Pourquoi le désert
Depuis deux semaines, les chrétiens catholiques vivent la période de carême. Cette année, ils ont commencé le carême en même temps que les musulmans le ramadan. La proximité spirituelle entre les deux est évidente, l’expérience des uns a nourri la tradition des autres. Cette expérience est intimement liée à la réalité du désert.
C’est ainsi que s’intercale entre les deux récits de carnets de voyage en Inde ce podcast qui est consacré à un voyage particulier, aux allures d’une expérience spirituelle in fine.
Le désert est une expérience historique permanente. “la poésie arabe des bédouins préislamiques chante le combat entre le désert qui refuse l’homme et l’homme qui conquiert le désert.”
Dans ce podcast je m’appuie essentiellement sur une série d’articles consacrés au désert publiée dans le Dictionnaire de la vie spirituelle, Cerf 2001. Toutes les citations viennent de là.
Le désir de vouloir me pencher sur le désert est né lors de ma quête spirituelle pour savoir comment cette année entrer dans le temps de Carême et y vivre réellement la conversion théoriquement préconisée comme objectif de tout carême.
C’est alors que le désert est apparu comme un paysage propice à ce genre de réflexions et méditations.
Expérience commune du désert
Le désert fait partie de l’imaginaire populaire qui nourrit la réflexion. Et même la méditation jusqu’à lui conférer une dimension symbolique dans laquelle se niche et se déploie la dimension spirituelle. C’est de l’expérience physique de la grandeur et de la rudesse que naît un sentiment religieux.
La symbolique est née d’une expérience réelle des étendues inhospitalières que l’on doit traverser. On les appelle le désert ou dans d’autres endroits similaires, on les appelle la toundra glacée ou boueuse, ou encore la savane sèche ou en feu. Sans oublier les glaciers…
Au contact de telles étendues inhospitalières, l’homme s’approprie le désert et réussit à s’y adapter. Cela se fait au prix d’une prise de conscience de son néant “et du néant absolu dans la fuite incessante du temps”. S’y engage entre les deux une sorte de dialogue, mais c’est surtout l’homme qui parle.
“Certainement le désert peut dire à l’homme: pour moi tu n’es rien”; et l’homme l’entend très bien, mais l’homme peut lui répondre: “et toi?” Une relation paradoxale s’instaure et marque l’homme dans tous les aspects de la vie, physique, psychique et spirituel.
Grâce à une méta compréhension de l’expérience, ces trois dimensions d’expérience du désert acquièrent le statut de symbole et opèrent un changement du regard. Les expériences, physique et psychique, ainsi portées au rang de symbole deviennent le terreau fertile pour l’apparition de la dimension spirituelle. Et ce dans une direction bien particulière.
L’expérience de l’unicité de Dieu et de son culte
C’est dans le désert que se fait l’expérience de l’unicité de Dieu, l’idée du Dieu unique et donc de son universalité. Désormais il n’y a plus de barrières ou limites à l’action de la divinité, puisque aucune réalité humaine ne l’accapare et la limite à la zone de son influence, comme c’est le cas des villes et royaumes sédentarisés ou semi-sédentarisés. L’expérience de l’étendue sans limite du désert conduit-elle à la notion d’universalité de Dieu, c’est l’hypothèse de ce podcast.
“Le monothéisme hébraïque lui-même aurait été définitivement adopté dans le désert précisément à travers une pédagogie de la “parole” qui a duré quarante ans et qui organise les tribus en nation, au moyen de la loi mosaïque.”
C’est aussi dans le désert que le peuple d’Israël se dote d’une spiritualité de peuple élu, en se séparant des autres peuples. La conscience de sa mise à part s’affermit au fil des générations sur lesquelles se sédimente les tenants et les aboutissants d’une telle étrangeté à vivre et à assumer.
Parmi d’autres étrangetés à vivre et à assumer par le peuple d’Israël se trouve celle de la conscience d’être la propriété d’un Dieu unique et donc universel. Le paradoxe d’oscillation entre l’isolement et le rayonnement, entre le repli et l’expansion, entre la privatisation et la (re)connaissance publique est au cœur de cette identité.
