Chater Garden.

 

Comme tous les hongkongais, je connais ce parc en plein cœur de la ville. Ce n’est pas loin de là où, durant le Covid, se déroulaient les vaccinations à la sortie de la quarantaine. C’est là aussi que se promènent les amoureux. Quand d’autres marchent vite en le traversant pour aller au métro ou dans la salle de concert du City Hall. 

 

On peut aussi l’atteindre après avoir fait une bien reposante et rafraîchissante promenade le long de la baie Victoria que l’on peut longer de façon presque ininterrompue depuis le North Point jusqu’à Central et au-delà. 

 

Il y a deux ans j’y étais avec ma famille, qui a finalement décidé de me rendre visite à plusieurs, représentant les trois générations, pour qu’ils puissent eux aussi profiter de la beauté unique de cette ville dont on est amoureux à la suite d’un coup de foudre, ou alors on n’y reste pas longtemps. 

 

Nous attendions la guide, prêts à nous laisser charmer par les explications très avisées et éclairantes sur l’histoire de la ville et ses innombrables particularités à découvrir. A l’époque, je ne me doutais pas qu’un jour je m’y arrêterai pour un rassemblement pareil. 

 

Le dimanche Chater Garden est habituellement occupé, tout comme bien d’autres endroits, les rues ou passages, par des helpers dont les Philippines sont majoritaires. Ce dimanche-là, j’ai retrouvé certaines d’entre elles au rassemblement, car elles sont majoritairement catholiques. 

 

Ce n’est pas vraiment la propension supposée naturelle dans leur culture à ce genre de rassemblements qui les a poussés à y venir. D’ailleurs, que sais-je?! Les annonces officielles et de bouche à oreille fonctionnent sans doute bien. J’en ai vu plusieurs. 

 

Se rendait même perceptible une certaine communion entre elles et un des invités de marque, qui du haut de la tribune dispensait des bonnes paroles. Grâce à cette particularité, l’orateur étant aussi Philippin, un fil d’or de l’ensemble de la célébration devenait de plus en plus visible et lisible, une sorte de “philippine touch”. 

 

Nous étions tous rassemblés pour, ensemble de cœur et d’âme, de corps et d’esprit, bénir la ville. Une sorte de Urbi et Orbi à la hongkongaise. Bénir veut dire : dire du bien et ou faire dire à quelqu’un qu’il le fasse en votre nom ou en nom d’un tiers. 

 

Et si ce tiers n’est quelqu’un d’autre que l’Éternel lui-même, cela prend une dimension symbolique forte et remplie la bénédiction elle-même d’une gravité et d’une épaisseur bien particulières.

 

La présence des Philippines, tout aussi symbolique que réelle, donnait du relief à ce rassemblement, sans quoi la force symbolique aurait été moins perceptible.

Bénir la ville.

 

L’idée n’est pas nouvelle, tout en y étant connexe, la bénédiction de la ville va au-delà du traditionnel Urbi et Orbi papal. Ou plutôt tout comme celle-là, elle est ancrée dans la tradition biblique. “Bénir une ville c’est souhaiter et œuvrer pour sa prospérité, sa paix et le bien-être de ses habitants” (Internet). Trois axes de la bénédiction de la ville se dessinent dans la Bible.

 

Obéissance et prospérité, Deutéronome 28,3-4 : “Béni seras-tu dans la ville, béni seras-tu dans le champs, béni sera le fruit de ton sein…,”. C’est dans le contexte de l’obéissance à la loi du Seigneur que cette bénédiction est prononcée à l’égard des habitants et de leurs biens.

 

Paix et bien-être, Jérémie 29,7 : “Soyez soucieux de la prospérité de la ville [du pays ou vous êtes exilés]” car leur bien-être en dépend.

 

La droiture des habitants, Proverbes 11,11: “Une cité s’élève par la bénédiction due aux hommes droits”. La droiture est la conséquence de l’obéissance.

 

Que ces quelques citations suffisent pour avoir l’idée de ce que c’est.

 

Toute bénédiction est une grâce donnée par Dieu, portée par les hommes et rejaillit sur leur communauté : Israël, la cité, l’ensemble des peuples. La portée universelle n’est pas une option, mais une conséquence. Dans la bénédiction de la ville est contenu en germe la bénédiction aux dimensions Urbi et Orbi. Mais cette bénédiction matricielle peut en effet se déployer de bien des façons. 

 

Trois exemples parmi tant d’autres possibles. Lors des rassemblements œcuméniques pour célébrer la Paques ensemble, entre chrétiens de la région parisienne, la bénédiction de la ville avait sa place et son sens inscrit dans le désir d’être unis dans la foi et au même temps le désir d’être ouvert au monde, dont les croyants font partie et qu’ils servent en signe de l’obéissance au commandement d’amour.

 

Le second vient d’un ami ; après avoir perdu son parrain qui s’est suicidé à la suite de problèmes liés au travail, il est retourné dans le village du drame et, du haut de la colline, a béni les habitants, les champs, les récoltes (le parrain était boulanger).

