La question de la correction fraternelle est bien connue dans la pensée chrétienne.  Elle se situe dans le champ gravitationnel entre la conscience personnelle et les devoirs collectifs. 

Dans le domaine public, on lui préfère la correction tout court. C’est pour corriger les écarts par rapport à la loi en vigueur. 

Correction fraternelle, est-ce un sujet du domaine public? Ou alors ne concerne-t-elle que le cercle religieux qui se réfère à la Bible qui recèle cette idée? C’est ce que nous allons voir.  

L’ensemble sociétal est composé de différents éléments dont les composantes culturelles et religieuses (de quelque nature qu’elles soient) occupent des espaces de vie individuels et collectifs parmi les plus importants. La manière dont ces deux sont combinés en dit beaucoup sur ce qu’est la société dans son ensemble. 

La superposition de la culture sur la religion ou l’inverse provoque et oriente la dynamique de l’ensemble de la société. Comment alors la religion « travaille » la culture et comment la culture accueille la religion et la « travaille » à son tour? 

Tant de questions qui se posent à cette occasion. Et les réponses sont toujours à peu près, jamais complètes ou définitives, toujours en mouvement à la recherche de nouveaux ajustements sur le dispositif juridique et la conscience individuelle.

Les corrections se font à tous les niveaux, elles sont polyèdres et ont des répercussions partout, dans les micro et macro-dimensions de la vie individuelle et collective. Elles sont destinées à améliorer la vue d’ensemble, dans le sens de l’individu et celui de la collectivité. Mais ceci a toujours un coût, celui de la “souplesse” dans l’acceptation de ce coût  qui en résulte. 

La limitation pour empêcher de faire n’importe quoi aux yeux de la loi a, in fine, une résonance dans le portefeuille pour payer “les verres chez l’oculiste” qui permettent de bien voir tout cela. Apprendre à bien respecter la loi par différentes approches correctionnelles passe aussi par de telles dépenses tant en termes mentales que matérielles.

L’étymologie du mot est déjà instructive pour corriger votre vue sur ce qui pourrait être une correction tout court et comment cela corrige la vue sur la correction fraternelle.

Correction en tant que compensation

Le mot correction apparaît dans la langue française dès le 13 siècle. Il est emprunté au latin correctio, action de corriger, de redresser quelqu’un, c’est un dérivé de corrigere, corriger. 

“Il possède tous les sens de l’adjectif correct, mais privilégie – comme déjà le latin – le sens de réprimande, peine en compensation d’une faute dans le domaine religieux, dans la vie privée et dans le domaine juridique.” 

On peut se poser la question pourquoi le domaine religieux figure en première place? Est-ce pour souligner l’importance hautement estimée de la dimension spirituelle? N’est-ce pas plutôt pour stigmatiser la religion d’un comportement peu glorieux? Dans les deux cas, ce serait un jugement, pas une présentation scientifique. Donc la question reste ouverte.

Nous voici déjà projetés sur ces trois domaines, rien d’étonnant, car les trois sont présents en plein ou en creux, dans la conscience de tout le monde, peu importe lequel on va privilégier ou par lequel de ces trois on va lier les deux autres.

La correction est donc étymologiquement liée à la punition que l’auteur de l’article du dictionnaire qualifie de façon bien politiquement correcte (sic!, j’y reviendrai) de compensation. On ne peut pas lui en vouloir car c’est la forme la plus neutre qui évite d’heurter les oreilles de qui que ce soit. 

L’insistance maladroite et surtout incomplète, apparaît comme injuste. Elle soulignerait trop le caractère punitif, puisque le mot punition contient naturellement une charge émotionnelle négative, liée à la souffrance. 

Qui dans les générations précédentes, à une ou deux, jusqu’à la mienne, n’a pas connu dans son enfance une correction corporelle? Volontairement douloureuse pour faire payer la faute. 

De ce point de vue, le caractère punitif de la correction était intensément signifiant. En tant que punition destinée à faire souffrir, elle se pratiquait dans chacun de ses trois espaces de vie, à la maison, à l’école et à l’église. 

À l’école, on tapait la plupart du temps avec la règle (sic!) et le fouet. On le faisait en vertu des pouvoirs conférés par l’autorité publique. 

Dans le cas de l’Église, faisaient affaire les petits poids sur lesquels il fallait s’agenouiller en guise de prémices pédagogiquement exercées dans l’apprentissage de la compréhension de la passion du Christ. 

La maison familiale résumait tout cela à qui mieux mieux.

Correction, aveu d’un échec.

La correction à caractère punitif est toujours le résultat d’un échec pédagogique. Un aveu d’échec reconnu ou pas, c’est une autre histoire, mais c’est un échec. 

