L’art est-il une voie d’accès à Dieu ?

C’est le titre d’un poste fait par Aleteia, un portail numérique, une de nombreuses agences de communication catholique par lesquelles l’Eglise essaie de promouvoir la pensée chrétienne et à l’occasion de clarifier bien des sujets qui la composent.

 

Très honnêtement, surtout dans le contexte actuel on peut se poser une question pareille. Certes, cette question n’est pas nouvelle. Le rapprochement entre l’art et Dieu a toujours existé dans les différentes cultures et toutes les civilisations, les traces en sont évidentes. Tout au moins en termes historiques, c’est déjà une réponse positive donnée à la question aux allures rhétoriques.

 

Mais le monde actuel est si marqué par son divorce avec la religion en générale et le christianisme, surtout catholique. Divorce auquel a abouti le processus d’émancipation de la modernité à l’égard de toute religion établie. Dans ce contexte, la question suggère davantage une véritable interrogation et requiert une réponse argumentée. Le défi est donc de taille.

 

Les voies d’accès à Dieu sont multiples et souvent bien mystérieuses, voire impénétrables. Il y en a autant qu’il y a de manières dont l’homme s’exprime en cherchant le contact avec l’extérieur. Les voies d’amour et de pardon sont deux autoroutes à grande vitesse, sans limitation même, comme certains tronçons d’autoroutes en Allemagne.

 

Puis deux autres routes secondaires (comme celles des itinéraires bis empruntés lors des chassé-croisé des juilletistes et aoûtiens sur les routes de vacances) sont la souffrance et la réflexion. Ces deux ci, la souffrance d’abord, et la réflexion qui s’ensuit, sont si souvent pratiquées, qu’elles déposent des touristes transformés en pèlerins au pied de la grandeur divine.

 

Mais il reste une voie éthérée, que le correcteur automatique de mon téléphone portable sur lequel je rédige ce texte voudrait faire écrire avec l’orthographe polysémique voix. Deux sens différents pour occuper l’un la surface, l’autre l’espace. Sur l’un ça roule, dans l’autre on vogue. Et pourtant, je ne le dicte pas, j’écris. Éthérée et voix semblent plus logique, pourtant éthérée et voie doivent pouvoir bien exister aussi.

 

C’est la voie éthérée de la vie spirituelle, la plus pure possible, celle des anges qui dans leur extase mystique sont la louange de l’Éternel. Une extase pareille, on ne l’obtient jamais à l’aide des stimulants des opiacés ou leurs cousins plus ou moins chimiquement préparés. Elle se maintient par une stimulation naturelle, d’intensité toujours égale, obtenue d’une proximité irradiante de l’Éternel en question. Une voie céleste.

 

Et de plus, ces anges ne sont pas muets, ils chantent les louanges. Et puisqu’ils n’ont pas besoin de respirer, ils peuvent chanter dans un continuum qui ressemblerait au moins aux chants grégoriens.

 

Leur voix doit ressembler au moins, (au bas mot, j’ose dire) à celle produite par les immenses tubes des moines tibétains qui essaient d’y rejoindre les résonances profondes de la terre et de tout l’univers.

 

Au ciel comme sur la terre, la poussière sonore cosmique transposée dans le sas d’entrée céleste en flux sonore par lequel la création honore son Créateur. Et lui, le Créateur magnanime, agréé une telle offrande, faite librement, pas sur commande.

 

Et pour que mon exposé roule, je vous propose de voir comment vogue l’art dans les airs qui entourent nos vies et en fournissent un environnement favorable pour de telles explorations. Les airs sont réservés à la sublimation de l’hypersensibilité de l’humain, qui par des multiples voies tend à se comprendre en s’exprimant de la sorte.

 

Et le sort que lui réservent les expressions artistiques est aussi varié et incertain dans sa finalité que multiples sont les voies par lesquelles elles s’expriment. Cette variété rassure, parfois surprend, ou encore franchement déconcerte.

 

Après cette introduction, pardon la première partie, voici la suite de la thèse du portail.

 

« L’art est image de Dieu, au-delà de toute beauté. La création artistique est une voie privilégiée pour que l’homme moderne s’ouvre à ce qui le dépasse, et rejoigne le mystère que les artistes expriment. »

 

On pense d’abord à l’art comme à une invitation à dire le meilleur de ce qui habite les profondeurs parfois bien ténébreuses de l’être humain. 

 

L’art moderne y trouve souvent son inspiration, cherche à explorer la face cachée, souvent ténébreuse de l’être humain à l’aide des progrès faits dans la connaissance de la psyché, fournit des matériaux de base nouveaux, capables d’envisager des réalisations artistiques qui répondent à une réelle attente. Car pour se comprendre, et qui ne le voudrait pas, il n’y a pas mieux que des stimulations mises en interactions avec nous-mêmes dans les jeux de miroirs.