Le désert comme lieu de fondation
Les charismatiques fondateurs vont au désert. C’est le cas d’Abraham, de Moïse, de David, des prophètes d’antique Israël, de Jean le baptiste, de Jésus le Messie.
C’est aussi le cas des prophètes des autres grandes religions comme Bouddha, Confucius, Mahomet, Zarathushtra etc. Dans l’islam l’expérience du désert est aussi fondamentale que pour la Bible.
Le désert est aussi un lieu où vont se réfugier ce qui ressentent une gêne psychologique, morale et spirituelle d’un monde frénétique.
“Parfois la fuite a des nuances de mépris plein de colère, qui fait crier Horace, je haie la foule des profanes, et je la tiens à distance. Taisez-vous”.
Le désert dans la Bible : lieu d’épreuve
La réalité géographique des déserts des hébreux est assez différente de l’imaginaire populaire de ce qu’est le désert. Les déserts des hébreux ne sont ni totalement incultes, ni inhabités.
L’eau y ruisselle par endroit et la rosée du matin peut être abondante. La vie y est possible. Mais ce n’est pas là qu’ils vont devoir s’installer une fois la vie nomade d’exilés terminée.
L’expérience historique du désert des ancêtres du peuple juif se résume en trois étapes: de l’Egypte au Sinaï, errance dans le désert et la traversée du Jourdain.
Ce sont des expériences de mise à l’épreuve de la patience des hébreux par Yahvé. Mais ce sont également des expériences de la mise à l’épreuve de Dieu par le peuple qu’il est censé accompagner.
Après trois jours de marche, les assoiffés trouvent l’eau de puits, mais l’eau est très amère. Les mécontentements gagnent, les hébreux vont murmurer, ce qu’ils referont périodiquement. Ils vont murmurer contre la soif, contre la faim, contre le danger de la guerre, contre la mort qui y est omniprésente.
C’est là que Yahvé met aussi à l’épreuve le peuple pour lui faire connaître le fond de son cœur. L’épisode de la manne par exemple s’accompagne d’une injonction de Yahvé qui fait comprendre à Moïse que c’est lui qui met à l’épreuve le peuple.
“Le peuple sortira chaque jour pour recueillir la ration quotidienne, afin que je le mette à l’épreuve : marchera-t-il oui ou non selon ma loi” Ex 16,4; (Cf. 20,20; Dt 8,2.16; 13,14).
Mais, comme nous l’avons déjà vu, le peuple n’est pas en reste. Israël tente Yahvé pour savoir jusqu’où s’étend son “réel” pouvoir. Avec une interrogation extrêmement grave : “Le Seigneur est au milieu de nous, oui ou non?” (Ex 17,7). L’incident est en effet grave.
Ce n’est jamais assez pour effacer du fond de leur cœur ressentiments et amertume. Les conditions de vie leur donnent raison. Le regret de la sortie et d’avoir couru le risque de passer par le désert, nourrit l’amertume et le ressentiment, le peuple entier déprime.
“Ah, si nous étions morts de la main du Seigneur dans le pays d’Egypte, quand nous étions assis près de la marmite en mangeant du pain à satiété” (Ex 16,3).
A la suite des récriminations du peuple contre Yahvé et Moïse, ce dernier se plaint à l’Eternel :”Encore un peu ils vont me lapider” (Ex 17, 4). La décision divine est la suivante: “Je veux me tenir devant toi, là sur le rocher en Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira” (Ex 17,6; cf Nb 14,22).
C’est alors que Moïse fait sortir de l’eau du rocher de Refidim, lieu appelé aussi Meriba et Massa (dispute et tentation). Cette fois-ci l’eau fut cristalline.
Le désert dans la bible: le don de la Loi
Trois mois plus tard, les Hébreux rejoignent le Sinaï. C’est là que s’est fait la grande rencontre entre Yahvé et son peuple. Israël devient la propriété de Yahvé, un royaume de prêtres, et une nation sainte” (Ex 19, 5-6). Mais c’est plus déclaratif que réel, serait-il vraiment un jour?
