Quand la Cour Suprême panthéonise la ‘free-exercise clause’ à l’occasion de la pandémie.

 

« La décision de la cour suprême du 25 novembre 2020 fait même exempter du confinement l’activité religieuse, car elle est considérée comme essentielle… La Pennsylvanie a été le premier état à déclarer une exemption religieuse à son ordre de confinement, le 19 mars 2020. Le gouverneur de Floride, en exemptant les lieux de culte, a même interdit aux villes et comtés de suspendre de leur côté les célébrations religieuses pour Pâques (vidéo).« 

https://covidam.institutdesameriques.fr/quand-la-cour-supreme-des-etats-unis-pantheonise-la-free-exercice-clause-a-loccasion-de-la-pandemie/

 

Ceci pour l’introduction à un thème qui touche à l’actualité pandémique dont on n’arrive pas à sortir. Et dont surtout les effets seront durables. Non seulement sur le plan de la lutte directe contre le virus, mais avec les différents effets collatéraux, dont ceux qui concernent la place de la religion dans la société.  

Deux sortes d’attitudes semblent dominer le paysage politique de décisions que les pouvoirs publics prennent à l’égard des religions. Elles peuvent être constantes ou fluctuer. Dans les deux cas, le pouvoir public s’exprime en qualifiant les activités puis en les classant en deux catégories : essentielles ou non essentielles. C’est son devoir et c’est sa responsabilité. 

Mais il y a une troisième possibilité, qui est une variante de la catégorie essentielle. C’est sanctuariser la religion. La sanctuariser, c’est s’en servir comme d’un outil idéologique de façon avérée. Et dans les deux cas, cela a des conséquences sur la manière de voir la place de la religion dans la société. La sanctuariser, c’est bien plus que la classer comme essentielle, c’est la reléguer aussi comme dans le cas de l’activité classée comme non essentielle, à la périphérie de la vie sociale.

Dans tous les cas, le rapport à la religion tient compte (en plein ou en creux) des priorités que le pouvoir public tente de mettre en place pour assurer la traversée des zones de turbulences majeures que la pandémie provoque. C’est une responsabilité première qui incombe à ceux qui gouvernent. Privilégier les activités économiques directement impliquées dans le bien-être de la société (avoir de quoi assurer gîte et couverts), sans tenir compte du bien-être général que les religions prétendent d’apporter tient d’un parti pris politique. On peut s’interroger, mais on ne peut pas ne pas en tenir compte.

Les États Unis, la Pologne ou la France sont parmi les pays qui pour des raisons variables adoptent une attitude considérée comme bienveillante à l’égard des citoyens porteurs d’un tel marquage religieux. Et à l’intérieur de chaque pays, si ce n’est pas essentiel pour l’ensemble, c’est tout au moins essentiel pour une partie de la société, voire une infime minorité à qui le droit au respect d’une identité religieuse, y compris par ce biais-là, est reconnu. 

Dans certains pays la possibilité de contester les décisions de l’exécutif porte, non pas sur le pouvoir politique en tant que détenteur de telles prérogatives, mais éventuellement sur sa manière de les exercer. Le consensus obtenu résulte d’une bonne compréhension commune de l’intérêt général, compréhension exprimée en terme désormais célèbre d’America first que l’on peut appliquer à bien de situations politiques de différents pays et ceci de façons diverses et variées.

Certains pays affichent une attitude constante dans la gestion des rassemblements publics pour des raisons liées à l’exercice de culte. D’autres adoptent une attitude plus pragmatique et plus fluctuante, non pas en premier au gré des humeurs politiques de leurs citoyens, mais avant tout en fonction de l’évaluation de la situation et donc des conséquences pour le pays. 

Si la Chine et la Pologne sont dans le premier cas et ceci, selon certains observateurs, pour des raisons différentes, d’autres pays, comme la France où les États Unis, sont nettement dans le deuxième cas de figure. Et ce sont eux qui nous intéressent aujourd’hui.  

L’attitude constante est un indicateur de stabilité dans le positionnement, dont on comprend relativement aisément les raisons. Or la fluctuation peut être source d’informations supplémentaires que l’observateur chrétien, comme l’auteur de ces lignes, doit prendre en compte pour évaluer les risques et les atouts pour la religion en général et le christianisme en particulier. 

Et la pandémie reste une jauge révélatrice, relativement fiable, pour mesurer les tendances et essayer de se projeter dans l’avenir. Dans les pays occidentaux le recours à la justice est monnaie courante, devenant un levier puissant d’une alimentation financière des gagnants et de leurs intermédiaires. Il est certes dommageable pour les religions d’en être instrumentalisées de la sorte et les Etats Unis sont un terrain d’observation riche en renseignements, eux qui en connaissent le regain à la faveur de la pandémie, mais surtout sur le fond de dernières élections présidentielles.  

