Eros, Polemos et Thanatos
Edgar Morin, il était impossible de le confondre avec un Dupont, Durand ou même un Martin. Bien qu’intrigué par l’homme qui se cache derrière, c’est surtout le nom d’Edgar Morin qui m’a accompagné tout le long de mon séjour en France et même à Hong Kong.
C’est seulement à sa mort que j’essaie de faire surgir à la surface de ma conscience mon approche paradoxale de sa vie. Sa place dans l’histoire de la France moderne, celle du XXème siècle avec son débordement due à sa longévité sur le XXIème, est incontestable. Sa place dans la mienne aussi.
La tête carrée avec des joues larges, dotée d’un nez qui n’avait rien d’une fouine craintive, trônait sur le haut d’un corps massif, empreint de sérénité puisée dans des sources lointaines. Comme s’il donnait à comprendre qu’il venait d’ailleurs, et qu’il comptait y retourner un jour.
Salonique et la méditerranée pour la matrie, la France pour la patrie. Et pour le paradis la complexité, tour à tour champ de bataille, celui de la créativité et même celui de la mort. Ensemble, ils remplissent son jardin d’Eden.
Ce que l’on voit sur la photo dans le journal Libération en noir et blanc, ce sont deux couleurs qui n’ont rien de chatoyantes. Noir et blanc s’harmonisent dans une posture immobile formée d’ombres et de lumières. Cette photo est une sorte d’arrêt sur image pour cerner une vie. Alors que la vie d’Edgar Morin a tout d’incernable, elle a à peine quelque chose de discernable.
Mort d’Edgar Morin, éternel résistant
Edgar Morin en 2004. (Olivier Roller/Libération)
Encore en 2024, il affirmait à Libération que l’heure d’une nouvelle résistance était venue. A 102 ans donc, il enjoignait ceux qui voulaient l’entendre de prendre “ le pari d’Eros, la puissance créatrice, contre Polemos et Thanatos, la guerre et les pulsions de la mort”. Naître, guerroyer et mourir, j’y reviendrai à la fin.
Ombres et lumières
Dans mon imaginaire, le montant de “la mise à prix” de sa tête correspondait à celui de la tête de Picasso à qui il ressemblait tant. Mon subconscient consentait avec peine à l’audace de devoir l’avouer un jour. Tellement ils me paraissaient différents sur le fond de leur humanité. Picasso choisissant la résistance intérieure et soutien discret, non sans risque, alors que Morin allait au combat. La rationalité de ma jeunesse française a toujours formulé un verdict sans appel, ceux-là n’auraient jamais dû être mis ensemble.
Pourtant, il n’y avait rien à faire, l’autre moitié du cerveau, celle qui est chargée de “la culture relationnelle en gestation”, maintenait mordicus qu’ils devaient être considérés comme des jumeaux, grandissant dans le même utérus, celui de la terre avant d’éclore un jour, celui de leur mort pour faire communiquer toute la sève du liquide amniotique dans lequel l’humanité en gestation se complait tant et qu’elle le libère avec le dernier souffle de son porteur.
La peinture et l’écriture ne sont jamais loin l’une de l’autre. Et leur fond commun sensible encore moins, pratiquement le même, presque, à peine différent, ce qui pour Morin et Picasso fait de leur particularité une marque de fabrique pour dire leur fond commun. Les jumeaux que l’on distingue à peine. Les deux grosses têtes ainsi associées tout naturellement classées dans le même tiroir, celui des trophées gagnés au cours de mon apprentissage de la vie au sein de la culture occidentale.
Mais il y a plus, et c’est en ceci que la magie du nom opère. Son prénom et son nom ensemble, Edgar Morin, comportait une particularité qui résultait de la combinaison des deux mondes. Et même d’un troisième, celui du hasard, ce qu’à l’époque j’ignorais.
Si en effet le nom de Morin est dû à une belle erreur d’orthographe, ne devançons pas le cours des choses, restons avec de l’imaginaire qui a droit au libre cours. C’est dans l’imaginaire que se nichent des réalités pures et dures, objectivement constatables, mais comme telles assimilées grâce à un humus qui les accueille offrant gîte et couvert.
