Le choix, vaste programme
Deux jours après la soirée avec l’auteur de 10 recettes (Cf. Podcast du 8 mars 2026) je me retrouve de nouveau chez Parenthèse. Le sujet m’intéresse. Il porte sur le choix et ses conséquences.
Tous, nous faisons des choix, tout le temps. Nous les embarquons avec nous pour nous aider à nous orienter dans la vie. Mais le risque de tourner en rond est toujours élevé. Le choix est toujours celui de bouger, ou au contraire de s’interdire de bouger. Notre vie balance entre action et sidération.
Consciemment, librement, à la suite d’un discernement pour le meilleur de nous-même, sans que ce soit au détriment des autres (le moins bon des autres), ça c’est dans les situations idéales qui ne sont pratiquement jamais possibles.
Ni héros, ni pantins, nos choix auréolant nos têtes d’un halo, de façon qui nous est seulement connue, celui d’avoir posé un acte de liberté. Les proportions entre la liberté et la nécessité, mais aussi les non-choix, sont connues seulement par notre subconscient, et Dieu si nous le mettons dans le coup.
Le choix de S.
Cela ressemble à un thriller avec une enquête policière menée par l’auteur qui ne se déguise pas en inspecteur Kojak, mais le fait pour son propre compte, en qualité de journaliste ou de grand reporter d’investigation.
La particularité de cette histoire tient à la banalité du contexte de vie du héros, ce qui tranche avec la valeur ajoutée à la décision. Grâce à laquelle, la banalité d’une vie professionnelle devient l’écrin pour sanctuariser la valeur exceptionnelle d’un choix fait par cet homme aux conséquences planétaires.
Les décisions sont toujours surdimensionnées dans leurs conséquences par rapport à ce qu’elles accomplissent réellement dans la banalité d’une vie, comme une autre. Est-ce vraiment une vie comme une autre?
Dans le cas de S, sa vie fut projetée et presque écrasée, au moins bien éclaboussée et écrabouillée même, à cause de la valeur ajoutée que l’on a assigné a posteriori à son geste.
La banalité de S.
La valeur ajoutée au geste n’enlève en rien la banalité de sa vie. Une biographie bien classique, ennuyeuse, monotone dans ses éléments saillants comme dans ces aspérités ténébreuses que la société et l’époque déposent en plus de ce qui est déjà naturellement hérité d’une vie quelconque.
Quoi d’excitant dans la biographie d’un homo sovieticus quelconque, né entre deux guerres qui dans le sillage de l’ambiance générale voue toute sa vie à la guerre. Par le maintien de la paix. Réussira-t-il ? Sa vie va le démontrer.
Né dans une famille pauvre qui a échappé, tout au moins dans le cas de ceux qui y survivront, à tant de pièges mortels tendus par les vicissitudes de l’histoire, des bourrasques des guerres, des purges dont les tourbillons n’épargnent personne.
S. veut que sa vie serve à quelque chose. Échapper à la misère, c’est un programme minimaliste. Être fier de servir à quelque chose, c’est trouver une valeur ajoutée à la monotonie de la banalité.
Cerné par l’ambiance guerrière, servir dans l’Armée Rouge ne peut que faire redorer les blasons de son âme et de son cœur. Son corps ainsi respecté et bien nourri n’aura pas à en rougir, il sera fier d’appartenir à une race de gens bien. Qui nécessairement méprisent les autres, les pauvres pouillots qui n’ont rien compris à la vraie vie. Ni au cours de l’histoire.
La banalité de V.
V. est l’auteur du livre consacré à S. Un chercheur quelconque, sinologue même, éditeur et auteur. Je vous l’accorde, la banalité d’une telle vie échappe un peu aux règles strictes de la grammaire et de ses casuistiques. Oui, c’est un homme de culture qui a été propulsé dans les hauts gratins des nimbo-cumulus de la belle vie des belles lettres.