 

De façon positive surtout on constate des réactions similaires. C’est beau, cela me parle, je m’y reconnaît, j’ai envie d’y rester. C’est une extase et une sérénité qu’un tableau, une sculpture, une composition musicale, un poème me procurent. C’est une extase dans laquelle on est comme magnétisé, attiré puis demeurant sans ni envie ni même le pouvoir de s’en sortir, de la quitter.

 

Encore un peu et on nous prendrait pour des anges, mais hélas, revenons à la réalité, qui, elle est beaucoup moins extatique. Lors de l’atterrissage, qui souvent ressemble à une chute plutôt incontrôlable que libre, on y laisse des plumes. Jusqu’à la fois suivante, où soulevé de nouveau on devient bien que grave, mais léger du poids des plumes, plumes des anges.

 

De cette extase et de cette sérénité que le tableau, sculpture, composition musicale, un poème me procurent, j’ai envie d’en garder le trésor de la belle rencontre avec moi-même. L’envie prend à déposer tous ces trésors sous forme des gerbes et couronnes de fleurs devant le monument pour honorer les soldats inconnus de la bataille en faveur de ces trésors. 

 

Les soldats qui se sont portés volontaires pour chevaucher mus par les idéaux de la sublimation, ils y ont marcialement œuvré, tels des pégases chevauchant les espaces éthérés des no man’s land

On voudrait que la Muse soit au service de l’art. Mais là, même si ce n’est pas un canular, il ne faudrait tout de même pas trop s’y attacher pour ne pas inverser la vapeur et faire tourner la machine artistique à l’envers. Ce n’est plus une rencontre, c’est juste de l’opportunisme, qu’hélas on peut aussi être tenté de vouloir emprunter.

 

La beauté, parlons-en. Le portail affirme : “Il existe une conception chrétienne de l’art comme chemin de vérité qui renvoie à la beauté, qui révèle la beauté. La beauté est promesse et splendeur de la vérité et de la bonté, c’est-à-dire de Dieu. Dieu est beau et bon. Le Christ est « le plus beau des enfants des hommes » (Psaumes 44, 3) et le « beau pasteur » (Jean 10, 11) venu rendre à l’homme sa beauté première.

 

Cela m’inspire plusieurs choses : tout d’abord cette fameuse phrase de Dostoïevski : la beauté sauvera le monde. Dostoïevski glissait dans la bouche d’Hippolyte Terentiev, l’interlocuteur du prince Munchkin une interrogation qui pourrait être aujourd’hui la nôtre :

« Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ? Messieurs… le prince prétend que la beauté sauvera le monde. Et moi je prétends que, s’il a des idées aussi folâtres, c’est qu’il est amoureux… Ne rougissez pas, prince ! Vous me feriez pitié. Quelle beauté sauvera le monde ? » (Dostoïevski, L’Idiot).

 

Oui, quelle beauté ? Celle du poème ? Celle des amoureux qui, depuis que Brassens les a capturés dans sa chanson, se bécotent sur des bancs publics ? Après tout, les amoureux sont aussi des poètes à leurs heures perdues pour les autres, mais justement plus que jamais retrouvées pour eux-mêmes.

 

Et la beauté des profonds moments de silence, lorsque, après une séquence de musique endiablée, soudain tout se tait, mais où tout résonne, le silence capte les délices des vibrations de la rencontre.

 

La beauté oui, mais laquelle, sûrement pas en premier celle de trois grâces, de tous les Botticelli. Elle en est un reflet, mais en termes d’extase, peut mieux faire. Pour être dans une honnêteté totale, celle qui ne se contente pas des beautés passagères, il faudrait s’avouer, souvent à notre corps défendant, à la source des trois autres grâces que sont la foi, l’espérance et la charité.

 

C’est là, dans de tels réservoirs axiomatiques que se trouve la beauté zygomatique de toutes les Madonna sous le nom commun de Notre-Dame. C’est l’original de toutes les Mona Lisa, le chemin qui met de l’un à l’autre étant encore à peu près traçable.

 

Avec la mort de Dieu dans les camps de concentration de toutes les fabriques des horreurs, la beauté en a pris du plomb dans l’aile, elle y laisse des plumes et parfois on se perd dans des élans pornographiques de leur exhibitionnisme, on ne sait même pas comment la beauté est habillée des sublimes, car divines, parures déposées sur les corps bien humain sur lequel on se contenterait de paillettes.

 

La beauté sauvera le monde, ou ne le sauvera pas, les deux se valent. C’est qu’il y a une alternative à la beauté, une porte de sortie pour y échapper, c’est de se mettre dans la posture d’une laideur qui devient le mâle dominant dans la basse-cour des prédateurs, artistiquement domestiqués, car maîtrisés dans les élevages commerciaux, ou on vend cher la peau du crocodile.  

