Le temps, une douce illusion qui passe

Dans la culture occidentale, la fin de l’année civile et le Nouvel An sont des moments de césure entre le passé et le futur. C’est ainsi que nous avons trouvé dans le calendrier que nous suivons pour faire le décompte du temps, cet artifice pour se retrouver dans l’espace où nous évoluons et essayons de nous organiser. 

Que l’on me pardonne ces deux mots anglais comme mots clefs, farewell et welcome, pour décrire le passage entre deux types de situations. Ce podcast est consacré à un tel passage, un endroit imaginaire qui permet de situer le changement, si ce n’est pas de notre vie, tout au moins celui de ce qu’elle porte, sans que l’on s’aperçoive ou l’on veuille l’admettre, une inévitable usure provoquée  par le flux ininterrompu du temps qui passe. 

D’une seconde à l’autre, d’un instant à l’autre, d’un présent à l’autre. Le présent est aussi un artifice, car il fait croire que le temps peut s’arrêter juste pour une seconde. Cette douce illusion est rendue plausible pour l’oreille qui, entre deux notes, même si elles se succèdent très vite, est capable d’entendre des fractions de temps remplis de silence. 

Le Sound of  silence est là. Il est dans cet étirement de la durée des sons pour y trouver autre chose, encore bien plus important. Le silence! Souvent cela n’est pas vraiment possible dans la succession linéaire entre deux notes, surtout si elles se superposent à d’autres, tout déversé dans un rythme endiablé. 

Le silence est tout de même possible à entendre. Surtout en parallèle à la bande sonore qui, elle  remplit des sons, tout en faisant bénéficier cet autre bande qui n’est pas sonore, mais qui est habitée par des résonances, dont le silence “enregistré”, constaté, témoigne. 

Et à son tour, cette seconde bande, silencieuse pour les oreilles des autres, révèle la force suggestive de la musique. Sans quoi, la musique ne serait pas ce qu’elle est, l’invitation à passer du temps à s’en distraire, à en échapper. Pour y revenir plus pleinement.

Tout ceci se communique dans la vibration de l’aire captée par les oreilles et tout le corps, et organisée par le cerveau qui enregistre tout, absolument tout ce que l’on lui présente, y compris d’imaginaire.

D’où l’importance des chants de Noël, des berceuses lentes, pour endormir dans un repos qui repose. Ceci est destiné à ceux qui acceptent de se faire bercer par un tel silence. Silence comme porteur de sens dans les intervalles entre un farewell et un welcome qui termine le cycle précédent, entre le welcome et le farewell. 

Dans mon récit, les farewell et les welcome se succèdent dans le sens indiqué,  comme la fin de l’année cède la place à la nouvelle. Mais parfois ces deux mots vont changer l’ordre d’apparition.

Farewell est toujours unique

Toute rencontre est unique, la séparation l’est aussi. Cependant, il y a des farewells qui se passent sans écho ni suite, “à la régulière”, alors que d’autres marquent à jamais. Depuis mon séjour à Hong Kong, c’est le cas du tout premier auquel j’ai été conviée. Il s’est ainsi passé “à la régulière”, alors que le dernier en date, celui qui vient de se produire, lui, s’est passé des façons à bien des égards exceptionnelles. 

A mon arrivée en septembre 2012, j’ai été présent à un farewell pour les gens que je ne connaissais pas, que très vraisemblablement, je ne rencontrerai plus jamais. Ceux d’hier,  je suis certain de les retrouver dans l’avenir plus ou moins proche. La rencontre et les retrouvailles pourraient être en présentiel, comme elles peuvent rester présents seulement dans la conscience et son imaginaire.

Si je m’étais rendu au premier farewell, c’est parce que je fut emmené par Robert, un ami de longue date connu déjà en France. Cela a eu lieu après la première messe de samedi célébrée à Hong Kong. Je me souviens d’avoir laissé poiroter quelqu’un pour deviner de savoir dans quelle banque je travaille, l’option d’une banque m’était pratiquement imposée par l’ambiance et les propos entendus. 

Je lui ai donc annoncé que j’ai travaillé à la banque du Saint Esprit. Lo Spirito Santo en italien sonne assez convainçant, car ce nom le connectait avec une réalité dont il avait vaguement entendu parler. Mais cela ne l’a pas libéré de sa perplexité. 

