Parmi ses particularités en tant qu’institution religieuse, l’Eglise catholique a un service qui s’occupe des procédures en vue de la reconnaissance officielle de vies exemplaires du point de vue chrétien, de certains de ses membres décédés en opinion de sainteté. 

Vox populi, vox Dei, si les voies de Dieu sont impénétrables, il est parfois plus facile de décoder sa voie que de pouvoir tracer la carte de géographie spirituelle pour voir par où il fait passer les uns les autres dans leur vie individuelle, et pour quoi faire.

Le service qui s’en charge, c’est celui de la congrégation pour la cause des saints, selon l’expression élégamment choisie par des journalistes soucieux de bien communiquer, “fabrique des saints”. 

C’est en effet un organisme qui prépare les dossiers en vue de telles déclarations. La touche finale est donnée par une proclamation officielle qui se fait à Rome où ailleurs. 

Actuellement les béatifications, la première étape, ont lieu dans les diocèses, églises locales, et la seconde les canonisations (proclamation de la sainteté à proprement parler) ont plutôt lieu à Rome, (mais pas toujours non plus). 

Depuis plusieurs années les différents services de la curie romaine ne sont plus en odeur de sainteté, ni à l’extérieur, ni dedans. Depuis que le pape François a décidé un nettoyage du fonctionnement de l’appareil administratif, les révélations en cascade se succèdent. On a l’impression que cela ne s’arrêtera pas, tout au moins d’aussi tôt, comme la pandémie en cours qui s’éternise et qui fait éternuer voire gripper tout le système mondial dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.

On se souvient de l’affaire Vatileaks en 2012 qui a ouvert la brèche dans le système habituellement difficilement pénétrable, tellement des intérêts divers y sont imbriqués, tellement l’opacité est d’une résistance durable. 

C’est comme dans bien d’autres institutions financières ou autres, mais ici le piment a la saveur d’outre monde, sinon d’outre tombe, qui procure une excitation due à un piquant bien particulier. Piquant qui met en appétit la curiosité pour ouvrir les papilles capables de jouir d’une affaire qui fait plaisir à tant de bouches.  

Ces épices exotiques, on le trouve dans les comptes financiers, y compris ceux de l’organisme chargé de la fabrication de saints. 40.000 euros pour une affaire de ce genre, soit! Tout service coûte. 

Pour la somme de travail qu’une procédure pareille implique, vous auriez donné combien ? Et si vous étiez le prestataire de service, vous auriez demandé combien ?  

Il est facile d’imaginer que le delta (pas confondre avec le variant du virus en cours) serait du même ordre que ce que l’on donne comme chiffre pour estimer le nombre de manifestants, suivant qui parle, les manifestants eux-mêmes ou la police. 

En patron qu’il est, le pape François, soucieux de transparence et de justice, plaide en faveur de la gratuité, ou plutôt selon les moyens des demandeurs. Sans toutefois préciser comment financer réellement, à moins que l’on augmente le nombre d’heures des bénévoles déjà bien engagés dans une affaire pareille.

Mais l’organisme chargé de la fabrication de saints est concerné par une opération de purification des comptes qu’il gère. Si cela vous intrigue au point de vouloir voir en détails, vous aurez de quoi faire, les infos sont faciles à trouver. Et cela aiderait certains à confronter la réalité avec l’imaginaire parfois si débordant, ou alors pas assez éveillé.

Pourquoi donc me suis-je lancé sur un sujet qui en toute évidence est complexe et plutôt chargé d’un passif, difficile à alléger, en attendant que le temps fasse son œuvre. C’est comme pour une maladie à l’issue fatale. Est-ce pour plaider à charge, ou coupable, c’est suivant le côté où on voudrait se situer.

Si ce n’est pas à charge, est-ce pour blanchir alors? Difficile aussi surtout quand on voit rouge un peu partout, car les éléments pris en considération, en évidence plongent l’institution dans le rouge. Aucun bleu du ciel, fût-ce celui de la canonisation pour constater la joie sur la terre comme au ciel, ne parviendra à en changer la donne. Soit!