Dans la Bible, Dieu corrige les premiers parents en les chassant du paradis, l’humanité entière est corrigée par le déluge, le peuple Élu en particulier est corrigé par les désastres que Dieu permet de s’abattre sur eux.

Mais Dieu se répand chaque fois, car il corrige de la sorte le comportement émanant de sa “mauvaise” grâce. Il le fait, mais contraint par le péché des hommes qui les éloignent de lui, ce qui le fait souffrir. Pour arrêter le cercle vicieux, il fait souffrir les hommes comme prix à payer pour leur retour à lui. 

Se contenter d’expliquer le comportement divin de la sorte, c’est se contenter d’une première étape du raisonnement théologique que la Bible suscite. 

C’est une manière anthropomorphique d’expliquer des choses hautement spirituelles concernant l’amour divin qui, à ce niveau de compréhension, semble parfois manquer de patience.

Dans la correction, “comme dans le mot corriger, le sens physique implique alors la volonté de punir, puis de dominer, de battre et non plus l’idée d’améliorer”. 

La citation du dictionnaire est sans ambiguïté. Triste constat! Tous nos passés collectifs sont marqués par une rudesse avec laquelle les sociétés de naguère imprimaient des lois sur les consciences et jusque dans les corps des individus. 

De ce point de vue, on comprend la « revanche » de l’individu sur la collectivité, dont le souvenir hante encore les générations concernées directement ou indirectement. Ce qui s’ajoute à bien d’autres abus de pouvoir. 

Cette concentration sur la punition est-elle un acte assumé, délibéré de vengeance? Payer le manquement à la règle qui doit être sévèrement puni, comme dans les formules sacrées de toutes les dynamiques de maîtrise de la vie sociale, est-il le résultat d’une primaire volonté de vengeance? 

Est-ce que c’est envisageable d’être une bonne chose pour la communauté humaine en général et quelque part une communauté particulière? Au contraire, nous est-elle totalement étrangère car déjà bannie à jamais de notre secteur de comportements possibles? Les moins doués en psychologie humaine n’hésitent pas à nier une telle tentative d’affirmation.

Pour spécifier l’application de la correction religieuse et la correction juridique, les deux, le cas échéant, on constate que les deux sont combinés dans la correction à la maison. 

À ce type de correction s’oppose l’incorrection ou encore l’hypercorrection. L’incorrection constitue une entrave à la loi, alors que l’hypercorrection en est une sorte de contournement. Et voici par quel biais.

De l’hypercorrection au politiquement correct

L’hypercorrection est une forme linguistique attestée en 1933. Elle désigne la reconstruction erronée d’une forme supposée plus correcte ou plus élégante. 

Le dictionnaire donne l’exemple des ripoux, d’après poux au lieu des ripous. Je cite : “On peut considérer le pluriel des ripoux, d’après poux, au lieu de des ripous comme une hypercorrection”. 

L’hypercorrection se manifeste dans le désir de changer l’orthographe de s en x. Est qualifié d’hypercorrection le résultat du désir de prétendre à être plus conforme avec une forme supposée meilleure, orthographiquement plus correcte. 

À cause de la raison de procéder à un changement d’orthographe, l’hypercorrection peut être considérée comme une variante du politiquement correct qui désigne une attitude souvent suivie de paroles et parfois même de faits. Mais pas nécessairement, car ces trois peuvent se manifester disjointement. 

Autrement dit, à cause du caractère correctif de sa forme orthographique, pour un mieux supposé en termes d’image et donc de communication, l’hypercorrection est une variante du politiquement correct. 

Le terme politiquement correct est une forme francisée de l’expression anglo-américaine politically correct. Il qualifie ce qui respecte certains principes de morale sociale, notamment dans l’expression par le langage, entraînant tabous et euphémismes. 

En d’autres termes, là aussi, à force de vouloir être trop poli, on devient insipide.  L’usage des expressions comme “pas de problème” ou “sans souci” ou “pas de souci”, en sont des exemples qui de façon totalement insensible sont passées dans le langage courant de la vie quotidienne. 

Et si vous ne le sentez pas, avec une pointe d’humour plus ou moins élégamment assumée, sans souci, pour le moment, ce n’est pas bien grave.

Le temps des désamours.

Tout comme toute la société dans son ensemble, la communauté religieuse au sens large du terme, se nourrit du politiquement correct et souvent l’exprime dans les attitudes, paroles et actes qui émanent de ses membres. La plupart du temps, on le fait par inadvertance, parfois par intérêt non avoué, je n’ose pas penser consciemment.

Dans la communauté de fidèles, le politiquement correct est constamment titillé par une autre correction, qui, elle, se veut vraiment fraternelle. Une fois appliquée réellement ou seulement dans le désir profond tout au moins de certains, à son tour, la correction fraternelle porte le trouble au politiquement correct. 