Je ne sais pas si l’Esprit saint y faisait quelque chose, mais son nom ne cessait  pas d’aiguiser la curiosité de l’autre. Ceci s’est passé dans un local loué quelque part à Stanley dans le sud de l’île de Hong Kong, réputé être Monaco de la côte d’Azur hongkongaise. 

 

Alors que dans le dernier cas, cela s’est passé sur les Nouveaux territoires, pas moins huppé, à domicile. Ces derniers m’ont invité, car nous unit avant tout le lien avec un absent, à qui personne n’a pu dire adieu autrement que de façon posthume. 

Antoine était au cœur de beaucoup de discussions lors de la rencontre de ce soir-là. De façon plutôt pudique, dont les évocations laconiques témoignent. Jusqu’à un échange à la fin de la soirée avec les plus concernés. 

Pour crever l’abcès? Mieux, pour rendre hommage à la vie. Avec toute la gravité que cela requiert, dont les moments de silence témoignent en le rendant parlant. Parlant encore une fois, dans ce contexte, provoqué, voulu et assumé. Et ce n’est pas le bruit des bouteilles de champagne débouchées pour la circonstance qui va briser cette gravité flottante. 

Le vin blanc et les autres mousseux, le champagne en fait parti, aussi noble qu’il soit, surtout lorsqu’il s’appelle Dom Perignon, font vibrer mon cerveau au-delà des limites du temps imposé par l’hygiène de repos dans le sommeil. Fort de cet avertissement tiré des quelques expériences du passé, je me contente d’un Martini. Ceci me rapproche d’autres spécialistes des ivresses voulues, surtout spirituelles, sous le nom générique de bénédictine. Doublé plus tard dans la soirée qui s’annonce bien dense.

Farewell commence bien avant l’arrivée sur place 

La soirée commence par les retrouvailles à la station du MTR sur le Central avec Nicole, notre doyenne. Toujours la même, avec une facilité déconcertante tout autant que constante, elle se met à discuter avec les passagers. Visiblement elle fait l’unanimité qui suscite bienveillance suivie d’une réelle curiosité, rapidement  transformée en admiration sans bornes. 

Nous sommes déjà à la sortie de la station Hung Hom, difficile de trouver  un taxi. Puisque Nicole n’hésitera jamais une seconde pour demander des renseignements, elle trouve le moyen d’embarquer, et moi avec, dans le même taxi que la personne qui faisait la queue juste devant nous et à qui Nicole demande de précieux renseignements. Tout simplement, nous allons au même endroit,  pour le même événement. Mais pour trouver le lieu exact, ce serait une autre histoire, plutôt amusante.

Biorn est français, d’origine suédoise par sa mère. Sa connaissance de la Bretagne  lui vaut un peu plus que de la sympathie, dont Nicole gratifie allègrement tous ceux qui lui prêtent l’oreille. Cela vaut à l’homme de la considération dont le zeste  de chauvinisme ne nuit aucunement à l’entente cordiale.  

J’ajoute mon grain de sel, en avouant avoir un certain pourcentage de mes origines scandinaves. Au retour, en faisant le même trajet aussi ensemble, je lui avoue avoir réussi à faire croire pendant plusieurs mois à mes amis bretons que ma grand-mère était bretonne. 

L’Esprit Saint fait parfois bien des choses, il permet de dialoguer pour, au travers les échanges en vérité,  rendre la réalité riche en émotion. Tout art s’exprime de la sorte, il s’exprime dans ce détour par la fiction que la réalité accueille, d’autant plus facilement qu’elle en est consciemment enrichie. 

Et on s’en souvient avec délice que ne peuvent pas effacer les divins caprices; du fromage qui fait partie de la fête de farewell qui est au goût de welcome. J’anticipe un peu, mais c’est pour une bonne cause.

Farewell, un temps des souvenirs

Une fois à la maison, la première rencontrée est Ghilaine et les deux helpers qui s’affairent en cuisine. Je lui remets deux livres, un exemplaire sur 70 ans de la CCFHK dédicacé, en évoquant délicatement le douloureux souvenir de la perte de leur fils, l’autre sur les haïkus et autres minimes. 

Encore à l’entrée de la cuisine, une dame se tourne vers moi en me lançant:  je vous reconnais, dit en français la chinoise.  Avec son mari, ils vont partir plus tôt pour aller chez d’autres, deux invitations le même soir, pas facile la vie, bonsoir au revoir! Pas si  vite! 