 

Le troisième exemple est très personnel. Lors d’un de mes retours en France, un matin j’étais amenée par ma nièce en haut de l’escarpement pour voir le lever du jour sur Paris en février. Sortir le chien n’était qu’un bon et nécessaire, mais seulement prétexte. C’est alors que j’avais senti de la gratitude pour la création et ce qui m’entourait, et de cette gratitude jaillissait la prière de bénédiction pour la ville.  

 

Et lors de chaque atterrissage sur Hong Kong un semblable désir jaillit du cœur, comme si la bénédiction était déposée dans une coupe de bénédiction et repose sur la table du Shabbat ou de la messe, et moi-même me trouvant à l’intérieur de cette coupe pour être dans la bénédiction que Dieu offre à tous ceux qui espèrent en lui et lui obéissent.

Coupe de la bénédiction.

 

Non, il n’y avait pas de messe ce dimanche après-midi à Chater Garden. Mais une célébration de la Parole de Dieu dans une ambiance de prière. L’idée d’organiser une célébration pour bénir Hong Kong et prier pour sa prospérité vient des instances diocésaines. L’événement s’inscrit doublement dans la vie de l’Église catholique.

 

D’une part, cet événement est organisé dans les cadres de la célébration de 80 ans de l’existence du diocèse de Hong Kong. Créée en 1946, elle n’a cessé, immédiatement avant, aussi après, de prendre sa place au sein de la société locale et de son histoire en constante évolution en accompagnant les fidèles présents auprès des populations vulnérables par des actions caritatives, ce que John Lee, l’invité de marque n’a pas omis de souligner.

 

D’autre part, les organisateurs qui ont obtenu l’autorisation d’organiser un tel événement dans un endroit public, voulaient aussi souligner la fin de l’année sainte sur l’Espérance, initiée par feu le pape François qui voulait que tous les catholiques se mettent en posture de marche en tant que pèlerins d’espérance. 

 

Traditionnellement, l’année sainte commence par un acte hautement symbolique que celui de l’ouverture de la porte de l’année sainte à Rome dans la basilique de Saint-Pierre, mais depuis le pape François, qui désirait rendre l’événement plus local, désormais c’est dans chaque diocèse que ce même geste est à faire par l’évêque. 

 

Si donc l’ouverture de la porte est au début, sa fermeture est à la fin. C’est à quoi ce rassemblement à servi, enchâssé, mieux, serti des prières de bénédictions. Présidée par le cardinal Steven Chaw, l’évêque ordinaire de Hong Kong, la célébration revêt alors un caractère particulier, à haut potentiel symbolique.

 

Comment comprendre la fermeture de la porte, fermeture signifiée de façon aussi ténue qu’elle soit, juste par des allusions à l’année sainte faite dans la prière d’ouverture, la célébration se déroulant en plein air sans aucune symbolisation visible de la porte. 

 

Une telle fermeture peut se comprendre par une autre ouverture qui suit dans la même célébration, celle de la bénédiction en demandant aux fidèles rassemblés de s’efforcer à être le sel de la terre et la lumière du monde pour ainsi répondre à la vocation chrétienne et ainsi apporter l’espérance à l’ensemble de l’humanité. 

Parole de vie.

 

Parmi les premières notes prises à chaud lors de la célébration se trouve ceci: 

 

« Chater garden, prière pour bénir HK à l’occasion de la fermeture des portes de l’année sainte. Card Tagle et John Lee sont présents. »

 

Dans une ambiance officielle, protocolaire, mais bien convivial et au travers l’organisation, à la qualité de laquelle nous sommes si bien habitués à Hong Kong, les présentateurs (j’ignore s’ils étaient commissionnés par l’Église catholique ou l’administration de la ville) après avoir fait mention de l’évêque du lieu, ont présenté les deux invités de marque, dont chacun pris la parole. 

 

Le chef du gouvernement local, John Lee, comme déjà signalé, a souligné la place de l’Église catholique dans la société locale, son rôle dans l’aide aux populations vulnérables et sa contribution au bien-être global, on peut supposer au travers du bien-être spirituel. 

 

Après les photos protocolaires, retenu par ses autres multiples activités, le chef de gouvernement s’était éclipsé, pas vraiment en filant à l’anglaise, ce qui n’est pas possible à cause de l’entourage qui l’accompagnait.

 

Est resté le cardinal Tagle à qui l’évêque de Hong Kong a confié l’homélie à la suite et à partir de la proclamation de la Parole de Dieu tiré de la seconde lettre de saint Pierre au chapitre 1, versets 16-19. 

 

Dans un style enjoué sans emphase, la sobriété était contrebalancée par les rires de l’assemblée parfois provoqués par les siens, (à la philippine ?), le cardinal usait de toutes ses compétences d’orateur, attentif à son auditoire, pour communiquer dans un langage simple, percutant et porteur de sens.

 

L’épître parle de la Majesté divine révélée lors du baptême de Jésus qui brille comme une lampe dans les ténèbres jusqu’à ce que le jour se lève dans les cœurs. Ce message prophétique n’a rien avoir avec des mythes minutieusement élaborés. 

Homélie.