Concrètement, la correction fraternelle somme le politiquement correct de s’expliquer sur ses véritables motivations. Alors que le mode opératoire du politiquement correct, rappelons-le, est, tout en s’affichant poliment, de facto à cause de cette politesse, empêche d’aller dans les profondeurs des motivations qui finalement conduisent leurs auteurs à plus cacher que révéler. 

En faisant intervenir la correction fraternelle, nous situons notre raisonnement sur le point de bascule entre le politiquement correct dans la société et son application dans une communauté religieuse, précisément là où le politiquement correct exerce ses droits aussi puissamment que durablement dans l’Église et en dehors. 

Mais, c’est comme dans les jeux télévisés, où l’animateur ou la voix off pour exciter l’auditoire va spéculer pour savoir si Marc et Hélène vont dépasser le seuil suivant pour gagner 150.000 euros, ou vont-ils tout perdre comme la règle de jeux (stupides, car inventée par moi-même) stipule, on peut se poser la question de savoir qui va gagner, la correction fraternelle ou le politiquement correct. 

Probablement ni l’un ni l’autre, car il y aura une troisième variante qui s’introduit invariablement dans les cultures et les religions qui  en sont témoins, générateurs et victimes. C’est la correction dont il est question dès le début, mais pas fraternelle du tout, tout au moins ressentie comme telle, car appliquée comme punition pour faire souffrir (par vengeance?). 

Même si c’est fait avec préméditation qui parfois demande un peu de temps pour la mettre en place, elle garde toujours ce côté rugueux d’empressement et sans précaution véritable. C’est le retour à la case départ de notre présentation sur la fonction punitive de la correction.

On se souvient de certaines décisions prises naguère par le pape François qui voulait dégommer un évêque par-ci ou un autre par-là. Je n’entre pas ici dans le débat sur le bien-fondé de la décision, mais seulement sur la manière de la prendre. Elle est tout à l’opposé du pape Léon, s’exclament les déçus de l’autre qui mettent tous leurs espoirs dans l’actuel. 

Si la correction peut se faire de façon précipitée sans trop réfléchir, la correction fraternelle s’exerce dans un rapport au temps plus long, ce qui permet de mesurer les conséquences de la démarche, surtout en termes de progression pour faire grandir tout le monde. Généralement, elle s’exprime à plusieurs niveaux, dont chacun se caractérise par un autre rapport à l’amour qui est congénitalement lié au fraternel. 

Voyons cela de plus près. Pour cela, je me réfère à la lecture de l’évangile et à l’homélie d’il y a quelques semaines.  

 Correction fraternelle, homélie 2026 sept 6

Correction fraternelle ou comment prendre soin des petits, des perdus. 

Tout le chapitre 18 de Matthieu est consacré à la question de savoir qui est le plus grand dans le Royaume des cieux, d’où ce corollaire sur la correction fraternelle comme condition à faire attention aux faibles qui eux aussi ont droit au Royaume.

Je reviens à ce que j’ai dit samedi dernier.

À Las Vegas, dans un lieu artificiel et triste, beaucoup de gens se perdent.

Les jeux du hasard combinés à de l’alcool et d’autres drogues (on sent le cannabis partout, cela fait rêver certains!?)

C’est  la victoire des apparences sur la réalité, même les ados de ma famille en étaient conscients.

L‘autre samedi, il y a trois semaines, j’y étais, des prédicateurs de rue avertissant les passants contre ce danger : convertissez-vous, sinon vous allez être punis par Dieu.

Oui, ils seront punis, mais surtout par eux-mêmes, par leurs mauvais actes et Dieu va en prendre acte.

Si la correction fraternelle (le sens des lectures d’aujourd’hui) consiste à faire peur, cela peut éviter de grosses catastrophes.

Mais cela ne conduirait pas au changement radical, à la conversion.

Dans l’Évangile Jésus présente les trois étapes de la correction fraternelle. Chacune est marquée différemment par l’attitude de l’amour qui marque des étapes de la guérison opérée et constatée.

L’amour est le plus visible dans la première étape.

Pour gagner son frère, on le prend à part, dans la discrétion, et en tête-à-tête on lui fait comprendre ce qu’il a mal fait.

Les parents, les instituteurs à l’école, dans la communauté  catéchistes etc… ou le prêtre le pratiquent tout le temps. 

Quelle patience faut-il avoir! Mais quelle joie quand cela bouge un peu.

Dans la deuxième étape, (si la première n’a pas eu l’effet escompté), on prend deux ou trois témoins pour signifier la vérité de la démarche. 