Désormais la colonne de nuée va les précéder (Nb10,34) comme signe visible de la présence divine, le meilleur témoin et garde-mémoire de l’alliance conclue par l’intermédiaire de Moïse.
Le désert dans la Bible : rien ne semble réglé.
La loi est reçue et l’alliance est conclue, mais rien ne semble réglé. La nourriture sera fournie miraculeusement, ce qui semble apaiser la grogne et la colère sourde dans les rangs du peuple. Mais entre le peuple et Yahvé pratiquement rien n’est réglé.
La manne, des cailles, d’accord, mais jamais comme il le faut, l’indigestion frappe ceux qui se laissent aller à la gourmandise. Le coupable est désigné d’office. Il suffit d’entendre les récriminations des autres pour se laisser emporter par la vague.
Dans ce contexte, malgré tout, on s’approche de la terre promise. Hélas (encore et toujours!), même si les patrouilles constatent un pays riche ruisselant de miel, mais les habitants sont trop forts et le peuple manque de foi pour les affronter.
Et de nouveau une conséquence est divinement signée qui évidemment est sans appel. Aucun de ceux qui ont traversé le désert n’y entreront, au lieu d’entrer, ils vont tous mourir. Sauf les deux chefs, Caleb et Josué. Même Moïse va rendre l’âme sur le mont Nebo d’où il peut seulement voir le pays, sans pouvoir fouler le sol.
D’une relecture à l’autre.
L’expérience du désert relatée par la Bible est déjà le résultat d’une relecture. Souvent la conception théologique qui préside à cette relecture est un défi à l’histoire. Les objections historiques sur la réalité de la traversée du désert et de la conquête de la terre promise ne manquent pas d’interroger la vision théologique.
Mais la vision théologique prime, car “elle traduit à sa façon l’enracinement de toute la foi en Yahvé dans la réalité de l’alliance.”
C’est une relecture symbolique qui à l’intérieur de la tradition biblique n’est jamais une simple rétrospective. “Dans la succession des événements, le peuple discerne les constantes de l’action de Dieu et de la réponse de l’homme”.
Cette relecture va se poursuivre dans le Nouveau Testament où les chrétiens vont chercher à comprendre comment l’expérience de leurs aînés dans la foi peut nourrir la leur.
Si l’Egypte correspond à l’état d’asservissement, le désert correspond à l’itinéraire spirituel de la conversion. La terre promise sera identifiée en Christ Sauveur.
La relecture concerne les événements qui appartiennent au monde du symbole.
Faim-soif-pain-eau-marcher, des éléments qui permettent d’articuler des significations physiques, psychiques et spirituelles.
Exode-dessert-entrée dans la terre promise constitue le triptyque des structures vitales de tout croyant. Et on peut même y faire un parallèle entre l’Exode et l’expérience physique, le désert et l’expérience psychique et l’entrée en terre promise et l’expérience spirituelle.
La relecture du désert porte sur des binômes :
stérilité/fécondité, inachèvement/accomplissement, dépouillement/possession, chemin/but.
Tous ces binômes sont appliqués dans la relecture chrétienne de l’expérience du désert et constituent le tremplin pour la vie spirituelle du croyant.
La relecture faite par le Nouveau Testament fait passer Jésus le Messie par toutes les étapes de la vie du peuple d’Israël qu’il représente et incarne.
Jésus et l’expérience du désert.
Tenté au désert, Jésus vit une relecture du passé de son peuple et fait sien ce passé qu’il assume jusqu’au bout.
Au triple péché du peuple de l’Exode
- désir de la satisfaction immédiate (l’homme ne vit pas seulement de pain)
- mise à l’épreuve de Dieu (Ps 95 sur Massa et Meriba)
- idolâtrie (veau d’or etc)
Jésus oppose une triple renonciation
- mort à soi-même
- confiance
- adoration.
Quand Jésus se retire au désert, c’est pour restituer à Dieu seul la gloire de ses miracles. Mais aussi pour renouveler le choix fait une fois pour toutes dans le désert.
Tout en assumant entièrement le passé de son peuple, Jésus ne cesse de clamer son unité avec son Père, c’est dans cette unité qu’il peut assumer parfaitement son héritage humain.
Le chrétien dans tout cela?
