Au commencement était Liban

Le thème de Noël me poursuit toujours, j’ai du mal à changer de sujet et comme promis de revenir au thème de l’AI, avant de passer à autre chose. Incité par une vidéo sur Youtube qui contient l’enregistrement d’un concert de Noël, j’y reste. 

Le concert fut donné au Liban sous le titre “Rendez-nous notre enfance”. S’y produisit une chorale de l’Institut Philokalia dirigée par une sœur libanaise. La chorale est composée d’enfants libanais qui chantent en plusieurs langues, français, polonais, arabe, anglais… 

La présentatrice du concert, une Polonaise, s’exprime en polonais, tout en y mettant quelques expressions en français. Au début, je ne comprends pas très bien le pourquoi du comment, mais les choses se clarifient à mesure que le concert avance, dont les diverses séquences sont entrecoupées d’interventions de la présentatrice et de l’un des organisateurs. 

On apprend qu’elle fait partie de la diaspora polonaise du Liban. On peut imaginer que la traduction directe était faite en arabe. Le concert est organisé sous le patronage spirituel du pape Jean-Paul II, dont la présence est toujours vive dans ce pays qu’il avait appelé en son temps le pays message.

Le concert est donné dans la résidence du patriarche maronite de Bkerké. Sa béatitude Béchara Pierre Raï et Alexandra Bukowska, ambassadrice de Pologne au Liban sont parmi les plus éminents invités. 

Ce concert, aux dires des organisateurs, est dédié aux gens de bonne volonté. Léon XIV, cité par la présentatrice, parle des petites lumières d’espérance à allumer et garder dans son cœur, l’évocation qui réactive chez les spectateurs les souvenirs tout frais du passage du pape au pays message en novembre dernier.    

La télévision polonaise Republika transmet en direct, alors que la fondation Fenicia  de St Charbel, dont le président est un polonais, organise une collecte sous le thème : “Aidez-nous à aider”. On ne peut pas faire plus simple. Je n’imaginais pas une telle imbrication de la présence polonaise sur le sol libanais. Et Youtube reste disponible pour en savoir plus.

Générosité pure.

La veille de Noël, dans la cathédrale de Hong Kong, je rencontre un groupe de pèlerins de l’école locale, Sainte-Claire. Une femme me reconnait et la discussion s’engage. Je la connais par Holy Spirit Institute, un centre de recherche établi à Hong Kong sur le christianisme en Chine. Elle est aussi une ancienne de cette école, élève de Nicole, notre doyenne, qui y a enseigné durant des années, toute dévouée aux enfants des familles d’un quartier plutôt défavorisé.

 

Par l’éducation et de bonnes études, nombreux sont des anciens élèves de cet établissement public qui reconnaissent l’impact direct de Nicole sur leur vie. Parfois en accompagnant Nicole, j’en suis témoin direct des échanges avec ses anciens élèves qui la remercient de les avoir accompagnés sur le chemin de l’école et en classe, où elle leur apprenait comment aborder la vie pour qu’elle soit belle, réussite. 

L’ancienne élève de Nicole rencontrée dans la cathédrale me demande alors de bénir les enfants et leurs parents. Je m’y exécute avec un joyeux empressement. Sur ce, le second groupe arrive, mais ceux du premier restent, après tout ils étaient venus ensemble, et furent séparés pour des raisons pratiques de la visite. 

A la fin de la deuxième bénédiction, tout aussi improvisée que la première mais formulée différemment, (j’ai une aversion congénitale à répéter plusieurs fois la même chose), je pose aux enfants une question toute simple : une fois grands, qu’est-ce que vous allez faire comme métier?

Une petite fille de 5-6 ans qui se trouve juste à côté de moi, manteau rouge de Noël et bonnet  vert,  répond immédiatement : Fireman! 

“L’enfant donne tout, seulement l’adulte prend parfois mal.” Une réflexion contenue dans cet aphorisme formulé jadis remplit alors ma tête. 

