Aujourd’hui je voudrais vous présenter une réflexion aux accents bien personnels, mais qui je pense pourraient rejoindre l’expérience de beaucoup. D’ailleurs vos réactions éventuelles pourront en être un vérificateur. Avant d’y aller un petit détour sur le terrain général pour planter le décor. 

Il s’agit de notre rapport à la mémoire, d’où le titre: Syndrome du poisson rouge. Je voudrai l’aborder dans un sens bien particulier, celui de notre vie spirituelle. Même si la capacité cognitive y est engagée, fondamentalement, il n’est pas question dans mon propos de la mémoire au sens de la capacité de fixer les nouvelles informations et les garder dans la mémoire profonde. Ou alors comme une étape nécessaire pour aller plus loin. 

Il s’agit d’une mémoire profonde, certes, mais celle qui nous relie avec quelque chose qui nous dépasse qui est au-dessus de nous et qui en même temps est confusément ressentie comme étant au-dedans. Ce quelqu’un chose ou quelqu’un qui de façon parfois bien mystérieuse est relié à notre passé et conditionne notre avenir tout en accompagnant notre présent.

La mémoire spirituelle c’est quoi? 

Vous êtes vous déjà posé la question sur votre premier souvenir d’un éveil à la foi, éveil à la dimension religieuse? Au sens où vous aviez senti être reliés à une présence mystérieuse d’une réalité qui vous dépasse et en même temps vous attire? Cela pouvait se produire lors d’une visite à l’église, lors de la fête de Noël et de la crèche vivante à laquelle vous participiez, d’une lecture, d’une promenade etc. Et quel souvenir avez-vous de l’apprentissage de données de la foi, du catéchisme, de l’aumônerie, de la préparation aux divers sacrements et leurs réceptions…? 

Notre vie spirituelle est dépendante de la capacité que nous avons développée pour stocker des informations, sensations. Et surtout notre vie spirituelle est dépendante de la manière dont le contenu de ce stockage nous accompagne et contribue à nous transformer en lien avec la grâce de la foi ainsi accueillie.  

Tout ceci s’exprime au travers de notre culture familiale, celle de notre milieu, de notre pays avec sa ou ses langues et ses codes qui marquent notre manière de croire. La mémoire spirituelle en est un réceptacle et un révélateur. Et cela se voit nettement dans les situations limites de passage d’une foi d’enfant à la foi adulte, mais aussi dans le passage d’une culture à l’autre.

Ce qui est mon cas sur lequel je reviens maintenant. 

Je ne sais pas comment c’était chez vous, mais le souvenir que j’ai de mon apprentissage des données de la foi, était long et laborieux et très souvent lié au syndrome du poisson rouge. Ce phénomène s’est même manifesté de façon accrue lors du changement de pays et de culture. Venu de Pologne pour vivre en France, tout en restant dans le contexte religieux catholique, en tant que laïc, simple baptisé dans un premier temps pour devenir prêtre et religieux dans le second, j’ai dû tout reprendre, j’ai dû tout réapprendre. Une démarche qui s’accompagnait d’un désir d’intégration culturelle totale, et peut être ceci explique cela. J’ai donc expérimenté à quel point la foi et ses expressions en termes de fonctionnement mental qui l’expriment et en terme de comportement religieux sont conditionnées par la culture du pays.

Toujours est-il qu’immergé dans la première culture d’abord, dans la seconde par la suite, sauf quelques exceptions, passer et repasser aux mêmes endroits des données de la foi, a rarement été pour moi couronnés de succès, cela ne s’imprimait pas. 

Presque désespérant quand on voyait le résultat, à la limite de rupture, à quoi bon cela sert que de s’obstiner dans cette direction aux contours si peu précis, si peu nets, si flous comme de la brume de la montagne chinoise ou japonaise. 

Alors c’est la tentation de vouloir se consacrer à ce qui marche et qui permet de rentabiliser pour un effet immédiat qui se manifeste, au lieu de travailler à perte. C’est alors que la poésie m’avait servi de pont pour relier les deux rives si éloignées qu’étaient la mémoire sensible et la mémoire spirituelle. 