 

L’homélie commence par le constat comme quoi l’Église n’est pas pour elle-même, mais pour l’univers entier. La mission de l’Eglise est universelle, mais elle se vit localement. C’est pour planter le décor. 

 

Puis, le cardinal Tagle développe l’idée de bénédiction en référence à la citation bien connue des chrétiens en général du livre des Nombres 6, 24-27: « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en grâce! Que le Seigneur tourne vers tous son visage, qu’il t’apporte la paix”.

 

Il s’interroge, comment bien bénir et interpelle l’assemblée : est-ce que le Seigneur peut vous sourire ? C’est alors que le sourire évoqué, suivi d’une méditation momentanée, aussitôt se transforme en rires de l’audience.

 

S’ensuit une méditation sur le visage de Dieu qui peut exprimer toutes les étapes de la vie humaine, car ce visage divin est ainsi rendu visible en Jésus-Christ son Fils. 

 

Il constate d’abord que le visage, la face de Jésus est celle de chaque enfant.

 

Cela me fait penser à ce que dit la sœur Faustine dans son Petit journal, lorsque Jésus un jour, lui reprochant le manque de simplicité et d’humilité, lui promet que, tant qu’elle ne s’améliore pas, il va se manifester uniquement sous forme d’un petit enfant.

 

La face de Jésus est l’humilité (Philippiens 2, lui qui était d’essence divine…il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur)

 

La face de Jésus est miséricorde

 

Miséricorde qui s’exprime aussi dans des situations plutôt légères en termes des conséquences, par exemple lorsque étant séminariste il s’endormait en cours. 

 

La face de solidarité 

La face du Crucifié

Seulement ceux qui acceptent de souffrir sont capables d’aimer. 

 

Demander mari, femme, mère, enfant si mourir pour l’autre est possible?

Le visage institutionnel, constate-t-il, ne peut être amélioré “cosmetiquement”.

L’arrêt sur l’image.

 

C’est sur la face du crucifié que je voudrai m’attarder. En ayant en tête cette exclamation de la fillette lors de la messe de Noël qui constatait avec l’émotion dans la voix que Jésus était sur la croix, en entendant déjà plusieurs fois des remarques sur la présence traumatisante du crucifix dans l’église, il me paraît important de voir de plus près, de quoi cela retourne. 

 

Constater la baisse de résistance à des images de choc, alors que les médias en fournissent tous les jours, c’est force de reconnaître un paradoxe qui apparaît avec toute sa force contradictoire. Constater la baisse de la motivation chrétienne à l’égard de la présence d’une représentation insupportable, c’est vouloir défoncer une porte ouverte. 

 

Mais il y a aussi dans l’air du temps une sorte d’expulsion mentale de la présence de la souffrance de la religion chrétienne. Est-ce le signe d’un effondrement théologique du discours sur ce sujet, voire conséquence de l’influence du bouddhisme? 

 

Il y a bien plus qu’une question purement théologique que la présence des crucifix dans toutes les églises catholiques suscite. C’est la manière de l’aborder qui change. Dans un débat déchirant les chrétiens en diverses fractions, au côté de Marie au pied de la croix, le Crucifix est devenu l’emblème de la religion catholique. Comme toujours pour le meilleur et pour le pire. 

 

Le meilleur est connu, c’est pour soutenir la foi en l’œuvre salvifique du Christ offert en victime immolée sur la croix. Et on a ainsi figé notre regard sur la croix du Christ qui, dans l’ensemble de la pédagogie divine nous concernant, n’est qu’une étape. Bien sûr décisive, crucial sans un mauvais jeu de mot. Mais une étape. 

 

J’ai eu la confirmation de cette découverte lors de la discussion avec un couple dont l’enfant est handicapé. Eux, ils savent très bien ce que cela veut dire vivre le calvaire qui si souvent est à identifier avec l’Autre finissant sur la croix. 

 

Mais lorsqu’ils constatent qu’après des temps difficiles, lorsqu’ils ont réussi à apprendre à aimer, il n’y a rien au monde qui puisse les séparer de cet amour qui circule entre les trois. 

 

C’est alors que le visage de Jésus n’est plus celui d’un supplicié, mais celui d’un enfant qui veut aimer, qui un jour va faire jaillir de tous les enfants (petits et grands) sa lumière de Ressuscité. 

Epilogue.

 

Arrivé au dernier moment, obligé de partir après l’homélie, alors que la partie festive (chant et musique) allait commencer, même de ce moment tronqué par les circonstances, j’emporte le souvenir d’un événement particulier. 

 

Dire du bien des bonnes choses n’a jamais fait de mal à personne. Le dire au nom de l’humanité qui est confiante en ses capacités à organiser la vie prospère et paisible, c’est de communier à ce qu’il y a de meilleurs en nous. 

 

Le dire au nom de Dieu ce n’est pas seulement reconnaître tout le bien qui nous habite, c’est lui permettre d’agir à “sa guise”, selon “son bon vouloir”, celui d’un père qui aime tous ses enfants et désire le bonheur de chacun.

 

La chandeleur de ce 2 février est aussi là pour mettre de la lumière devant notre visage et l’éclairer de tous les éclats de la gloire divine.

 

Fin