L’ensemble, qui se présente comme un plaidoyer pour la fraternité universelle, est en même temps un témoignage d’espérance.

Le pape ne désarme pas devant un constat plutôt noir de la réalité du monde. Le premier chapitre intitulé « Les nuages noirs sur le monde fermé » en imprime le tempo. 

 

Nous allons y revenir en détail dans la deuxième partie de ce podcast. C’est surtout sur ce premier chapitre que nous allons nous appuyer aujourd’hui. Mais d’ores et déjà il est à noter, qu’au lieu de se lamenter, le pape propose des solutions, qui seront vues plus en détail la semaine prochaine. 

 

Voici d’abord la présentation succincte de chaque chapitre.

 

Le chapitre numéro deux est entièrement consacré à la méditation sur la parabole du bon samaritain (Luc 10). Avec cette question lancinante que le pape pose : de qui suis-je vraiment le prochain ? Pour aller tout de suite sur le terrain des solutions à envisager d’un monde ouvert (chapitre trois) avant de méditer au sujet d’un cœur ouvert au monde dans le chapitre suivant. 

 

A partir du chapitre quatre c’est comme si le pape était passé du rêve à son application de plus en plus concrète. Il invite à repenser la politique globale de la gouvernance du monde (chapitre cinq) pour envisager le dialogue et l’amitié dans la société (chapitre six) 

 

Puis, il propose des solutions très concrètes pour la véritable rencontre à retrouver, comme condition d’être en fraternité (chapitre sept). Pour finir par revisiter les fondations principales de l’ensemble de l’édifice (chapitre huit)

 

Maintenant je vous propose de regarder de plus près l’introduction. 

 

Dans l’introduction, tout part de cette question qui commande tout le développement. Pour bien voir la profondeur de la problématique, il faut toujours commencer par la finalité. Quelle est la finalité de la fraternité universelle, sinon celle de se sentir frères et sœurs avec tous ? Cette question est regardée de près surtout dans le chapitre deux.

 

Se sentir concernée, se sentir frère, comment en être sûr ?

La réponse est donnée : se sentant frères et sœurs avec les derniers sur la liste sociale. Certes, c’est une manière d’aborder la question qui correspond à ce principe que l’on connaît en théologie de l’Eglise, selon lequel tous y sont quand les derniers y sont. Ce qui est vrai pour la communauté d’Eglise est vrai par extension pour la communauté humaine dans son ensemble.

 

Ces derniers de la liste sociale sont identifiés en quatre sous-groupes : les pauvres, les abandonnés, les handicapés et les exclus (n° 3). On peut deviner facilement que souvent hélas c’est cumulatif. 

 

Cette liste correspond à une autre liste, biblique qui, elle est très spécifique pour chaque catégorie et en principe donc non cumulative. Ainsi on y énumère quatre catégories de personnes : l’orphelin, la veuve, l’étranger et le voyageur. Très clairement ces quatre catégories de personnes sont considérées comme étant le sujet d’une sollicitude particulière de la part de la société.  

 

Si je mets en parallèle ces deux groupes, c’est pour faire ressortir le changement de contexte de l’organisation sociale et économique pour subvenir aux besoins des plus fragiles. Et en même temps pour mettre en évidence la permanence de la question de la justice sociale qui se love derrière ces listes.

 

Un autre point attire l’attention du lecteur, et qui peut surprendre par l’audace de sa formulation. C’est lorsque le pape donne comme condition de la fraternité universelle de devenir des pères qui promeuvent la vision de la société fraternelle (n° 4).  

 

On ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec la figure du père mise à l’honneur durant cette année qui est consacrée à saint Joseph. Le pape François a proclamé l’année 2021 l’année de saint Joseph. Il l’a fait au 150-ème anniversaire de la proclamation du père adoptif de Jésus comme patron de l’Église universelle. Ainsi le pape fait ressortir la dimension verticale, celle de la paternité comme un corollaire à la fraternité.

 

On ne peut être frère qu’en se reconnaissant du même père, Père des cieux dont saint Joseph est un pâle reflet, mais reflet fidèle. Plutôt un rappel pour savoir comment, au travers sa propre vie, chacun peut incarner une telle ambiance divinement fondée de paternité. 

 

Les frères qui deviennent à leur tour des pères pour les autres frères sont toujours des frères, car enfants d’un même père. Saint Augustin, en expliquant aux prêtres son rôle d’évêque, a très joliment formulé cette double fonction en disant pour vous je suis évêque, avec vous je suis un baptisé parmi d’autres. Ce qui, transposé sur le terrain de notre réflexion, donne ceci : avec vous je suis frère, pour vous je suis père. 

 

Ces deux constats fondamentaux, sur l’accueil car l’attention aux derniers et la mutation des frères en pères, sont accompagnés de la prise en compte de la contextualité actuelle. Le document a été rédigé dans la période de confinement et des restrictions sanitaires. Cela laisse des traces dans le texte, puisque le pape y fait souvent allusion en employant des métaphores puisées dans l’imaginaire fourni par la réalité pandémique. 