Puis, je discute avec la femme seule, c’est alors qu’un tout jeune adolescent se rapproche de très près en nous écoutant attentivement, situation devenant presque gênante. Elle lui demande alors comment peut-on l’aider. Il cherche à intégrer l’Église catholique. Il est protestant. 

Insondables sont les voies du Seigneur. Je viens d’écouter un podcast sur les conversions des anglicans vers le catholicisme. Mais lui n’est pas anglican.

Sensibilité à fleur de peau.

Lors de la messe de Noël, une autre fille devant la crèche s’effondre en larmes en constatant que Jésus n’est plus dans la crèche, mais sur la Croix. Le silence gênant parcourt l’assemblée dans l’attente de ma réaction. 

Comme dans des cas similaires, la spontanéité est le seul moteur d’action. Oh! Non, je m’écris, ne penses pas à cela maintenant! Mais je sais que j’ai tout faux ou presque, car comment répondre à la détresse d’une enfant que Noël provoque. Cela renvoie à toutes les détresses d’enfants amplifiées par les fêtes de Noël, pour qui Noël n’est l’accumulation de bonnes nouvelles que pour les autres, pas pour eux, malades, handicapés, malheureux. 

Le souvenir tout frais de la célébration de la fête de la Mère de Dieu le soir du 31 décembre dans le foyer des sœurs de la mère Teresa à Bacolod aux Philippines auprès des enfants handicapés et personnes âgées, ne fait que renforcer cette interrogation.

Quelques jours après Noël, je reçois un message de mes amis de France qui me posent la question en lien avec Jésus sur la croix. Doit-on poser la croix à côté de la petite crèche  sur la table de repas de Noël? Certes, il faut être tout au moins un peu imbibé par la tradition comme véhicule d’une signification théologique afin de pouvoir poser des questions pareilles. 

Non, j’ai répondu, mais si elle s’y trouve, théologiquement  pas de contradiction, car l’un conduit à l’autre. C’est peut-être la raison pour laquelle on ne couvre pas les croix durant Noël, comme on le fait durant la Semaine Sainte. Mais la question demeure, la réaction de la fillette le prouve. Et sa détresse interroge notre pédagogie.  

Enfant, je me souviens de mon premier choc face à la souffrance lors du visionnage d’un film d’épopée de l’histoire polonaise où le héros est capturé dans un filet, et que l’on devine la suite. Je m’y voyais dans ce filet, incapable de bouger, ce sentiment intolérable a sans doute contribué à forger ma personnalité tellement attachée à la liberté de mouvements. Comme Clara, la fille des amis qui, née à l’aide des forceps, n’a jamais supporté un serre-tête ou autre béret. 

Cet Enfant étonnant

Alina Chapochnikov est une peintre polonaise du XXe siècle. Un de ses tableaux représente Marie qui, expose, montre l’enfant Jésus. Derrière la tête de l’Enfant se croisent, sous forme d’une croix, deux lignes lumineuses. Pas seulement la destinée marquée par la souffrance et la mort y est symboliquement figurée. La lumière de la résurrection brille déjà.

Des tableaux de l’artiste sont exposés de façon permanente dans le nouveau musée de Varsovie, situé dans le centre à proximité immédiate du Palais de la culture. D’une culture à l’autre, l’esprit humain cherche comment s’en nourrir et nourrir d’autres. 

« Dans l’art chrétien, la représentation de la Vierge Marie avec l’Enfant Jésus est le plus souvent désignée par les termes génériques de “Vierge à l’Enfant ou, surtout dans les traditions italienne et occidentale, de “Madone”

Cependant, dans l’iconographie byzantine et orthodoxe, des termes techniques plus précis existent pour décrire des types spécifiques de représentation où Marie “présente” ou “montre” son fils : 