Si Edgar, pourquoi pas Poe, et si Morin c’est certainement hexagonal à souhait. Sa mort libère mon désir de comprendre plus en détail le rapport que j’entretenais de son vivant avec ce qu’il me donnait à voir, sans forcément comprendre les profondeurs de son existence, ni apprécier le sens incertain de la fracture granuleuse de sa peau (je ne l’ai jamais vu en vrai) qui de façon bien matérielle enveloppait son être profond.
En effet, le nom est tout ce qu’il y a de plus français. Puisque deux manières d’écrire sont possibles: Morin ou Maurin, sur le plan d’exotisme, Maurin semble l’emporter sur Morin. Si le premier est surtout implanté comme prénom ou patronyme dans le sud de la France (Provence et Languedoc), celui-ci est plus présent dans le Nord.
Un ami de longue date, dont la famille est établie depuis quelques générations au Havre, dont l’orthographe Maurin contredit cette prédominance; heureusement qu’il y a des exceptions, qui, au lieu de confirmer la règle, font ce qu’elles peuvent pour pondérer le côté incontestable des propos tenus dans leurs généralités.
Les Maurin dans le sud et les Morin dans le nord, les deux ont la même origine qui servait de sobriquet pour désigner un homme à la peau brune ou basané. Maurin ou Morin est également attaché au prénom médiéval Maurinus ou Mauritius, dont celui d’un illustre saint du troisième siècle, un martyr copte qui dans sa vie était un militaire égyptien à la tête de la fameuse légion de Thèbe.
Morin ou Maurin sont étymologiquement à la peau brune ou basanée, ce qui en toute logique hexagonale signifie qu’ils viennent d’ailleurs. Ce qui pour Edgar Morin était parfois un avantage auprès de tant de métisses physiques et surtout culturels qui se reconnaissent en lui, car il leur donnait à comprendre qu’il les comprenait; inconsciemment j’en étais de ceux-là.
Edgar, surtout celui de Poe, mystérieux et macabre détective de la science-fiction, peut échapper plus facilement à la francophonie sémantique, ce qui n’est pas possible pour Morin. Et ceci en dépit d’une erreur bête d’un copiste au temps de la résistance.
Edgar Morin, philosophe, éternel résistant.
Les différents organes de presse écrite s’évertuent à présenter chacun une facette différente de ce colosse aux pieds d’acier solidement plantés sur la terre ferme. Heureusement pour moi, car on les suivant, cela me permet de brosser un portrait aux multiples facettes et sous des éclairages bien complémentaires. Comme sur la photo, sans jamais pouvoir mettre de la lumière sur toutes les ombres qui ombragent sa vie si riche et complexe, pas plus que voir les ténèbres y prendre le dessus sur la lumière.
Libération met en avant sa capacité à réfléchir le monde en qualité de philosophe. “Le philosophe, mort vendredi à l’âge de 104 ans, a tout au long de sa vie gardé sa fraîcheur et ses enthousiasmes, prêchant la fraternité contre toutes les formes de violences.” Cela ressemble à un manifeste qui statue sur différentes situations et engagements, sans sourciller devant une quelconque contestation possible.
La carrure physique aide à résister aux assauts du destin qui peuvent être violents, assauts infligés avec brutalité que même les chaînes ne supporteraient pas indéfiniment. C’est son enthousiasme qui m’attirait en lui, sans trop savoir d’où venait-il, ni comment il gardait une telle fraîcheur et pour quelle finalité, s’il y en avait une.
La porte d’accès pour me comprendre face à lui se trouve dans son nom. Morin est en fait un faux pseudonyme, Edgar Nahoum devient « Morin » à la suite d’une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ». « Je suis ainsi le fils de mes actions, de mes œuvres », commentera-t-il.
C’est donc son devenir réalisé au fils des ans qui l’emporte sur ses racines, sans jamais en être totalement coupé. L’espoir va devenir espérance, en prêchant la bonne parole, Morin se verra revêtu d’une fonction sacerdotale que l’héritage juif de promesse d’un monde meilleur lui permet d’endosser…, à sa guise.
L’étiquetage de son identité est donc hérité de la période de résistance que le jeune Edgar du haut de ses 20 ans a rejoint avec enthousiasme sans doute modéré, mais généré par le devoir de s’engager. S’engager pour la cause qui lui était tellement chère que même sa vie n’avait pas de valeur supérieure, ultime. Il s’exposait au risque de voir sa vie avortée en plein essor de sa gestation. Une telle exposition au danger réactive en lui des sources tant bien que mal contenues de ses souffrances d’enfant dû aux expériences de la mort dans son corps de bébé et 10 ans plus tard dans la mort de sa mère.