Mais il fallait bien plus que cela. Il y avait quelque chose qui poussait de l’intérieur pour aller dans cette direction de la rive spirituelle. Et même la difficulté à fixer les données de la foi dans les profondeurs de mon âme n’était pas l’obstacle suffisant pour me décourager jusqu’au bout. Éprouvé, mais pas encore vaincu, j’ai continué mon chemin d’inculturation à la française, en étant persuadé de la bonne orientation de la vie ainsi engagée dans la dimension spirituelle.

La rude labeur dans le domaine de la foi est liée à la persévérance qui n’est pas le résultat d’un volontarisme, mais quelque chose de mystérieux qui nous pousse à continuer dans cette direction. Un appel au dépassement de soi qui devient le seul chemin de l’accomplissement de notre propre vie. Confusément on pressent que c’est la bonne direction, on y est attiré, tout en passant par des zones de brouillards successifs, presque sans répit et qui ne semblent jamais pouvoir se dissiper.

Tu seras un homme (au sens générique du terme, faut-il le préciser?) quand tu auras traversé des épreuves qui te feront grandir. Et alors qu’est ce que l’on fait des épreuves qui ne semblent pas faire grandir? (Ce serait peut-être un thème à développer une autre fois)

La foi, dans un mouvement englobant tous ces aspects de la vie, en devient le réceptacle et le contenu. 

Réceptacle car pour Dieu il n’y a pas de produits dérivés de notre vie qui ne soient pas réutilisés. Tout est récupéré par lui dans tous les sens du terme pour y mettre de sa vie. Tout est réinitialisable dans sa potentialité divine et souvent réinitialisé concrètement par notre plus ou moins clair et conscient assentiment. Y compris nos amnésies passagères ou durables au sujet de sa présence auprès de nous et surtout en nous.  

Le contenu, car en accédant à ce type de conscience, même en qualité de poisson rouge en ses débuts et souvent après, toutes ces expériences deviennent de la matière première pour la foi comme acte libre de confiance. La mémoire spirituelle tourne autour de la question de savoir comment voir l’Invisible, comme dans le roman éponyme d’Eric-Emmanuel Schmitt. 

C’est seulement dans les situations extrêmement exigeantes que la compréhension de données de la foi chrétienne contenues dans la Parole de Dieu s’approfondit et tout devient parlant. Même si cela se dissipe aussi et s’efface dans la mémoire sensible, cela laisse des traces au sens positif du terme. Le dérèglement d’attention et de mémoire, dû à notre condition humaine marquée sur le plan spirituel in fine par le péché des origines, n’est plus un obstacle infranchissable. Il y a un remède à cela. Il s’appelle la confiance dans l’amour. 

Nager dans son bocal comme un poisson rouge, c’est juste un inconvénient qui devient gênant quand on a envie de nager dans d’autres eaux que ceux d’un bocal que le poisson rouge accepte sans se poser des questions sur une autre éventualité de son existence. Lui, le poisson rouge qui n’a pas de mémoire nous aide à comprendre que tourner en rond n’est pas la meilleure posture à adopter pour une vie digne d’un être humain. Au contraire, heureux de nager dans les eaux profondes, il prend le risque de découvrir des paysages que ni lui ni son entourage n’ont encore connus eux-même, voire même suggérés comme possible.

Maintenant la chose est dite, et en la disant je comprends mieux déjà pour moi-même ce que veut dire devoir tourner en rond en ayant l’impression de faire du sur place. Sur le plan spirituel, c’est en fait une montée, c’est une élévation, que le poisson rouge ne peut pas connaître. La mémoire spirituelle si souvent atteinte du syndrome du poisson rouge n’est pas une fatalité. La mémoire spirituelle est un appel au dépassement de soi pour enfin advenir à soi. Et pour nous les chrétiens grâce à Dieu et donc pour les autres.

C’est aussi le sens de la fête de la Pentecôte que nous célébrons ce dimanche dans les communautés de l‘Eglise catholique. C’est le don de l’Esprit saint qui est à accueillir chaque fois comme nouveau car dans une nouvelle situation. Ce don de l’Esprit saint qui nous fait souvenir de tout ce que nous avons déjà bien absorbé, accumulé sans pour autant pouvoir en faire usage, bon usage. Il est un temps pour tout. 

Bonne fête de la Pentecôte et 

  bon dimanche.