Ils me connaissent par Jeremy que je retrouverai après Noël  avec sa belle et ses deux sœurs dans leur appartement familial entourés de leurs parents et la grand-mère, mais c’est une autre histoire, celle qui se termine bien. L’adolescent brusquement paralysé, grâce à la détermination du père et de l’aide des spécialistes, a retrouvé la mobilité, la parole et il travaille. Antoine n’a pas eu cette chance.

C’est vous qui avez écrit un poème pour le mariage de Jérémie. Nous y étions. Pas moi, au mois de mai pas possible d’aller si loin (France). Les parents de Jeremy m’ont invité à passer la soirée du boxing day. 

Rien à vendre ou à s’en départir pour s’en débarrasser. Tout à garder, car tout y est cadeau, celui de l’amitié qui se résout à accepter le temps passer, mais pas à oublier de passer du temps ensemble.

Farewell, un temps des nouvelles rencontres

Après avoir goûté une spécialité indienne, je découvre que les voisins indiens y sont pour quelque chose. Je m’aproche d’une jeune femme qui me semble bien isolée au milieu d’un brouha en francais et en anglais, les flots de paroles fusant des differents endroits de la piece et du balcon. 

Comme Nicole ne peut pas attendre pour réaliser ce qu’elle avait décidé, moi non plus, je ne peux pas laisser quelqu’un qui est tout seul. Sûrement, c’est le résultat de la présence des traces de petits traumatismes des vies précédentes qui font partie de la mienne. 

La rencontre avec la jeune femme se passe dans une incertitude. Pour nouer le contact, j’hésite dans la question : êtes-vous étudiante ou travaillez-vous? Oui, je travaille, avec les enfants. Parfait, vous aimez les enfants. Oui, c’est extraordinaire de voir la progression, comme  voir les premiers pas, etc. Qui le dit et qui le pense, moi ou elle, les deux, peu importe, la communication est nouée. Elle est voisine, d’où sa présence dans ce monde un peu décalé par rapport à elle. 

Nicole qui nous rejoint, car elle aussi était seule, peut être 20 secondes, il ne lui faut pas plus pour s’incruster quelque part, l’occasion était à la portée de sa main. Mais elle va plus vite que moi, vous êtes d’où en Inde, Mumbai. Moi, j’aurai dit une européenne du sud,  légèrement  basanée. 

Mais non, à Mumbai et dans la région, c’est assez commun. Je m’en suis fait la réflexion en y étant avant le covid. Les types  morphologiques que je n’aurais jamais assignés à cette région du monde avant d’y être et voir. Nous venons tous de quelque part, et les caucasiens s’y reconnaissent.

Sur ce, la mère arrive. Le père est prêtre zoroastrien, la mère hindou, la fille comme tout le monde, veut vivre sa vie. Une discussion sur les trois religions s’engage dans une triangulaire, discussion à laquelle la fille un peu ennuyée assiste. S’ensuit un selfie  et échange d’adresses. On se promet de se revoir. 

Personnellement j’ai très envie. Je n’ai jamais rencontré un prêtre zoroastrien. La discussion entre les deux parents sur la diversité de leurs religions en ma présence et avec moi sur le christianisme met du piment qui promet le goût  pour la suite.

Farewell, la soirée des retrouvailles

Puis la soirée continue. Je suis assis dans un canapé et vois passer un couple qui me fait signe de vouloir s’arrêter, visiblement ils sont intéressés par quelque chose. En fait, ils me reconnaissent. Des anciens de la RHS qui sont à DB, j’ai baptisé leur fille il y a 10 ans, actuellement étudiante à Lausanne, avec Maud, une belle et longue discussion s’engage. La femme chinoise, pardon hongkongaise, je me suis fait reprendre en parlant d’une autre chinoise de Hong Kong, elle aussi parle le francais. 

Ça me fait plonger bien bas l’estime de moi en songeant à mon incapacité d’apprendre le cantonais ou mandarin, j’ai plus de facilités avec le japonais (pourquoi? ceci reste à élucider ailleurs). Puis un autre couple. Eux aussi me reconnaissent, bien sûr, ils étaient aux funérailles d’Alain. Puis, comme dans la blague sur la présence d’un jésuite qui passe comme un ange qui… lorsque le silence se prolonge tant soit peu, un autre couple passe, lui est grand, je pense que c’est lui, dont je viens d’entendre parler juste avant la soirée. 