Né Nahoum, Edgar toujours, il ne cessera jamais de résister contre les divers maux de la société, dont il faisait partie et dont il se sentait responsable. Tous les “ismes” tentent maladroitement de décrire les champs de bataille de Nahoum alias Morin: populisme, totalitarisme, nationalisme. C’est aussi le cas des domaines plus descriptifs que programmatiques que sont les termes décrivant ses multiples engagements concrets: contre la violence, contre les dommages causés à l’environnement, contre la colonisation israélienne, contre l’hégémonie du profit, contre les inégalités, contre la haine, contre la bêtise, contre tout ce qui divise et sépare.
Philosophe résistant, Edgar Morin hexagonal a connu tous les grands résistants, tous les grands intellectuels, tout le personnel politique des quatre-vingts dernières années ou presque. Ni blasé, ni dégouté, “prêchant la fraternité et déplorant “l’inconscience et le somnambulisme des gouvernants et des peuples lorsque l’on vit et subit la course au désastre.”” Loin d’être en odeur de sainteté chez bien des dirigeants politiques, fussent-ils présidents, à l’instar de Mitterrand.
Je ne suis pas insensible à l’emploi du terme “prêcher” appliqué par le journaliste à Morin. Le mot a quelque chose de moralisant (prêcher la bonne parole) et de suranné sentant la naphtaline de la sacristie déjà envahie par les champignons qui dégagent des odeurs de pourriture rendant l’air lourd et chargé d’un passé à qui on voudrait tant, barrer définitivement la route. Mais dans cette expression il y a un désir de la moderniser, en la dotant des odeurs plus acceptables, plus de chez nous, la société moderne.
Comme souvent, la résistance est une façon particulière de philosopher qui n’attire pas que des partisans adhérents à la cause ainsi décrite et défendue. Souvent senti exclu, car étant exclu aussi bien des milieux universitaires que du parti communiste, Morin en a souffert en finissant sa vie en “vieux sage éclairé et admiré par le plus grand nombre”, dont j’ai toujours fait partie.
En philosophe, Edgar Morin est un penseur de la complexité, “qui ne sortait jamais sans un foulard élégamment noué autour du coup, coquet et mutin” capable de savourer les plaisirs simples de la vie: “la chaleur d’un rayon de soleil, la douceur d’un moment partagé avec la femme qu’il aimait, la beauté des jonquilles, la magie toujours renouvelée de la lecture et de l’écriture.”
La complexité de sa pensée reflétait la complexité de l’être humain à la fois sapiens et demens, mélange de raison et de folie. Bienvenue dans le monde réel, dont on ne peut pas échapper en restant en compagnie de cet homme-là.
L’humaniste de la complexité.
Le Figaro (Paul-François Paoli – Publié samedi 30 mai) nous entraîne sur les étendus de la réflexion philosophique d’Edgar Morin qui aborde l’être humain par le biais de la complexité. Le titre d’un humaniste de la complexité semble lui convenir. Morin est reconnu comme une voix importante de la gauche moderne et une figure médiatique d’influence incontestable. Emmanuel Macron a popularisé une notion qui lui était chère, justement celle de «la pensée complexe».
A la qualité de philosophe, le Figaro ajoute celle de sociologue et d’anthropologue engagé dans l’observation d’un vaste monde, tout en soulignant qu’il ne se laissait réduire à aucune de ses identités. Être dedans et ailleurs, vouloir échapper à l’emprise identitaire, et finalement à la mort de son identité profane, complexe et difficilement cernable ne suffit pas pour être un homme. Faut-il se laisser construire, le faire autour de l’axiome de résistance semble être son cas. Si oui, ce n’est pourtant pas en permettant à cet axiome de régner sur tout de la vie.
Puisqu’il est un humaniste de la complexité, son identité propre à lui ne doit être que composite et complexe. Pour ceux qui n’arriveront pas à pénétrer sa personnalité composite et complexe, Edgar Morin restera compliqué et sans issue pour tirer au clair ses diverses facettes. Mais est-ce possible de tout tirer au clair? Jamais à 100%, prétendument envisageable par certains esprits scientifiquement bordés.