  • Hodegetria (ou Hodigitria) : Ce terme grec signifie “Celle qui montre le chemin”. Dans cette représentation, souvent formelle et hiératique, la Vierge tient l’Enfant Jésus d’un bras et, de l’autre main, pointe vers lui, le désignant comme la voie de salut pour l’humanité.
  • Theotokos : Ce terme théologique grec signifie “Mère de Dieu”. Il est souvent inscrit sur les icônes (abrégé en MP OV) et souligne son rôle central en tant que mère de Dieu incarné, quelle que soit la pose exacte, mais il est fréquemment associé au type Hodegetria.
  • Eleusa (ou Glykophilousa) : Bien que ce type montre plus de tendresse (l’Enfant presse joue contre la joue de Marie), il s’agit d’une variante où l’accent est mis sur la relation d’amour maternel, mais elle reste une image de Marie et de son fils. « 

En résumé, le terme le plus précis décrivant l’action de “présenter” ou “montrer” Jésus comme le chemin est Hodegetria.”

Si je me suis permis cette incursion explicative, c’est pour donner à percevoir la panoplie de manières de situer l’enfant en lien avec Noël, l’iconographie chrétienne servant de canevas pour introduire dans le mystère du salut dont Noël porte les prémices que la fillette profondément attristée lors de la messe de Noël a parfaitement perçue, mais dont la prise de conscience demande à être accompagnée, comme dans tout le processus éducatif. 

Dans le lieu du concert, à Bkerké, la croix est visible sur la gauche debout contre le mur qui prolonge le chœur où se trouvent les artistes. Elle est mise en valeur par les reflets de lumières d’éclairage indirect projetées sur les murs qui jaillissent des spots commandés par la régie. Une suggestion, une coïncidence involontaire, difficile à savoir. Une chose est sûre, dans le concert tout converge sur le thème de l’enfant. 

“Rendez-nous notre enfance ”

“Rendez-nous notre enfance”, ce cri de cœur n’a pas d’âge, il a toute sa légitimité toute l’année et plus spécialement dans la période de Noël. Et la proximité du lieu du concert avec le lieu de naissance et de vie de l’autre enfant ne trompe pas sur les intentions des organisateurs. Là où il y a de la guerre, que règne la paix, condition parmi les plus fondamentales au côté de l’amour et d’une certaine prospérité. 

Donc permettons à chaque enfant d’être enfant dans la période de sa croissance vers la vie adulte. A Jésus aussi, oui, en nous! C’est pour cette raison qu’inlassablement nous célébrons chaque année sa naissance et regardons de plus prêt son enfance en pensant à toutes nos enfances présentes et passées. 

Chaque année nous l’accueillons en tant que nouveau-né, en entendant ses rires et ses pleurs, en suivant ses premiers voyages au temple, en Égypte et à Nazareth, au cours  desquels il apprend la vie. 

À l’aide de la sienne, c’est notre enfance que nous revisitons. Celle qui a été et qui persiste dans les souvenirs et surtout dans l’inconscient qui nous conditionne tant. C’est notre enfance en lien avec le sien, à lui, l’Enfant que nous auscultons grâce aux moyens fournis par la foi. 

Parmi ces moyens se trouve la confiante prière qui peu à peu libère d’un merveilleux nécessaire durant l’enfance pour grandir, mais à bien des égards, devenue inutile, obsolète le transforme en véritable rencontre ou tout le merveilleux prend corps d’une réalité. 

La plus merveilleuse de toutes est la capacité à s’émerveiller dans la vie quotidienne face à tant  de signes d’amour que l’enfant capte et rayonne. C’est précisément, la capacité à s’émerveiller  qui est le gage d’une foi vivante que l’adulte a su maintenir.

Une fois adulte, il lance d’autres défis, ceux qui sont référencées sur l’usage de la raison. Et surtout référencées sur l’usage de la confiance, réaffirmée, affirmée à nouveaux frais. C’est le défi de l’adulte qui doit tout vérifier pour savoir comment une telle réalité à laquelle on accède par l’émerveillement et y demeure par confiance maintenue et renouvelée chaque fois que nécessaire, peut se loger, mieux  se lover à l’intérieur de l’être humain que nous sommes. 

Philokalia

Philokalia signifie l’amour du beau.