 

La beauté sauvera le monde, je l’ai entendu de la part de mon accompagnateur spirituel. Nous ne nous étions jamais expliqués sur cela. Mais cela m’a laissé pensif, comme Dostoïevski, pour savoir laquelle ? Celle du Christ, bon sang, on s’empressera d’accélérer pour ne pas me voir patauger dans le bourbier de l’humanité en perte de sa beauté. Justement celle du Christ, mais où est-elle alors ?

 

La citation docte d’Aleteia renvoie aux deux références emblématiques, appliquées au Christ, une post factum, considéré comme « le plus beau des enfants des hommes » (Psaumes 44, 3), l’autre, d’après saint Jean, cité par l’intéressé lui-même, le trouvant de « beau pasteur » (Jean 10, 11).

 

Lui, le Christ, bon pasteur de l’Évangile est ici présenté comme beau. Est-ce alors la beauté qui exprime la bonté, car les deux sont possibles ? Ou alors la valeur esthétique que l’on reconnaît dans toute beauté surpasse la valeur éthique de la bonté, au risque de supprimer cette dernière ? L’émotion du moment comme fruit de sublimation, au détriment de la finalité sous forme d’un horizon qui sans se laisser atteindre est bien là pour suggérer son au-delà.

 

La beauté et la bonté du Christ sont à la foi bien concrètes et atemporelles. Ce sont comme ces icônes qui représentent ce Christ venu rendre à l’homme sa beauté première. Et pour la deviner, suivant le regard posé sur son icône, en devine le chemin qui attend ses admirateurs extasiés. Chemin de bonté qui dépasse tout entendement.

 

En effet, quand on sait par où il est passé pour y parvenir, on peut se poser, pas tant la question de savoir de quelle beauté il s’agit, mais plutôt celle-ci : où est-elle ?

 

Saint Augustin l’a décrite comme étant bien cachée en lui, alors qu’il était en train de vagabonder sur les beautés bien humaines. Mais où est la beauté de ce Jésus, que certaines imaginaires littéraires et ou cinématographiques auraient aimée aussi voir révéler sa beauté d’homme auprès de sa douce Madeleine.

 

Hélas, de Madeleine, pas seulement celle de Proust, il n’en reste que des larmes qui sont recueillies dans les reliquaires d’un passé présent de notre pauvre, mais chère et tendre humanité. La beauté du Christ n’est pas là. Où est-elle alors ? Elle est attachée sous forme d’un écriteau que Pilate a mis au-dessus de sa tête sur la croix : Celui -ci est le roi des juifs.

 

Irrésistible est alors l’envie de mettre cette phrase en parallèle avec celle de Coluche, qui pouvait se décrire et décrire d’autres comme étant le roi de cons. Ni juste pour le Christ, ni élégant pour Coluche, il figure désormais en cette proximité ou le tragique de la bonté côtoie l’impossible apparent de la beauté. Et pourtant les deux y sont. L’idiot de Dostoïevski ne va pas s’en sortir amoindri non plus.

 

Évidemment, cela ressemble à une farce, et c’en était une. Mais il y a des farces dont Dieu se joue et les retourne à son avantage. Et au nôtre, si cela toutefois nous chante. Mais cela est une autre histoire, car celle des anges qui chantent la louange d’un Dieu dont ils contemplent la face.

 

Nous au mieux, nous pouvons être face à face avec nous-même et encore quand le psychanalyste et autre coach nous oriente dans la bonne direction le miroir de nous-même. Nous y voyons, souvent, ce que nous cherchons. La beauté est invisible pour les yeux mais elle est reconnue par le cœur.

 

Mgr Stanislas Lalanne, l’actuel évêque de Pontoise, dans son homélie prononcée lors de la messe célébrée ô combien aux accents artistiques à Auvers sur Oise à l’occasion de l’ouverture du festival de musique le 6 juin dernier, en parle en ces termes:

 

L’Église a besoin de l’art, non seulement pour transmettre le message du Christ mais pour permettre d’entrer dans ce qui fait le cœur du mystère chrétien, le cœur du mystère eucharistique.

 

La beauté du Christ se cache dans son message, dans son sacrement.

 

Culture, in its best form, flows freely, and quietly. Je lisais dans le journal local il y a quelques jours. Une belle invitation à l’esprit humain de s’épanouir dans une sublimation appuyée sur des fondations culturelles qui lui sont propres.

 

Une telle disposition de la culture au service de l’esprit humain est le vrai chemin pour trouver la beauté du Christ qui, comme dans un miroir inversé au travers la laideur humaine d’un homme outragé, la porte sur son corps entier, parce que jusqu’à dans l’âme il porte les stigmates d’un amour qui n’a jamais dit la totalité de sa beauté.

 

L’art est une expression du sublime de l’homme, l’art d’approcher Dieu dans l’art est un chemin par où passe aussi la passion du Christ pour l’homme et parfois l’homme lui rend la pareille.

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Illustration :

Véronique Ellena, artiste, Pierre-Alain Parot, maître-verrier, commande publique pour le millénaire de la cathédrale de Strasbourg, Chapelle Sainte-Catherine, 2015.