Ma décision d’en parler vient d’un fait très concret, et peu importe ce que cela provoque comme réaction, soulève comme questions, et comment cela donne à réfléchir.

Il se trouve que le 12 septembre dernier deux figures de l’Église catholique en Pologne du XXe siècle viennent de recevoir cette distinction posthume: Mère Chacka et Cardinal Wyszyński. Une femme et un homme, une fondatrice de congrégation et un ecclésiastique chargé de guider le destin de l’Eglise catholique en Pologne durant plus de trente ans après la seconde guerre mondiale.

La mère Chacka a fondé un institut religieux chargé de s’occuper des non voyants. Braille comme mode d’écriture, mais l’institution religieuse étant toute forgée par le désir d’aimer comme on est aimé, selon l’ouverture que provoque la foi, une ouverture qui laisse entrevoir la source en Dieu. 

Le nom du lieu de cette fondation religieuse ne vous dirait sans doute rien. Laski est un village au nord de Varsovie, dans une des forêts qui entoure la capitale, Puszcza Kampinowska, une forêt parmi les dernières en Europe encore pas trop marquée par la transformation due à l’intervention de l’homme. C’est là que la légende raconte le passage du général De Gaulle à la vue de laquelle sa femme s’exclame Mon Dieu quelle jolie forêt, et le président de lui répondre : femme, dans l’intimité vous pouvez m’appeler Charles.

Pour revenir à nos deux héros des temps modernes, c’est à Laski que ceux-là se sont rencontrés, durant la guerre, durant l’insurrection de Varsovie. L’abbé Wyszyński y séjournait en tant qu’aumônier militaire des maquisards, des insurgés. Un jour, on le prévient que la gestapo va venir le chercher. Il n’a plus le temps de fuir par derrière, il ouvre lui-même la porte et à la question Wo ist herr Wyszyński?, d’un geste nonchalant, il leur indique l’intérieur où ils s’engouffrent avidement. En vain!

Il part, et l’on ne l’attrape plus, jusqu’à ce qu’une dizaine d’années plus tard, il se fasse boucler en qualité d’un élément dangereux pour la stabilité du pays. Le primat, la fonction qu’il endosse, en Pologne, traditionnellement avait un rôle prépondérant dans la gestion de la destinée de l’Église et du peuple qui s’y était identifié, dans sa majeure partie. 

En s’appuyant sur l’identité polonaise nationale pour la coller à l’Eglise et inversement, l’homme fort de l’Église de l’époque n’a jamais franchi la ligne rouge (parole du chercheur qui a potassé 70 volumes de ses écrits et en particulier ses lettres pastorales) qui sépare la théologie chrétienne saine de son resucé préfabriqué à but idéologique quelconque.  

C’est à Laski aussi que venaient artistes et intellectuels pour se ressourcer humainement et spirituellement. Ce fut aussi le lieu de rencontre avec des hôtes venus d’occident, notamment la France. Laski fut un point de rencontre important pour Madeleine Delbrêl par exemple.

Après ces quelques réminiscences en lien avec mon travail de thèse sur le cardinal et en lien avec la recherche sur les traces des amitiés franco-polonaises, voici le communiqué, tel quel du bureau de presse l’a publié, wyszynskiprymas.pl, triuno.pl

“Lla cérémonie de béatification du Cardinal Stefan Wyszyński et de Mère Rosa Czacka aura lieu à Varsovie, le 12 septembre 2021, à 12 heures.

« C’est avec joie que je voudrais vous annoncer que le Saint-Père François a décidé que la célébration de la béatification du Cardinal Stefan Wyszyński et de la Mère Róża Maria Czacka aura lieu, le 12 septembre 2021 à 12h00, à Varsovie », a écrit le cardinal Nycz (archevêque de Varsovie).

Lors de la cérémonie de béatification, le pape François sera représenté par le cardinal Marcello Semeraro, Préfet de la Congrégation pour les causes des saints, qui promulguera le décret de béatification.

Róża Czacka (1876-1961), qui était elle-même aveugle, a fondé la Congrégation des Sœurs franciscaines Servantes de la Croix dont la mission est de servir les aveugles. Elle a créé des écoles pour les aveugles, qui continuent de fonctionner aujourd’hui. Elle avait cependant coutume de dire qu’il est plus important de ne pas perdre la vue spirituelle.