 

Ce contexte est même une excellente occasion pour le pape de pointer les failles de la société humaine, mais aussi des éléments positifs. Et c’est une excellente occasion pour ouvrir des voies aux solutions dignes et durables. 

 

Ainsi il pointe que la pandémie met à nu les fausses sécurités, mais qu’elle provoque l’émergence d’une hyper connectivité comme un moyen moderne pour travailler ensemble. La proposition suivante du pape est donnée sous forme d’un rêve. Le pape nous demande de nous laisser rêver au sujet de notre maison commune. 

 

Dans cette expression de maison commune on ne peut pas ne pas voir le lien avec une autre préoccupation du pape François. Celle portée à l’écologie dans laquelle il rejoint ce même rêve. L’encyclique précédente Laudato si (2015) porte essentiellement l’attention sur l’environnement extérieur à l’homme dans son rapport à l’ensemble de l’univers. Ici il s’agit de mettre l’accent sur l’environnement interhumain.

 

 Il n’y a pas de fraternité universelle sans prise en compte de l’environnement extérieur dans sa globalité. Il n’y a pas de fraternité universelle sans prendre en compte la spécificité de l’espèce humaine et sa vocation particulière au sein de la création. 

 

Les différents angles sous lesquels on peut, voire on doit, aborder la question, ne sont pas en positions d’exclusions mutuelles. Bien au contraire, la réalité globale et complexe a besoin de se laisser éclairer dans ses différents aspects très concrets. Tellement tout y est lié, en interdépendance vitale pour l’homme et son environnement.

 

Qu’il me soit permis de faire cette analogie au parfum, bien écologique et spirituel à la fois. A savoir que l’air que l’on respire est pour le poumon et tout le corps ce qu’est l’ouverture du cœur pour la fraternité. La qualité de l’un conditionne la qualité de l’autre. 

 

C’est surtout dans les contextes exceptionnels qu’il faut s’arrêter et se poser de telles questions et voir si nous sentons bien notre frère en général. Une anecdote pour illustrer cela de façon inconventionnelle, détendue. 

 

Lors d’un été j’ai fait le tour des Alpes. Nous sommes arrêtés à Innsbruck un dimanche après-midi, un soleil radieux et une ambiance champêtre dans le centre-ville. Un arrêt sur image d’une réalité bucolique. Un concert gratuit est donné sur la place devant la mairie. Nous trouvons des places disponibles sur presque toute une rangée. Il y avait juste un homme et personne autour.  

 

Nous avons vite compris pourquoi un tel vide autour de lui. Difficile de changer de lieu. Des solos d’un batteur en furie au milieu de morceaux de musique bien classique me sont restés gravés à jamais. 

 

Ces deux sensations, celle de la musique envoûtante et le parfum non attirant, se sont finalement retrouvées ensemble sans se faire la guerre. C’est juste une connivence du moment, ou un prélude d’une attention nouvelle à des situations gênantes, embarrassantes ? Me suis-je alors demandé.  

 

Mais cela ne m’a pas empêché de goûter la musique d’un batteur qui faisait sortir des vibrations puissantes. D’une fraternité à l’autre suis-je déjà en chemin de la fraternité vers un zeste de paternité ? 

 

Présentation détaillée du chapitre un.

 

Je propose de voir maintenant cette face sombre de l’humanité telle que la voit le pape. C’est surtout le chapitre un qui y est consacré. Son titre est déjà bien parlant : Les ombres d’un monde fermé. 

 

Le pape propose de fixer le regard sur « certaines tendances du monde actuel qui entravent la promotion de la fraternité universelle. » (n° 9). Nous avons déjà signalé certains éléments qui entravent cette promotion. Nous allons les revoir maintenant dans une présentation systématique.

 

Le premier sous-titre donne le ton : Des rêves qui se brisent en morceaux. Rêves d’intégration. Au lendemain de la sortie des grands conflits mondiaux, il semblait possible d’envisager de s’orienter vers de nouvelles formes d’intégration. L’exemple que donne le pape de l’Union européenne en construction fondée sur la capacité de travailler ensemble pour favoriser la paix et la communion entre les peuples respectés dans leur diversité (n°10) en montre à la fois l’ambition et la fragilité.

 

« Mais l’histoire est en train de donner des signes de recul. », constate-t-il. Conflits anachroniques, nationalismes étriqués et exacerbés, tout cela crée de nouvelles formes d’égoïsme. D’une part, on sait que le bien commun, l’amour, la justice et la solidarité ne s’obtiennent jamais une fois pour toutes. D’autre part on sait que se contenter de ce qui a déjà été réalisé, c’est entériner la situation d’injustice qui crie et interpelle (no11).

 

Une des tendances actuelles est de considérer l’ouverture au monde par un biais totalement étriqué. Celui adopté par l’économie et les finances. Et la liberté est aussi configurée à cet impératif, impératif soumis à l’inévitable formatage d’esprit. Ce qui pousse à produire des attitudes marquées par les intérêts individuels appuyés sur ceux de groupes.