Un inventeur de mots, doué, mais pas un imposteur, un chercheur de vérité qui comme chacun sait se présente à midi de ses désirs. En cherchant la vérité de l’autre, il se complait (sans une once de narcissisme) dans une recherche de la sienne. Comme nous tous, car nous tous nous procédons aux projections par comparaisons et jugements.
Présenter les faits (même bien romancés, mais de façon totalement avouée et assumée) permet de se prémunir des poisons (dans ce qu’il y a d’excessif) de projection et de jugement (cf : allusion aux cinq poisons de la vie relationnelle quelconque et du couple en particulier). En laissant au lecteur le plaisir de découvrir les détails, si d’aventure celui-ci se laisse emporter par les doses de curiosité supérieures à ce qui est prescrit comme minima pour le bien-être de l’existence de celui qui en use.
La traversée du désert
Pour V. trois ans d’une attente entre la fin de l’écriture et la publication. Les réticences sont tristement classiques : Non, ce n’est pas vendeur. Un officier soviétique qui prend une décision contraire au protocole, alors qu’il est chargé de la surveillance de la sécurité aérienne sur l’immense pays qu’il sert en bon soldat, aucun intérêt!
Un héros malgré lui, que peut-il sortir de bon d’un pays qui dans les années 2020 vient d’agresser son voisin ? Inaudible! Ni la presse, ni les éditeurs, silence radio, circulez, il n’y rien à voir. C’est en France.
On sait que les effets de mode touchent tous les domaines de la vie individuelle et collective. Qu’ils attrapent aussi les têtes, pas seulement bien pleines, mais aussi pour beaucoup bien remplies, car bien rangés, donc bien faites, cela autorise tout timidement mais tout de même d’émettre un soupçon d’étonnement.
V. a publié des carnets de voyages agrémentés aussi de fictions, car c’est ainsi que l’on se comprend le mieux. Le noyau dur de cette fiction n’a rien avoir avec la fiction, c’est la pièce maîtresse de l’ouvrage. C’est le pivot du raisonnement qui fait mouvoir l’intrigue au gré des vents de perestroïka contre lesquels on s’accroche comme on peut. Pour ne pas se faire éjecter du système qui nous a fait tellement de bien.
Des deux côtés du mur du rideau de fer, deux banalités se partagent l’empire de l’humanité : une qui permet de garder au chaud le corps alimenté de vodka et des cigarettes ordinaires, et de l’autre dans le même but le cognac et le cigare.
V. commence à comprendre que dans ce projet, révélateur d’une gêne que la banalité ainsi perturbée provoque, il y a pour lui comme un fouet de conscience. Son ostracisation n’a duré que trois ans, mais c’est long surtout après le covid.
Salut vient de la Rue de…
Un jour, il y en a un qui a dit, je prends ! Immédiatement, un grand succès de librairie. Toujours sans appui d’une machine communicationnelle à fabriquer les événements comme on produit de la neige artificielle pour permettre aux amoureux de la glisse de s’éclater. L’entreprise d’édition est fascinante. Elle doit nécessairement rapporter, et même parfois gros, tellement gros, que l’on peut travailler à perte, un peu, mais pas trop, ailleurs.
Elle s’appelle Rue de l’échiquier fiction, la maison d’édition à contre-courant, mais précautionneuse tout de même. La fiction permet d’échapper à la réalité, y compris celle de la responsabilité devant les détracteurs qui brandiront la pancarte avec l’inscription bien connue : “J’accuse!”
Parenthèses
Si je ne vous ai pas perdu en chemin, vous avez le droit à la réalité y compris celle de la fiction. Nous sommes le mercredi 25 février, le lendemain du triste anniversaire de l’invasion de l’Ukraine, il y a tout juste 4 ans.
Si je fais le bon calcul, la traversée du désert de l’auteur V. correspond aux trois premières années de ce conflit et la dernière connaît une sorte de résurrection de son projet éditorial sorti des limbes dans lesquelles l’avait plongé l’hiver éditorial. D’où sa présence à HK dans ce lieu.