Le cardinal Stefan Wyszyński (1901-1981), Primat de Pologne pendant la difficile période du communisme, était un grand défenseur des droits de l’homme, de la nation et de l’Église. 

C’était un homme dévoué à la Mère de Dieu et avec une grande liberté intérieure. Il a été emprisonné par les autorités communistes. En raison de son influence exceptionnelle sur la vie des fidèles et dans la société polonaise, il est appelé le « Primat du millénaire ».

Le cardinal Wyszyński et la Mère Czacka se connaissaient et travaillaient ensemble, entre autres, pour les soins aux aveugles et sur des questions sociales. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont sauvé des Juifs et, après la guerre, ils ont aidé ceux qui étaient persécutés par les autorités communistes.”

Cette béatification, prévue déjà un an plus tôt, mais retardée en raison de la pandémie, dont on espérait pouvoir s’affranchir totalement, finalement se déroula en présence d’un nombre bien limité. Ce qui ne manqua d’ailleurs pas de susciter une vive polémique, en comparant le nombre de personnes autorisées avec celui des rassemblements sportifs par exemple qui ont eu lieu dans la même période. Est ainsi aussi remis en cause l’appel du pape à la retenue en plaidant en faveur de célébrations certes solennelles, mais modestes.  

Séminariste, j’ai eu le privilège, au côté d’un autre étudiant, de servir la messe célébrée par le cardinal primat. Après, nous étions invités à prendre le petit déjeuner en sa présence, repas qu’il nous servit lui-même.

Je l’ai vu quelques fois au séminaire pour des rencontres officielles ou lors des célébrations auxquelles il présidait, mais jamais dans une si grande proximité physique. 

Mgr Wyszyński était évêque de deux diocèses, Gniezno et Varsovie. C’est une curiosité à la polonaise, due aux aléas de l’histoire. Gniezno est historiquement considéré comme berceau de la nation et de l’Église polonaise (l’équivalent de Lyon, capitale du primat de Gaulle). Cette primauté est d’ailleurs disputée avec Poznań, une ville d’une cinquantaine de kilomètres à l’ouest (comme celle de Lyon avec Paris). Varsovie étant la capitale, il était naturel que le primat de Pologne y siège et puisse tenir la main sur le pouls de la vie politique générée par le gouvernement, pas tout à fait bien disposé pour une entente cordiale avec l’Eglise. 

Je suis né dans les environs de Gniezno et c’est là-bas que j’ai grandi. Le Primat, affublé d’un titre prestigieux de Prince de l’Eglise, décerné par le Vox populi, était venu au moins une fois dans ma paroisse. J’étais encore enfant mais je m’en souviens bien, c’était pour consacrer l’église qui venait d’être reconstruite après avoir été incendiée par l’armée Nazie battant en retraite. 

La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était lors de la messe de Pentecôte en 1979 à Varsovie sur la place de la Victoire pour accueillir et accompagner le pape saint Jean-Paul II (donc déjà canonisé). Lors de cette fameuse messe, l’homélie du pape soulevait des espoirs secrètement portés de voir l’Esprit Saint renouveler la face de la terre, de cette terre, et cette résonance a eu des effets.

Pour une proclamation de béatification et éventuellement de canonisation, il faut à chaque fois au moins un miracle de guérison constatée sur la ou les personnes, dont elle(s)-même(s) et ou son ou leur entourage ont prié pour la guérison par l’intercession d’un “candidat de l’autel”, dont les vertus héroïques étaient déjà constatées et la pureté de la foi chrétienne établie.

Un communiqué trouvé sur un site français en parle en ces termes :

“Une religieuse et une jeune femme laïque, toutes deux polonaises, ont témoigné de leur guérison ce jeudi 2 septembre, à 10 jours de la béatification de l’archevêque de Varsovie qui avait résisté au communisme et de la fondatrice des Sœurs franciscaines Servantes de la Croix.