C’est un “touche à tout”, héritier de l’encyclopédisme des Lumières capable de mélanger la philosophie avec la biologie, l’hédonisme avec mode de vie spartiate. En Californie, où il apprend à se dehexonaliser, “il plonge dans un chaudron” dans lequel il mélange des ingrédients provenant des univers si variés que sont cybernétique, biologie moléculaire, thermodynamique, microphysique, sciences de l’information, mathématiques du chaos, physique du désordre…”, sans dessus/dessous. Il aurait pu trouver tout cela chez lui, mais, la curiosité et l’audace semblant manquer au pays, parfois il faut aller au loin pour comprendre ce que l’on aurait pu avoir tout près, si…
Sa pensée complexe fut consignée dans de multiples publications, plus d’une centaine de livres écrits, dont certains furent traduits dans une trentaine de langues.
Intéressé par le passé, il le fut surtout par le présent, dans une approche, tour à tour et ensemble, philosophique, politique, sociétale, en tout humaniste à souhait.
Logiquement comme conséquence, il est évident qu’il n’aime aucun dogmatisme, pas plus religieux que politique. La critique de Staline lui a valu l’expulsion du parti communiste, ce qu’il a mal vécu, mais une fois l’expulsion digérée, il a pris ses aises pour voguer librement, en libertin. En ceci il aurait quelque chose de semblable avec Picasso. Mais pas pour longtemps.
Avec Michel Serres, parmi les plus médiatiques penseurs, il a surtout partagé la manière éclectique de sa pensée. Rien d’étonnant à ce que sa pensée soit éclectique, puisqu’elle était si proche de sa source sans que son générateur puisse disposer du temps pour la clarifier, en la confrontant à d’autres manières de penser. La lave s’écoulant du cratère en éruption ne sait pas encore quand et comment va-t-elle devenir un terreau fertile pour voir jaillir la vie et la nourrir.
Mais peut-être, lui manquait-il l’envie ou les moyens de tirer au clair les différents raisonnements afin de les mettre d’équerre dans un système mécaniquement bien huilé. Sa pensée n’était pas à ce stade, il est normal donc qu’elle ne soit pas seulement incohérente; l’éclectisme étant un qualificatif euphémisant pour demeurer poliment acceptable, tout en signifiant la prise de distance de la part de ceux qui utilisent cet adjectif.
Un travail inabouti sur le plan de la logique pure, mais suffisamment riche en l’état pour nourrir tel un terreau fertile, la pensée et inspirer la vie de tant d’autres. ”L’intelligence de la complexité devient un besoin vital pour nos personnes, nos cultures, nos sociétés », écrivait-il lors d’un colloque organisé par l’Association pour la pensée complexe, qu’il fonde au début des années 2000 alors qu’il a déjà plus de 80 ans. Faut-il vivre si longtemps pour s’en rendre compte et agir?
Une « complexité », du latin complexus, « ce qui est tissé ensemble », le mot désigne en quelque sorte la réalité elle-même de par son caractère irréductible à un schéma unique d’explication. Ce que le pape François qualifiait de “vérité polyèdre”, avait-il lu Morin? La complexité n’est pas forcément synonyme d’illogique, d’inabouti, mais il y a plus de chance qu’il y en ait ici que dans les structures simples, monochromes, vendues dans les prêts à porter.
Morin confronté à son propre mystère.
Je ne veux pas faire de présentation à la Prévert de différents domaines que la pensée d’Edgar Morin embrassait. Je me contente de présenter plus particulièrement seulement ceux qui raisonnent en termes de références religieuses et anthropologiques. Et ainsi rester fidèle à la ligne éditoriale des podcasts qui dans l’approche sociétale tendent à mettre en lumière la place et les enjeux de la dimension spirituelle et transcendante de la quête humaine.
Sa manière de considérer la religion est révélatrice à cet égard. Il réclame de la poésie en toute chose. Sans avoir eu apparemment la capacité de la détecter dans la Bible par exemple. Mais je ne suis pas certain qu’il ait envisagé un rapport à la poésie autre que la fonction transcendante identifiée dans la pensée qui s’élève. Alors que dans la religion la fonction de la poésie est transcendante en vue de rejoindre la source de toute transcendance.