 

En conséquence deux réalités sont fragilisées : la dimension communautaire de l’existence et le pôle politique en termes de la gestion de l’ensemble de peuples donnés sur un territoire national et dans la dimension internationale (no 12).

 

L’histoire semble se désagréger davantage, conclut le pape de façon intermédiaire. Il fait allusion à tous les « déconstructionnismes » qui aboutissent seulement à l’hypertrophie de liberté humaine qui prétend tout reconstruire à partir de zéro. Ne pas tenir compte de l’histoire et de sa mémoire rend l’homme vulnérable, vide de sens, déraciné, méfiant de tout, fragile. 

 

Ainsi conditionné l’homme devient une proie facile, soumis aux promesses idéologiques qui déconstruisent pour régner sans partage. Ces idéologies ont besoin surtout des jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine (n° 13). Le pape parle de « nouvelles formes de colonisation » qui passe par la manipulation dans le domaine de la communication. Cette manipulation consiste à vider les mots de leur sens. Suit la liste des quatre principaux concernés : démocratie, liberté, justice, unité (n° 14).

 

La deuxième partie de ce chapitre est intitulée : Sans un projet pour tous. Pour y parvenir, pour parvenir à exclure afin de ne pas partager, pour être dans cette logique exclusive, pour y avancer sans restriction, il y a des voies concrètes qui y mènent. 

 

S’y trouvent en premier lieu les actions visant à semer le désespoir, susciter la méfiance constante, exaspérer, exacerber, polariser. Le droit de penser est nié aux autres, ridiculiser, soupçonner et encercler deviennent des stratégies redoutables dans leur efficacité. 

 

En résulte une société appauvrie et réduite à s’identifier avec l’arrogance du plus fort. « Dans ce jeu permanent de disqualification le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition » (n° 15).

 

Comme conséquence, apparaît une marginalisation mondiale de tous ceux qui ne servent plus à rien. Beau programme à l’envers, pourrait-on dire. Même si souvent ce programme est réalisé par inadvertance, par omission, sans tenir compte du blessé laissé au bord du chemin, un programme prend des allures d’une entreprise souvent organisée à un échelon ou un autre.

 

Contrairement à ce que l’on pense, les distances entre les humains augmentent et voir un projet commun semble délirant (n° 16). Le revenu rapide s’oppose à la protection saine de notre maison commune qu’est le monde (n° 17). L’approche utilitariste pour juger de la valeur des êtres humains fait que certaines catégories sont marginalisées, voire vouées à la mort, alors que d’autres sont jugées “dignes” de vivre sans restriction (no 18…).

 

Les droits humains fondés sur l’égalité en dignité, y compris entre les hommes et les femmes, ne sont pas assez universels, constate le pape. On pourrait lui répondre que cela on le sait depuis bien longtemps, comme bien d’autres choses dont il fait la liste présentée ci-dessous et qui en sont les conséquences. Visions anthropologiques réductrices et modèle économique fondé sur le profit y sont un frein puissant (n° 22).

 

Conflits et peurs à caractère racial et religieux sont essentiellement alimentés pour des raisons économiques. Cela alimente « une troisième guerre mondiale par morceau » (n° 25). Certaines peurs ancestrales n’ont pas été surmontées par le développement technologique. Le pape utilise les images qui frappent, celle des murailles de défense comme réponse au besoin de se défendre sur le territoire civilisé de mon monde contre le territoire du « barbare » (nos 26-28).

 

Ce qui alerte le pape c’est aussi la globalisation et le progrès sans cap commun (nos 29-31). Il n’est pas nécessaire d’insister sur ce dysfonctionnement que l’on voit à tous niveaux. Et ceci en dépit de quelques efforts faits par-ci par-là.

 

Les pandémies et autres chocs de l’histoire sont des révélateurs de la fragilité avec laquelle nous apprenons à naviguer sur le même bateau (nos 32-36). Pour constater le problème criant de manque de considération pour la dignité humaine aux frontières entre les pays et continents (no 37-41).

 

A quoi il faut ajouter l’illusion de la communication, car toute vie peut être espionnée, surveillée et soumise au contrôle constant (n° 42). Donnant ainsi lieu aux manifestations de la haine et agressivité sans pudeur (nos 43-46).

 

Voici le cocktail pour produire des conditions de soumissions et d’auto-dépréciations (nos 51-53).

 

Cette première partie qui brosse le triste tableau de la situation se termine par une question sur l’espérance. La suite de l’encyclique est un mélange de la description de la situation du monde avec ses côtés sombres et signes d’espérance.

 

C’est à ces signes d’espérance que sera consacrée le podcast suivant. En attendant, cherchons à les trouver autour de nous. Il y en a plein partout. Ils n’attendent qu’à être relevés, mis en relation les uns avec les autres.  

 

Sous forme d’un réseau de fraternité universelle qui est déjà en marche. Mais, pour que la fraternité soit vraiment universelle, la marge entre ce qui est et ce qu’il y a à envisager est encore bien grande.