Sœur Nulla est membre de la congrégation des sœurs disciples de la Croix, (Uczennice Krzyża). Après sa guérison considérée par les médecins comme inexplicable, elle n’en a fait aucun cas. Il a fallu une rencontre particulière avec un ecclésiastique pour qu’enfin elle se décide d’en parler.

L’autre, une petite fille, Karolina, a eu un terrible accident. Les médecins ne lui donnaient aucune chance de survie. Guérie par l’intercession de Mère Róża Czacka, c’est elle qui va porter les reliques de la religieuse polonaise à l’occasion de sa béatification à Varsovie ce dimanche 12 septembre.”

« Je voudrais apprendre à être aussi proche des personnes dans le besoin que Mère Róża Czacka », déclare timidement aux médias Karolina Gawrych, 18 ans, rayonnante et en pleine forme, qui portera les reliques devant des milliers de fidèles rassemblés dans la capitale polonaise pour l’occasion. Pourtant son terrible accident aurait pu avoir une fin tragique.

Newsletter Aleteia nous en dit les détails : “A l’âge de 7 ans, Karolina se fait écraser par la structure métallique d’une balançoire. Entre la vie et la mort, elle est emmenée d’urgence à l’hôpital. Selon le diagnostic des médecins, les chances qu’elle sorte vivante de l’accident sont minimes. Au mieux, la petite fille devait passer le reste de sa vie dans un état végétatif, probablement sourde et aveugle.

Assise devant la porte du bloc opératoire, la mère de Karolina, Renata, ne réalise pas vraiment ce qui se passe. C’est alors qu’une infirmière s’approche d’elle et lui dit : « Madame, si vous êtes croyante, priez pour sauver la vie de votre fille ». 

Renata appelle aussitôt sa belle-sœur, une religieuse franciscaine de la Congrégation des Servantes de la Croix fondée par Mère Róża Czacka (1876-1961). Elle mobilise toutes les sœurs qui vont commencer la nuit-même une neuvaine en invoquant l’intercession de leur fondatrice. 

Quinze jours plus tard, l’état de la jeune fille commence à s’améliorer de façon inexplicable du point de vue médical. Karolina quitte finalement l’hôpital debout, en marchant seule, sans aucune séquelle. Pour les sœurs franciscaines, pas de doute : la petite fille a été guérie par l’intercession de Mère Róża Czacka.” 

On pense que fabriquer des saints au sens de les reconnaître, c’est relativement facile, un peu de volonté, un peu d’argent, une rigoureuse enquête, y compris sur les guérisons dites miraculeuses, et le tour est joué. 

Il y a du vrai là-dedans, mais, contrairement à ce que l’on pense, quand on ausculte la machine à fabriquer des saints, ce n’est pas tant la guérison en elle-même qui est au centre de l’attention. Mais son lien avec la prière qui est adressée à Dieu par l’intercession du candidat à la reconnaissance par l’Eglise de la sainteté. 

Alors ainsi l’Église considère la guérison comme réponse du ciel à la confiance dans la prière. Mais non pas en faisant pression sur Dieu pour qu’il obéisse à un désir légitime, car pourquoi alors toutes les prières de guérison ne seraient- elles pas exaucées? 

Mais dans l’esprit d’abandon total à Dieu en se remettant à sa volonté et qui parfois, pour des raisons qui lui sont propres, décide de suspendre la loi de la nature, ou de l’infléchir un peu, suffisamment pour envoyer un signe de la sorte.

En parlant de l’intercession dans la prière via les saints, je sens déjà se hérisser les poils de nos amis protestants, et pas seulement, pour qui ce détour n’est pas utile voire même dangereux, car pouvant prendre la médiation humaine pour la destination finale. Soit, et sans doute tout est purifiable.

Des phénomènes du genre guérisons inexplicables, semblables à ceux déclarés comme miraculeux, se produisent souvent ailleurs. Mais c’est le lien avec la prière par l’intercession du ou de la personne morte en opinion de sainteté qui l’emporte sur le phénomène lui-même.

Ne fabrique pas des saints qui veut. A des occasions semblables, en contact avec ce type de situations, Dieu sans doute veut renouveler quelque chose en chacun de nous.