Comme m’en informe l’Internet, 

Philokalia est un monastère, une école, un laboratoire et une ruche de production, de création, de performance et de ressourcement. Le tout dans une atmosphère ludique où se mêlent les séminaires, expositions, festivals, gastronomie, concerts et récitals, ainsi que les célébrations liturgiques. Les deux chœurs d’adultes et d’enfants se reproduisent partout au Liban et à Chypre, de même qu’en France, en Italie, en Pologne, en Allemagne et aux États-Unis.

Inscription syriaque.

Une mission

Pour sœur Marana, sa «musique est en mission pour la nouvelle évangélisation». Elle fait remonter son approche à la philosophie grecque qui avait réussi à dépasser le caractère subjectif de la beauté par une association avec le bien et le bon. Marana l’identifie alors au «beau don de Dieu qui est la musique ou l’art, en vertu duquel les membres doivent s’exprimer en mots, musique et action». Dans toutes les manifestations, les traditions et les styles, qu’il s’agisse de musique moderne, sacrée, classique, orientale ou populaire libanaise, nous sommes en présence d’une quête permanente du «regard de Dieu et du regard de la beauté incarnée en Jésus-Christ», écrit sœur Marana.

Bat qyomo (la fille du pacte) a parcouru du chemin, depuis sa chorale de Sainte Rafqa au monastère Saint-Joseph de Jrebta jusqu’à l’institut Philokalia au monastère de la Visitation de Aintoura. Elle a fait un pacte avec le Christ, avec la beauté, avec son Église antiochienne, avec sa culture et sa langue syriaque, et avec les hommes, les femmes et les enfants d’un Liban qu’elle ne laissera pas dépérir. Elle a rendu la vie à ce monastère, bâti en 1744, en le transformant en 1862 en l’une des premières écoles de jeunes filles, avant qu’il ne soit abandonné et tombe en ruines. Grâce au patriarche maronite, Mgr Béchara Pierre Raï, qui a confié le couvent à Philokalia, et grâce aux donations du gouvernement hongrois en 2019, l’ensemble des bâtiments a retrouvé sa splendeur d’antan.

Plus qu’un simple édifice patrimonial, il est devenu un manifeste et un message d’ouverture du milieu monastique envers la société, afin de renouer avec la tradition ternaire qui a érigé le Liban sur la complémentarité entre l’Église, le monastère et la société. Chaque couvent est une maison du peuple et est appelé à demeurer ouvert pour rester fidèle à sa mission et à sa nature au sein de la triade. Il est responsable de la culture, de l’art, de la musique, de la spiritualité et de la liberté qui forment l’identité et l’âme du Liban.”

Fin de citation, longue, mais volontairement laissée pour goûter à toutes les évaluations que je pourrai résumer  en y voyant le passage des triades à la sainte Trinité. Dans laquelle se love l’amour et la paix.

La Paix est possible.

Sollicité pour bénir l’assemblée à la fin du concert, avant de le faire en introduction, le Patriarche, sa Béatitude Béchara Pierre Raï affirme croire que la paix est possible. 

Les Polonais qui sont au Liban, -où, comme ils le disent, ils se sentent comme chez eux-, affirment vouloir tout faire pour aider le Liban, et surtout les enfants qui sont là et qui représentent tous les enfants du Liban et tant d’autres ailleurs.

Très modestement, à Hong Kong lors de la messe de Noël, depuis plusieurs années, nous organisons une collecte dédiée au Liban. Une tradition symbolique aux contours d’une solidarité qui transcende les distances géographiques et culturelles.

Depuis que l’Enfant Jésus a grandi en toute vitesse, désormais bien adulte, il reçoit le baptême en signe de solidarité avec le genre humain. À cette occasion, il est reconnu comme fils qui a tout ce qu’il lui faut pour mener sa vie. Et sa mission. 

J’ai demandé à mon ami, Mgr Mounir, évêque de Batroun, s’il connaissait ce concert. Oui, il savait son existence. Non il n’y était pas, mais c’est tout comme. 

FIN