Et face à une telle instrumentalisation, il reste à interroger l’attitude qu’adoptent alors les religions. Il reste à interroger leur capacité à endosser les réglementations générales souvent sans crier gare, et dans certains cas montrant même plus de zèle que ce que la loi exige; ou au contraire, se montrant dubitatives sur la juste valeur des décisions prises à leur égard allant jusqu’à contester ouvertement en enfreignant même les réglementations en cours. 

Les recours en France et aux États Unis sont des exemples de jeux démocratiques, où la décision de l’exécutif peut être contestée et même légalement invalidée. Mais cela tient à la séparation des pouvoirs. Ainsi le conseil d’État en France et la Cour suprême au États-Unis ont respectivement donné raison aux plaignants. 

Et il est tout à fait normal de procéder à de tels ajustements, puisque les décisions politiques sont souvent prises un peu à la hâte. Ce qu’a, par exemple, reconnu le gouvernement français, alors que les plaintes déposées devant la justice suprême américaine, étaient faites, semble-t-il sur le fond de durcissement (davantage liées à une tendance momentanée due au climat politique pré-électoral?) des conditions à l’égard des religions.

Mais ce qui est surtout à souligner, c’est le fait que le contexte politique électoral a fait apparaître la faiblesse latente d’un jugement pondéré?

Ce qui a conduit à une jurisprudence sous forme d’une note faite en marge du vote d’un des juges de la Cour suprême du 25 novembre 2020 qui a un peu vite conclu que la religion est oppressée. Ceci est passé sans trop d’attention dans les médias américains, mais pourrait resurgir à tout moment et alimenter un débat contradictoire sur le fond de l’affaiblissement de la place de l’Église catholique surtout auprès des jeunes générations.

Dans ce contexte et à cette occasion une question importante est à se poser, et que nous avons déjà mentionné plus haut, à savoir celle concernant l’instrumentation des religions. C’est donc la question de savoir, non seulement comment le monde politique les instrumentalise, mais aussi comment dans ce contexte de pandémie les religions se situent elles-mêmes face à la gestion politique les concernant. Où dans certains cas on observe en effet une tendance d’instrumentalisation de la religion pour des raisons idéologiques. 

Adopter des armes politiques par les responsables religieux, c’est désavouer la particularité religieuse qui par nature porte à élever les esprits au lieu de les cantonner dans des postures de clivages idéologiques pouvant dégénérer en conflit ouvert.

Savoir se situer face aux jeux politiques est un défi pour les religions et la dernière image de la religieuse birmane, qui à genoux se met en face des militaires pour les supplier d’épargner les enfants (de la patrie!) montre la force pacifique d’un engagement spirituel, mais qui suppose le courage, car il engage la vie. Et c’est non seulement dans le temps de grands bouleversements politiques comme ceux qui se déroulent dans le pays de la religieuse en question qu’un tel courage est convié à la barre de la vérité. Le temps de pandémie est une période de vérification d’une telle force tranquille d’un soft power qui sommeille dans toutes les religions, qui sommeille dans tout être humain et que la religion se doit révéler.

En prendre parti pris d’une option ou d’une autre, où même fuir devant la responsabilité de s’affirmer dans sa particularité comme une composante d’un patrimoine universel de l’humanité, tout est possible. Mais tout a des conséquences.

Sanctuariser, comme semble vouloir le faire la décision de la Cour suprême, reviendrait à muséifier la religion en la faisant finalement diluer dans un four général de la pensée humaine en la teintant d’un colorant neutre. Le choix est à faire par les responsables religieux qui souvent sont eux aussi interpellés, directement ou indirectement, mais toujours mis au défi par les circonstances liées à la stratégie géopolitique. Cette stratégie qui à un moment donné de sa dynamique n’a plus rien avoir avec le cœur du message religieux. C’est à eux de savoir où se situe la frontière et de veiller au grain.

Suivant les régimes et les traditions politiques et culturelles générales, certaines religions sont mieux protégées que d’autres de cette influence néfaste exercée sur elle par des idéologies politiques. Toutes ont cependant de sacrés défis à relever. Ceci est vrai de tout temps et en particulier dans un monde en mutation majeure comme maintenant, où la pandémie en ajoute de sa puissante influence et force à redistribuer les cartes des enjeux politiques d’une façon nouvelle, probablement inconnue jusqu’alors.

Avec la pandémie, tout le monde apprend à gérer une situation exceptionnelle qui dure, et qui souvent appelle des solutions exceptionnelles. Des attitudes et donc des décisions à la fois rapides et efficaces sont attendues. Les effets vont se prolonger au-delà de la période de pandémie qui, elle s’arrêtera un jour, mais pas nombreuses de ses conséquences, elles qui vont continuer à exercer leur influence sur la vie politique et religieuse, pour ne nommer que ces deux composantes de la vie collective.