Vincent Hein est bien connu dans le monde de l’édition et de l’écriture. Sa qualité de sinologue n’est pas bien visible, car elle n’y est pas mise en valeur, faute du lien direct avec le thème de la rencontre, mais c’est sans doute pour une autre fois.
Il milite pour la paix, ouf! Le fait divers qui a inspiré son livre fiction honore l’attente de l’humanité. Pas celle endormie sous les lauriers de la réussite à protéger, mais celle qui a un cœur sensible, normalement constitué. Et nous sommes tous impressionnés par ce qu’il raconte sur le héros de sa fiction qui, lui, héros, est bien réel.
Moscou
Il est tard dans la soirée. S. a été contacté plus tôt dans l’après-midi par l’administration de son travail pour lui annoncer qu’il serait obligé de prendre le service cette nuit-là en remplacement d’un de ses collègues malades.
S. va préparer son départ pour le travail. Sa femme Raïssa, malade de cancer, restera toute seule, cette nuit-là aussi. C’est un crève-cœur pour lui, mais il n’a pas le choix. Il ne peut que s’assurer qu’elle dorme bien durant son absence, ce qui n’est jamais garanti.
Il l’aime par-dessus tout, c’est la femme de sa vie. Mais son métier l’oblige à une présence ailleurs.
Nous sommes dans la nuit du 26 au 27 septembre 1983, au cœur même de la guerre des étoiles, bien lancée par l’administration de Reagan pour épuiser économiquement les soviétiques dont les fondations donnaient déjà, depuis un certain temps (depuis toujours?!), les signes de faiblesse et une fois ainsi secoué, le système savamment construit pour le bonheur de l’homme sovieticus, pourra, à la plus grande joie du monde libre, s’ébranler pour absorber dans son ventre les nouveaux venus avides de consommer, pas seulement des cigarettes et de la vodka, sans oublier le caviar pour compléter rapidement la liste de clichés, mais aussi et surtout d’autres produits qui sont en usage seulement (pour le moment!?) chez les dépravés de l’Ouest.
Ce n’est pas la guerre des étoiles, c’est la guerre de tranchées pour savoir qui est le plus méchant, et on le saura après la défaite de celui qui va perdre (que l’on me pardonne ce pléonasme ou tautologie). Déclaration étant faite par le vainqueur, l’autre n’aura qu’à ruminer sa situation déplorable pour savoir comment prendre sa revanche. Comme toujours!
Évidemment cela ne suffit pas pour rendre compte de la réalité bien plus complexe que ces quelques clichés (encore!), mais cela plante le décor de ce que fut le réel paysage de l’affrontement entre les deux géants, héritier de la fin du second grand conflit mondial.
Il est minuit passé
L’alarme sonne, l’alerte est donnée, les sirènes arrachent tout le monde de la torpeur de la nuit somnolente. Et c’est S. qui est le plus concerné, car c’est lui le responsable de la sécurité aérienne. L’alerte se répète 5 fois, comme si une attaque depuis le détroit de Béring était lancée à l’intérieur du territoire soviétique. Pas une seconde à perdre.
“Plus qu’un officier opérationnel, Stanislas Ievgrafovitch Petrov était un brillant scientifique qui avait travaillé au développement des algorithmes militaires chargés d’analyser les données émises par les capteurs terrestres et spatiaux.
Sur les questions d’alerte antimissile, il connaissait son sujet sur le bout des doigts et avait prévenu son état-major : il ne s’agissait que des machines, d’outils de calcul parfois à peine plus sophistiqués qu’un bidule de farce et attrape…”
C’est comme pour le Gévaudan, qui, si savamment mis en scène par la narration révolutionnaire française, la science doit être le meilleur rempart contre les préjugés que nourrit l’ignorance pour s’assurer de la bonne décision.