(cf. Ce que rappelle Ezéchiel dans la première lecture, que l’avertissement doit se faire en mettant en évidence la vérité objectivement constatée).

Mais toujours dans l’amour, car à cause de l’amour comme moteur de toute action qui conditionne toute attitude.

Tout en sachant que le réservoir de l’amour peut rapidement se vider et la vérité pure et dure comme de l’huile sur l’eau prend le dessus. 

Mais la vérité sans amour n’est pas bonne à dire ni à entendre.

Elle pose, mais ne construit pas.

Donc la vérité sans amour n’est pas bonne du tout, 

surtout lorsque que l’on doit finalement passer à la troisième étape.

Expulser quelqu’un est un acte grave, très grave.

Ce que le pape Léon vient de faire après les ordinations des évêques pour le compte de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX), car faites sans l’accord de Rome.

Quelle tristesse de devoir en arriver là.

L’obstination dans “sa vérité” se retourne contre son (ses) auteur (s).

Il ne faut pas confondre l’obstination avec l’attachement à Jésus.

Il n’a pas à recevoir nos projections sur lui.

Il est le maître et le sauveur qui guide et indique le bon chemin et pour savoir comment éviter les dangers qu’il nous fait percevoir.

Et pour terminer sur la pointe d’humour quelques exemples ou plutôt des contre-exemples de correction fraternelle de la part des paroissiens à l’égard de leur pasteur, ce qui parfois m’est aussi arrivé d’entendre sous une forme ou une autre:

Bonjour mon père, nous étions à un mariage. Le prêtre était formidable, il a tout fait tout seul, chantait, jouait, faisait les lectures, la PU, la totale, c’était extraordinaire, on se sentait si bien, c’était bon à entendre et à voir. 

Et je voudrais raconter une blague trouvée dans le livre déjà présenté sur l’Humour noir dans l’Église (cf podcast de ce dimanche 6 septembre). 

Au changement de curé, un paroissien interpelle le nouveau curé en lui disant, vous savez mon père, votre prédécesseur, c’était un prêtre formidable. Ah bon! qu’est-ce qu’il faisait de si extraordinaire, peut être savait-il parler aux enfants,  construisait, ou propulsait la dynamique pastorale, chantait, célébrait pieusement, guidait spirituellement… etc. Non, rien de tout cela, il était quelconque pour ne pas dire nul en tout, dit le paroissien, mais vous savez, quand il passait dans l’allée centrale, quelle allure, c’était impressionnant!

La correction fraternelle doit être franche, libre de tout sous-entendu. La correction fraternelle doit être vide de ressentiment, faite par amour. Mais c’est exigeant!

Il n’y a que la vérité dans l’amour qui sauve, qui redonne vie. Amen

Correction de la correction.

J’en sais quelque chose, tout comme ceux qui écrivent etc, rarement la première version est la meilleure et à ce titre demeure définitive. Le dictionnaire parle de l’autocorrection qui accompagne la besogne de tout élève prévenu par les corrections de l’instituteur qui cherche à tirer le meilleur de l’auteur, pas forcément de la copie elle-même. 

Le dictionnaire ne mentionne même pas le terme de correction fraternelle. 

Tout en la sachant très limitée elle aussi, espérons tout de même que l’Intelligence artificielle va corriger cette présentation du dictionnaire (et sans doute la mienne, tout est écrit sans son aide) en y mettant au clair la fonction d’une correction fraternelle accomplie en pleine conscience de la faute, mais dans l’attitude de l’amour. 

La conscience de la faute ne supprime pas la responsabilité mais se laisse envelopper par et dans l’amour.

Ainsi, de correction en correction, de corrélatif  d’amour en corrélatif d’amour, sans aucun autre intérêt à l’égard de l’autre que celui de le voir grandir vers l’amour plénier qui, pour le chrétien, se trouve en la personne du Christ vers qui nous grandissons. 

Quelle tâche difficile et délicate que de vouloir corriger les correcteurs (les parents, les citoyens, etc). Au risque de faire voir infliger la correction par une cour céleste ou terrestre mais pas moins aspirant au premier. 

Pour les chrétiens, tout se résume par la finale de la péricope de l’Évangile  commenté dans l’homélie intégralement copiée (Cela fera plaisir à Catya qui au départ de notre aventure commune imaginait que j’allais alimenter ainsi, par les homélies, les podcasts, une fois et seulement en partie, n’est pas coutume!).

“Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux” Mt 18,20. Et on a presque envie d’oublier tout ce qu’il y avait avant, toutes ses corrections à vivre en tant qu’instigateur ou destinataire.

Si c’est ainsi. Quand il n’y a que l’amour… Je dis AMEN

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Image d’illustration : Matthieu 18,21-35 : De la correction fraternelle