La décision de la justice américaine va bien plus loin que ce que l’on n’a pu observer par exemple en France. Les évêques français ont obtenu gain de cause dans la recherche de la justice pour tous. Les rassemblements religieux, on s’en souvient, limités à un nombre très restreint par la décision du gouvernement, sans tenir compte des dimensions réelles des édifices religieux, ont étaient corrigés par la décision de la justice rendue de la part du Conseil d’État. 

Même si déjà dans cette démarche, le risque de l’instrumentation de la religion comme arme de combat idéologique est très nettement apparu, c’est encore bien plus présent dans le cas de la décision de la Cour suprême des États Unis. 

Sanctuariser la religion en termes de l’attribution de la clause d’exemption, ce n’est pas seulement lui accorder un droit d’exister comme une activité publique, et peu importe si elle est classée comme essentielle ou pas. 

Sanctuariser la religion ce ne pas seulement lui accorder un statut prioritaire pour s’en servir comme d’un levier d’action politique, tout en la “muséifiant” elle-même. Du point de vue de l’intérêt politique, c’est la mettre au même rang que celui des situations d’exemption accordées aux émissaires spéciaux envoyés à l’étranger ou à l’intérieur du pays pour porter et représenter les secrets d’État.

Le traitement des cas exceptionnels secrets et pour certains révélés, en termes d’exemption accordée durant la pandémie dévoile la manière dont fonctionne un pays. Qui peut échapper à la quarantaine (difficile d’imaginer aujourd’hui, alors qu’il y un an c’était monnaie courante un peu partout dans le monde), à qui on accorde des privilèges de pouvoir s’y soustraire et dans quelles circonstances ?

Entre l’opacité totale et la tentative de transparence plus ou moins réussie, le champ de vision est toujours troublé par des différentes couches de flouteurs qui rendent la lecture quasiment illisible. 

Ce qui est lisible lorsque les informations sont accessibles, c’est par exemple, dans le cas de la justice américaine, de savoir qui a voté pour qui. L’article sur lequel je m’appuie détaille les pourcentages des votes pour ou contre. Les choses sont extrêmement claires, les décisions sont prises en fonction d’appartenance au groupe politique. Et le comble semble atteint avec les juges nommés par l’administration fédérale précédente. 

Cette tendance semble être à l’opposé des attitudes politiques adoptées par les instances de la vie politique en France. L’individualisme y compris sous forme d’une voix majoritaire d’un côté, l’appartenance à un groupe comme corps constitué pour des raisons tout aussi intéressées de l’autre, c’est sans doute trop simple, car simpliste, mais la tendance générale se maintient quelque part par là.

Et la religion devient donc comme nous l’avons déjà constaté un objet du jeu d’influence, son idéologisation représente un danger pour la religion elle-même. Si la liberté individuelle continue à être restreinte, le passeport santé avec la traçabilité de déplacements sont les premiers indicateurs, la religion sera soumise aux mêmes lois.  

L’identification des personnes participant au culte sera sujet à débat déjà au sein des communautés. Et il y en a qui vont se situer en opposition farouche pour des raisons purement religieuses. Pour d’autres biens en lien avec le premier ou pas ce sera la question de se sentir en sécurité ou non. 

Évidemment parmi les différentes religions, il y en aura qui seront davantage exposées à ce risque d’opposition farouche que d’autres. Le degré du risque étant lié à la place accordée à la liberté individuelle en temps normal. Il est évident que par exemple les adeptes de l’islam seront plus facilement reconnus dans leur pays, où ils sont majoritaires, et où par conséquent le pays est régi par les lois islamiques qui ainsi tout naturellement assure protection aux citoyens porteurs par ailleurs d’une telle identité religieuse.

C’est aussi le cas dans certains pays à dominante chrétienne, mais de façon de plus en plus minoritaire, car même les chrétiens qui vivent essentiellement dans les pays dominés par la civilisation occidentale, elle-même en majeure partie d’origine chrétienne, s’y trouvent désormais en minorité numérique et donc leur influence sur la vie politique est proportionnellement amoindrie.

Globalement les chrétiens ne sont plus soutenus par les pays où ils vivent, il est même à craindre que la pandémie va malheureusement accentuer cette tendance. Cependant, revendiquer une loi d’exception pour une religion quelle qu’elle soit, est finalement nuisible pour elle-même. 

Trouver un bon compromis pour la reconnaissance de sa place dans la symphonie de l’ensemble d’acteurs où chacun joue sa partition au sein de la société, c’est non seulement ne pas absolutiser la distinction entre activités publiques essentielles et non essentielles, c’est aussi reconnaître à toute religion sa place dans le concert des acteurs indispensables de la société. 

Aucune société ne peut s’en passer, mais toutes tendent à gérer la présence des religions avec plus ou moins de respect et clairvoyance sur leur influence au sein de la société, influence jugée comme positive ou au contraire néfaste.

C’est aux religions d’y prendre une part active et c’est à chaque croyant d’ être l’acteur des enjeux pour l’humanité d’aujourd’hui et celle de demain.