La poésie qui trouve en face d’elle un simple vide est deja poésie, mais à mon sens pas aboutie, car pour jouer son rôle jusqu’au bout, il lui faut à défaut d’une paternité, au moins un témoin d’une telle élévation. Or la poésie, homologuée par ses pairs qui sont d’un même “acabit” (rien de péjoratif, juste monochrome), se cantonne à se laisser reconnaître dans sa source humaine seulement. Au risque de s’y complaire ad vitam eternam de l’existant humain sur terre.
Sa vision anthropologique est intimement liée à son expérience familiale. La perte de sa mère à l’âge de 10 ans le marque à jamais, mais ne l’enferme pas. Sa fréquentation des milieux libertins dans une période de sa jeunesse ne le satisfait pas non plus. Il reste la résistance à toute sorte d’enfermements pour chercher à explorer des pans entiers de l’être humain dans ses acceptions singulières et collectives.
Ainsi, travaillant au CNRS, il se penche sur la mode, la culture de masse et un sujet aussi insaisissable que la rumeur. Comme mentionné déjà, il s’intéresse à la Californie où il séjourne et qu’il considère comme le laboratoire de la modernité.
Mais le sens critique (Autocritique de 1959, un grand succès de librairie) lui reste une invariable tout au long de sa vie. Ainsi apparaissent des expressions cultes, comme la connaissance de la connaissance et l’humanité de l’humanité, où il confronte les méthodes d’analyse des sciences humaines avec celles des sciences biologiques. Un anthropologue qui embrasse large pour le bien de tout le monde.
Pour promouvoir la transdisciplinarité, il participe avec des biologistes Jacques Monod et François Jacob à la création du centre international d’études de biologie, et d’anthropologie fondamentale situé à l’abbaye de Royaumont, que j’ai fréquenté soit pour des concerts et expositions, soit pour des réceptions mariage ou baptême.
La religion dans tout cela
Dans la complexité de sa pensée, sur un point il est clair, en matière de religion il se définit comme agnostique. La définition a toujours quelque chose de dogmatique, ayant relevé cela, restons avec l’approche de Morin sans trop le remettre en cause a mon tour. Agnostique n’est pas assez pour lui, il est incroyant radical, ce qui lui vaut surtout bien ce le “radical”.
Mais sa radicalité dans la critique de tout ce qu’il appréhende a du bon. Elle lui permet d’échapper à la monoculture de sa propre pensée, un risque inexistant étant donné sa propension à se penser multiple. Sa radicalité, pas toujours cohérente avec d’autres ouvertures et d’autres radicalités, a du bon surtout pour les autres.
Il reconnaît que nulle conception du monde ne peut se considérer comme dépositaire de la Vérité et toutes les représentations philosophiques et religieuses doivent coopérer et cohabiter dans un vaste ensemble multicivilisationnel.
Cette dernière remarque interroge le théologien et l’homme d’Église en le confrontant avec sa conviction bâtie, tout timidement d’abord, puis avec de plus en plus de sûreté, que la révélation divine surnaturelle est suffisante pour le salut. Mais qu’elle n’exclut pas la collaboration de cette vérité révélée avec les puissances du monde dans la mesure où ces dernières ne sont pas infectées par l’esprit du mal.
En d’autres termes, si la pureté de la foi rencontre la pureté de la pensée et de l’action, l’une comme l’autre ne pourront que se réjouir d’une telle relation bénéfique pour l’humanisation de l’humanité, dans ses aspects les plus spirituels y compris.
“Certains lui reprocheront son aveuglement face à la résurgence de l’antisémitisme en France qu’il s’obstine à nier ainsi qu’une vision multiculturelle idyllique inspirée par le Mythe d’Al Andalous qui minimise les dangers de l’islamisme en Europe.”
Lui qui désirait voir la politique “promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être ». Une notion qui connaît un vif succès médiatique.
Alors que plusieurs années en amont, il se décrit comme un “« Judéo-gentil », descendant des juifs modernes formés par la culture humaniste européenne du monde des « gentils », (traduction latine du mot goy, issue du latin gentiles). Un juif moderne, mais aussi un “post-marrane”, descendant des juifs d’Espagne forcés de se convertir au christianisme à la fin du XVème siècle comme Montaigne, Cervantès ou Spinoza.