A partir de cette expérience propre à Jésus, le chrétien entre dans une relation intime avec Jésus du désert. Ceci est particulièrement visible dans le quatrième évangile ou Jean parlant des signes. Par l’usage d’un langage à forte charge symbolique, Jean vise chaque fois l’approfondissement du sens des événements qu’il relate.
Ainsi l’eau qui est changée en vin (noces de Cana Jean 2) symbolise le passage à une nouvelle alliance. On passe du régime d’ablutions rituelles à leur accomplissement qu’est la convivialité de réjouissance. Lui, Jésus le peut, car se considérant comme la vraie vigne et comme le pain descendu du ciel. Et par-dessus tout, il se considère comme la lumière du monde.
Ce Jésus concentre sur lui toutes les expériences du peuple au désert. Mais aussi toutes les réponses que Yahvé a inlassablement données à temps et à contre-temps, comme cela bon lui semblait.
Dans la même perspective d’approfondissement, Jean reprend plusieurs fois les thèmes de l’Exode et les spiritualise. Entre son évangile et le Pentateuque il y a des intermédiaires, comme par exemple le livre de la Sagesse, dont la lecture en parallèle peut s’avérer particulièrement instructive.
“D’après la Sagesse, l’action providentielle de Dieu se révèle au sein des grandes épreuves du désert: la soif, la faim, les ténèbres, et la menace constante de la mort.” Ces éléments, constitutifs du drame de l’Exode, sont à comprendre dans leur dimension symbolique. Ils représentent une dimension de l’histoire du salut.
Le parallèle avec le livre de la Sagesse et l’Evangile de Jean permet de comprendre que le ministère de Jésus et le salut qu’il apporte, sont à l’image de l’Exode. “Jésus porte l’exode à son accomplissement. Il est dans sa personne même le lieu de notre passage au Père.”
Saint Paul développe ce qui pourrait être une authentique spiritualité du désert. (1 Co 10). Cette spiritualité se caractérise par le travail visant à substituer la volonté de servir à l’avidité et à la concupiscence. La spiritualité du désert rejoint et s’identifie même avec le mystère pascal. Il faut mourir pour soi-même afin de vivre pour le Seigneur. Le Christ Sauveur prend la place du désert. C’est le lieu où Dieu se rend présent (Jn 14,7).
La conception biblique du désert n’est pas du tout ascétique, le désert n’est pas la fuite de tentations, bien au contraire. La recherche d’un endroit propice au recueillement est aussi secondaire. “Jésus se retire au désert pour se soustraire au messianisme démagogique des foules, que dans le sillage de Satan, elles tentent de lui imposer.”
Par sa manière d’aborder le désert, Jésus fait comprendre que le désert est avant tout à considérer comme le symbole de l’espace infini qui sépare Dieu de l’homme pécheur.
Epilogue
C’est ainsi que commence la quête in-sensée de l’homme pécheur de l’absolu de Dieu qui lui échappera toujours. Mais le mythe de Sisyphe ne sert plus de référence pour expliquer le drame humain.
On s’en doute bien, cette distance n’est franchie qu’à travers le lent cheminement de la foi. La foi qui va trouver sa colonne vertébrale dans l’accomplissement de la Loi incarné par Jésus-messie. Tout se joue là.
“Le désert essentiellement transitoire, vécu comme symbole ou comme une réalité physique, est une école d’absolu. C’est cela qui peut légitimer la retraite dans le désert.” Pour retrouver la loi.
L’expérience du désert “est un signe et un rappel adressé à la communauté ecclésiale tout entière. Mais la spiritualité du désert s’impose à tous. C’est la disponibilité à se laisser conduire par l’Esprit en solidarité avec le peuple des croyants.”
Et d’une telle solidarité en découle l’autre, celle qui est toujours la principale, solidarité avec tout être humain et toute la création. Non, pas forcément pour lui ressembler tel qu’il est, mais pour lui apporter soutien, réconfort et amélioration sur les étendues de la vie au désert des existences humaines, dont les croyants tentent de trouver une issue.
Pas une échappatoire, mais une voie par où passe la vraie vie. FIN