Mais le colonel Petrov n’est pas seulement scientifique, il est aussi un militaire obéissant à qui on a suffisamment injecté du poison de projection et de jugement et de comparaison que sa sensibilité humaine eût été inébranlable devant un éventuel déclenchement de contre-attaque avec les conséquences qui aujourd’hui sont estimées à 220 millions de morts dans les 10-15 minutes qui suivront. Aujourd’hui encore la peur bleue d’une erreur technique pend au nez de tous les grands.
Bien sûr, il prévient ses supérieurs pour leur annoncer que c’était une fausse alerte. Le chef de l’état-major interrompu dans son sommeil éthylique n’attendait que cela, « Camarade, c’est une fausse alerte. Dormez bien ». Son ami et collègue, le météorologue Konstantin Dimitrievitch, lui transmet les données qui le confortent dans son jugement.
Un phénomène extrêmement rare des reflets de rayons de soleil sur les nuages produisait l’effet d’une illusion optique qui pouvait conduire au constat d’un engin en vol, mais l’engin, personne ne l’a jamais vu.
Mais dans la salle de surveillance, il y a un ange gardien qui veille au respect des règles et du protocole. Le commissaire politique presse d’alerter le commandement suprême, mais Petrov ayant réglé l’affaire avec le général, n’a nullement envie d’alerter le Kremlin. Il ordonne d’enfermer le commissaire que l’on pouvait entendre hurler “vous êtes un connard Petrov, un dangereux connard”. Ne me demandez pas si cette scène fait partie de la pure fiction.
Ouff!
“Soudain à une heure douze minutes tout s’arrêta”. Petrov recevra un blâme et promotion de placard pour avoir remis en doute la qualité d’équipement scientifique de l’Armée. La science et les archives lui ont donné raison de s’être méfié des algorithmes. L’algorithme prédisant la victoire certaine a déclenché la guerre des USA au Vietnam.
Il sera même médaillé par l’Organisation des Nations Unies, ce qui occasionnera son unique voyage en dehors du pays pour constater que la banalité est partout la même, et que les occidentaux, contrairement à ce qu’il s’imaginait à cause de sa bonne éducation, n’avaient pas vraiment des têtes d’animaux.
Un soulagement renforcé par une enveloppe en US dollars comme prix de son courage. Mais la banalité du mal côtoyant la banalité du bien, il continua jusqu’à la mort sa vie de veuf retraité morne, qui, à son tour, attendait son heure.
Heureusement, qu’il y avait son ami Konstantin Dimitrievitch.
Épilogue
Puisque nous sommes le dimanche de Pâques, qu’il me soit permis de faire cette incursion sur le cas de Jésus de Nazareth, prophète, messie, fils de Dieu, de la même nature que le père (peu importe ici où l’on s’arrête pour mettre le curseur de la vérité que l’on lui assigne).
Les conséquences de sa vie et de sa fidélité furent infiniment bien au-delà de ce qu’une mort, atroce soit elle, pouvait “espérer” comme « récompense » de la part des siens, qui s’y reconnaissent comme bénéficiaires au moins d’un sentiment de gratitude à l’égard d’un proche.
Dans le cas de Jésus, le prix du courage pour garder la fidélité sans faille dans un corps malmené à l’extrême avec la gratuité de la méchanceté, est la reconnaissance éternelle d’avoir détruit les portes du royaume des morts pour introduire dans celui de la vie.
Les portes du Saint Sépulcre peuvent demeurer fermées cette semaine sainte et Pâques pour des raisons sécuritaires, dont il ne m’appartient pas d’en juger ou estimer la valeur.
Cette inaccessibilité devient symbole d’une force contradictoire entre ce que nous, les simples humains, nous pouvons et ce que peuvent les forces spirituelles que tous les instincts religieux fleurent et parviennent à reconnaître.
Heureusement, qu’il y avait son ami, Konstantin Dimitrievitch.
FIN