“Trait irréductible de son identité, le mot « juif » est pour lui un adjectif, non un substantif. « Je suis étranger à toute idée du peuple élu », ajoute-t-il. Ce qui ne l’empêchera pas de partir sur les traces de ces origines sépharades dans Vidal et les siens (Seuil, 1989).”
Au terme de ce livre « sur et pour » son père, décédé en 1984, il se sentit « heureux de trouver, dans le siècle salonicien de [ses] trois générations antérieures, non pas la synagogue, mais une laïcité formée dans le grand-duché de Toscane, entretenue et propagée à Salonique par [ses] ancêtres livournais ».
Ainsi son « retour de piété aux sources familiales » le rend « définitivement libre par rapport au judaïsme », écrit-il. A cet hommage à son père, s’ajoute une stèle romanesque pour sa mère, L’Ile de Luna (Actes Sud, 2017).
Cela ne l’empêche pas d’aller en 2019 voir le pape François qui le félicite pour son « esprit d’ouverture aux autres ». Est-ce contradictoire ou au contraire dans une logique de prolongement de ses actions entreprises pour retrouver (et honorer) ses racines dans la piété filiale à son goût. Et sans doute dans une fidélité à lui-même.
Une œuvre complexe.
Comme sa vie, “L’ensemble de son œuvre sera jugé avec enthousiasme par certains, avec beaucoup plus de scepticisme par d’autres (notamment Pierre Bourdieu) qui le considèrent comme un commentateur intarissable plutôt que comme un penseur décisif.”
“Au Maroc, où il réside plusieurs mois par an, il exhorte en 2024 les Africains à «défendre leur culture», des propos que d’aucuns jugeraient populistes s’ils s’adressaient aux Européens. Au-delà de ses positions aussi discutables que discutées, Edgar Morin a manifesté un amour de la vie et une curiosité intellectuelle à toutes épreuves.
Pour terminer la présentation par Le Figaro, loin de voir en la vieillesse un naufrage, Edgar Morin percevait celle-ci comme une étape ultime qui pouvait témoigner de la fragile grandeur de la condition humaine. «La vieillesse est comme une marche qu’on monte, ce n’est pas un escalier qu’on descend vers la tombe».
Rien que le changement du nom de groupe des personnes âgées dans l’Eglise catholique le prouve. Le Mouvement des retraités s’est vu il y a plusieurs décennies déjà arborer le titre de la Vie Montante. Au ciel, bien évidemment. Ciel! ou es-tu pour Edgar?
Pour sa part, il affirmait, rappelons-le : « La vie n’est supportable que si l’on y introduit non pas de l’utopie mais de la poésie, c’est-à-dire de l’intensité, de la fête, de la joie, de la communion et de l’amour ». On est d’accord!
Sociologue et philosophe, un homme qui aime avant tout.
La dépêche de l’AFP communiquée à France 24 nous apprend par rapport aux autres sources citées, que Edgar Morin avait une épouse marocaine, sociologue de l’urbain, née en 1959. Le mariage ayant lieu en 2012, on peut se poser la question de savoir si pour Morin cet engagement tardif dans sa vie fut un aboutissement de son évolution personnelle.
Résistant à tout, l’expérience de la seconde guerre mondiale fut sans doute décisive pour rester fidèle à cette tendance, mais pas à l’essentiel, l’amour ou alors par intermittence. L’article du Monde fait savoir que des mariages, il y en a eu plusieurs. Chaque fois il trouve une stabilité, dont il ressentait le besoin vital.
S’il était resté fidèle à sa manière de contester le monde et ses structuralismes dogmatico-idéologiques, ce n’est visiblement pas le cas du mariage. L’amour vaincra, et il l’a vaincu. Après son décès, la veuve Sabah Abou Salam constate le vide, mais elle constate aussi que “son exigence morale et son espérance continuent de nous accompagner”.
Espérance étant traditionnellement réservé au langage proprement chrétien, à l’origine pour décrire (pas pour définir ou dogmatiser) la vertu chrétienne essentielle pour envisager l’avenir aussi bien sur terre que surtout?!, selon l’adage, là où il n’y a plus d’espoir, il reste l’espérance… depuis et au ciel!
Personnellement je suis ravi de voir ce mot apparaître dans sa bouche pour parler de son défunt mari.
