à la mort – que se déroule la véritable recherche de solutions. Non celles de repli, signe avant-coureur mortifère d’une agonie déclenchée, mais de mouvement en avant pour solidairement affronter le destin commun.  

Dans ce nouveau contexte, les moyens modernes de communication deviennent un puissant véhicule d’une traction avant pour être toujours dans le présent, car tourné vers l’avenir proche. Les initiatives depuis là-bas, le terrain de vie ordinaire, comme source d’actions sont nombreuses. 

La vie chrétienne n’attend pas les directives d’en haut ou du centre pour se mettre en mouvement d’action missionnaire. Et c’est bien autre chose qu’une démocratie participative, c’est une obéissance à la volonté de Dieu d’une assistance mutuelle. 

Le centre de gravité de la vie de la communauté se déplace et se modifie dans sa consistance propre. Ce n’est plus dans les locaux (église et salles) que le pouls de la vie de la communauté se laisse enregistrer. 

C’est sur les connexions elles-mêmes que la technologie moderne permet qu’il faut chercher le pouls d’une telle vie. C’est là que se trouve désormais le centre, comme s’il s’était dématérialisé lui-même, devenant une virtualité consistant en lien que chacun voudra y mettre. 

Mais cette situation n’étant qu’intermédiaire, c’est par conséquent sur le regroupement des personnes ainsi reliées que naturellement se déplace le centre. Et il y en a plusieurs, plus ou moins comme avant, sans doute, mais toutefois dans une configuration nouvelle. Cette nouveauté vient de l’absence visible, tangible, d’un centre, centre capable d’exercer une force d’attraction constituée du rassemblement paroissial dominical autour de l’eucharistie. 

Ce lien est très distendu et dans les meilleurs des cas symboliquement maintenu par les messes filmées par exemple par Zoom et regardées chez soi. Souvent avec un grand bénéfice spirituel indéniable qui touche en profondeur, souvent aussi comme on regarde un événement en live, tout en cherchant à communier avec l’événement en question le mieux possible.

Un tel centre est désormais, dématérialisé pour une grande part, et émietté pour une grande part aussi. Sa visibilité cherche encore son point d’ancrage dans un réel incarné. Car dans tout ce processus de désagrégation il y a toujours comme un point focal vers lequel les désirs humains et spirituels tendent. A savoir se concrétiser sous forme d’une rencontre en chair et en os.

Là où les réunions en présentiel, dont le nombre est bien limité, sont encore possibles et en parallèle les connexions virtuelles aussi, on voit les appétences des uns et des autres. Cela traduit les besoins naturels des uns et des autres. Les uns se contentant d’un lien virtuel, les autres éprouvant les besoins de se retrouver physiquement. 

Pour les premiers, la distanciation physique avec la communauté, même si celle-ci est réduite à deux ou trois réunis en nom de Jésus, n’est pas un obstacle pour poursuivre leur vie chrétienne. Pour les seconds, le besoin de se retrouver trouve son accomplissement dans les propositions faites par l’Église. 

Pour les premiers ce n’est pas forcément synonyme d’une volonté de prendre du large. Comme pour les seconds, leur présence physique n’est pas nécessairement le synonyme d’un lien accru. Leur présence peut seulement être le signe d’un besoin naturel de se retrouver dont le manque creusé dans le contexte de la pandémie devient insupportable. 

Ni les premiers, ni les seconds ne sont forcément interpellés en profondeur par le changement occasionné par la disparition apparente du centre visible. Pas plus que par son déplacement vers la périphérie occasionnant la désagrégation du centre bien visible et identifiable dans un lieu. Le centre se transforme alors en plusieurs agrumes constitués de regroupements humains, d’ailleurs à ce stade peu importe en présentiel ou en virtuel. Leur visibilité n’est ni claire à identifier, ni facile à décrire. 

Nombreux sont des catholiques qui cherchent à ne pas se perdre dans les méandres de la vie imposée par la solitude, l’incertitude et la souffrance ambiantes ressenties. Mais ne pouvant plus le faire autour du rassemblement du dimanche, ils le font autrement, en petit groupe. Nombreux sont aussi parmi ceux qui ne voient plus l’intérêt de revenir au rassemblement dominical, en tout cas pas comme avant. 

Et c’est un signe de changement considérable qui peut être comparé à celui occasionné lors des trente glorieuses en France où à l’époque déjà bien lointaine pour nous de la Réforme luthérienne au 16 siècle.

Nous venons de terminer la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. La pandémie nous rapproche à sa façon, elle est une occasion d’une réponse favorable aux besoins que les chrétiens ressentent communément pour se laisser conduire ensemble sur le chemin de la foi.