Sans hésiter, en forçant la voix, je lance : Y a-t-il ici un monsieur qui travaille… L’homme réagit, en disant, non pas du tout! Je ressens dans sa voix une complicité à peine voilée. Il s’arrête pour nous rejoindre, alors que sa compagne continue de passer son chemin. Évidemment c’est lui. 

Je lui parle de la rencontre à HK accueil de ses collaboratrices et de la francophonie, et de mes déboires à faire promouvoir la francophonie par l’écriture comme celle de La scène de la vie co-écrit avec un japonais. 

L’avenir va prouver l’intérêt pour ma requête. En attendant, il cherche à me trouver… originaire de, de… Suisse, non, vous avez encore deux chances. Il revient et annonce avoir trouvé grâce à une “dénonciation” amicale de la part d’un tiers. 

A 25 ans vous n’avez pas parlé le français? Non, vous comprenez mon amour pour cette langue et la culture qui la soutend. C’est toute ma vie d’adulte. Puis d’autres rencontres suivent, avec surtout le climbing staff, ce qui me plonge dans les souvenirs évoqués par le paternel du Farewell, aussi celui de la plongée pratiquée jadis avec son fils adolescent. Le poids d’apesanteur que la mort impose est d’une toute autre portée.

 

Farewell, une séparation redoutée.

Un selfie avec Guillaume et Ghislaine dans le couloir pour entamer la sortie. Guillaume m’entraine dehors pour me montrer le vélo de son fils qu’il vient de récupérer après la réparation. Il esquive un geste feignant de toucher le guidon. Ainsi la boucle est bouclée, me lance-t-il et se jette dans mes bras en sanglots qui ne dure pas bien longtemps. Avant de nous séparer, je partage sur l’état de santé de Damien Noël, prêtre connu de nous trois. 

Ghilaine nous accompagne jusqu’au MTR. Une fois sortie, Nicole est déjà au taquet pour aller au stand de taxi qui nous amènera sur notre île. Oui, bientôt Noël marqué par un Farewell, pas comme les autres. 

Le soir de Noël je retrouve à la chapelle pour la messe de minuit avancée de 6 heures (on n’est pas à un décalage près)  les organisateurs du Farewell, venus avec d’autres. Plus tard, ils m’envoient un message en signalant que d’autres (français) cherchent à venir à la messe de Noël à la cathédrale. Mais ils préfèrent une messe en français. Je les rassurent que même sans comprendre (la messe de 9,30 est en anglais) ils pourront apprécier la chorale, les musiciens et les solistes. 

A la sortie de la messe concélébrée à la cathédrale ce 25 décembre, j’apprends que la messe de la veille, de minuit à la cathédrale, a dépassé toutes les attentes, d’où probablement un peu moins de monde le matin. Lors de l’unique messe en français du 24 décembre au soir, nous avons aussi fait le plein, comme jamais depuis le covid.

 

Après la messe, je pars à l’endroit indiqué pour récupérer mon sac laissé dans le taxi  la veille. Une rencontre avec le jeune propriétaire, rencontre inattendue mais excessivement riche. Cela me donne l’idée d’écrire sur l’enchaînement des rencontres avec des gens à l’occasion des objets ou personnes perdus que l’on cherche à retrouver. 

Je suis certain que d’autres en ont eu la même idée ou semblable. En attendant et en lien avec ce rêve d’écriture,  je constate encore une fois que le farewell n’est pas loin de welcome.

Welcome

Si toutes les séparations sont redoutées, certaines les sont “à la régulière”. Mais il y en a qui marquent à jamais. C’est le cas respectivement du premier et du dernier en date, depuis mon séjour à Hong Kong. 

Dès mon arrivée en septembre 2012, un farewell pour les gens que, normalement,  je ne retrouverai jamais. En ce qui concerne celui de ce dimanche de décembre,  je suis certain de les retrouver, en présence d’autres enfants ou sans.

Bonne et heureuse année 2026 pour chacun de nous et nos proches, jusqu’aux derniers à qui la foi chrétienne demandent d’accorder la même attention, la première place.  

Et à nous retrouver, ceux de Hong Kong, pour la galette des rois le dimanche 25 janvier avec les vœux de nouvel An.

Soyez tous les bienvenus!  Farewell, Welcome!

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Illustration : Shutterstock