Agitateur d’idées pour l’éternité
Par Nicolas Truong, publié samedi 30 mai à 08h03, modifié à 08h06
L’article du journal « LE MONDE » nous apprend que Edgar Morin, sociologue du temps présent et agitateur d’idées, n’aura cessé de penser les événements de l’histoire dans “un corps-à-corps haletant avec le siècle”. Et qu’il militait pour une insurrection des consciences.
“Métaphysicien de l’ère planétaire, agitateur d’idées et butineur du savoir”. “Il n’aura cessé de penser sa vie et de vivre sa pensée. « Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie », écrivait-il dans Mes démons (Stock, 1994). Sa vie s’est constamment nourrie des contradictions et des tensions du monde qu’il éprouvait lui-même. Sa propre genèse en témoigne.
Espoir, espérance, prédication, métaphysicien, les mots clés pour clore cette présentation inachevée de ce que Edgar Morin était pour la France et la culture occidentale, pour moi dedans. Marqué par le danger de mort, pratiquement mort-né “ressuscité”, vivant un “Hiroshima intérieur” à la mort de sa mère, il connaissait la valeur d’une vie qui s’était éprise de lui pour si longtemps et avec quel bonheur.
C’était son monde, ses origines, à la Salle Gaveau aussi, lorsque les premiers mouvements des symphonies de Beethoven lui font sentir « le terrifiant enfantement du monde » et « jaillir [son] être des eaux stagnantes, le dotant d’un formidable vouloir ». Il devient ainsi un « omnivore culturel ». C’était aussi son paradis, où on sait apprendre, où on sait aimer.
Lui qui devait affronter l’antagonisme aiguë à surmonter entre son “peureux vouloir vivre” et son “ardent vouloir vivre”, l’un qui le pousse “à se planquer”, l’autre “à risquer sa mort pour sa vie”.
« Vivre de mort, mourir de vie » : toute la biographie et la bibliographie d’Edgar Morin peut être lue à travers la grille logique qu’il applique consciemment depuis sa lecture de Pascal, selon laquelle « la source de toutes les hérésies est de ne pas concevoir l’accord de deux vérités opposées ». Diversité, divergences, distorsions, éclectisme, complexité, de toutes les relations entre les objets, les mots, les personnes (les esprits?) peuvent y jaillir quelque chose de vrai.
“Avec mes doutes, mes tristesses et mon nihilisme immédiat, jamais je n’ai cessé d’être ému et consolé par la voix qui me dira qu’un jour la vie changera. »
Eros, Polemos et Thanatos
“Vivre de mort, mourir de vie”, cela lui ressemblait tant.
Au terme de ce podcast, je sors de cette confrontation entre Morin et Picasso aguerri. Alors qu’en arrière-plan se dessine la confrontation entre la vie et la mort. Ce qui pondère le lien entre les deux.
A présent, je perçois plus clairement, du point de vue intellectuel, ce qui pendant si longtemps n’était qu’une intuition, qui s’avéra juste.
L’intuition de savoir pourquoi j’ai toujours considéré Edgar Morin, caché et révélé dans son nom et donc dans sa vie d’homme, au-dessus de Picasso.
Morin durant toute ma vie fut gage d’une stabilité que Picasso n’aurait pas pu garantir. A 104 ans comme un de mes arrière-grands-pères, que je n’ai jamais connu, Morin était toujours le même, le même de curiosité pour la vie et pour le vivant.
Une paternité culturelle qui s’enracine tout autant dans Edgar que dans Morin. Dans ce processus, je me suis laissé porter par la vague lacanienne de sens fourni par d’autres vivants qui se présentent sous des noms (Nahoum, Manin, Morin) au troisième degré (étymologique, nominaliste et symbolique). Ici tous les trois, à chacun de leurs trois niveaux m’indiquent le chemin et m’apprennent comment vivre sur le mien. Eros, Polemos et Thanatos trament leur présence partout.
Finalement entre Eros et Thanatos, ce qui fait sens, c’est le Polemos, dont les champs de bataille sont les témoins des polémiques profondes ou stériles. Jusqu’aux combats de gladiateurs ou alors ceux de figurines en papier. Allez savoir pourquoi certains deviennent des butineurs professionnels du savoir.
Bien que complexe, c’est beau la vie! FIN




