Mais qui leur parle dans l’oreillette ? D’abord intrigué par le titre, puis apercevant la possibilité d’en faire un parallèle avec la vie spirituelle, j’ai finalement décidé de m’y atteler sans tarder. 

 

C’est un article* qui m’a mis la puce à l’oreille.

Avec de forts accents anecdotiques, il relate l’histoire de cet implant amovible utilisé dans le monde des médias qui pratiquent le direct.

 

Comme notre vie ne se pratique qu’en direct, tout au moins pour la personne qui la vit, me suis-je dit, la fonction d’une oreillette est alors comparable à une voix intérieure qui nous dit de faire ceci et ne pas faire cela.  

 

C’est bien plus complexe d’un côté comme de l’autre de l’oreille. L’oreillette technique permet de gérer la coordination avec l’extérieur pour un temps très limité. Or la vie spirituelle correspond à la conscience morale qui d’approfondissement en approfondissement est en évolution constante. 

 

L’oreillette technique comme objet est un prétexte pour parler de l’oreillette spirituelle. Entre les deux se trouvent les oreilles physiques qui captent tout ce qui leur parvient. C’est sur cette ligne-là que je propose le développement qui suit. 

 

Dans l’article on apprend que, apparu dans les années 1970 pour faciliter les échanges entre le présentateur sur le plateau télé et ses équipes en régie, cet accessoire est devenu un indispensable. 

 

La spiritualité, quelle qu’elle soit sa nature, n’a pas attendu si longtemps pour servir l’humanité. Elle est pourvoyeuse d’oreillettes assimilables à la conscience qui reçoit des messages. De telles oreillettes spirituelles, d’une manière ou d’une autre, sont des signes de la connexion avec un plus grand que soi.

 

Certes, on connaissait la fonction de souffleur au théâtre qui consiste au besoin à remédier en direct à la panne de mémoire. Depuis toujours on connaît les mots d’amour (surtout !) murmurés (susurrées) à l’oreille pour enivrer le corps-à-corps dans un esprit de rencontre intime. 

 

L’intime et le secret s’y côtoient, pour le meilleur et parfois le moins bon. Surtout quand de telles oreillettes servent à maintenir l’autre en situation de dépendance pour se le soumettre et l’exploiter. 

 

Les abus d’autorité prennent leurs racines dans l’intime et dans le secret. Ils s’y maintiennent, tant que le secret perdure dans une situation malsaine. 

 

Et que dire lorsque des tels abus sont commis dans le contexte d’autorité spirituelle. Le dernier rapport rendu public aux autorités ecclésiastiques sur les abus sexuels dans l’Église est sans équivoque. La puissance du secret malsain maintient dans une dépendance qui lie par des liens abusant de la liberté et ainsi faisant fi de la dignité.

 

Nous aurons bientôt l’occasion d’y revenir bien plus largement.

 

De telles oreillettes techniques peuvent aussi servir pour transmettre des informations sur des tiers qui en fait ne sont que de colportages des étiquettes à coller sur les dos des victimes ainsi secrètement désignées coupables de quelque chose.  

 

C’est à l’oreille et tout bas que parle aussi l’enfant à son confident adulte ou un autre enfant. Celui-ci est nécessairement de confiance. Et le secret trahi est une trahison. 

 

Parler à l’oreille c’est toujours pour échapper aux oreilles qui traînent. Et surtout pour marquer la force du lien qui unit celui qui parle à l’oreille de l’autre. 

 

Le destinataire du message n’est pas exclusivement un semblable, mais tout être vivant réellement, tel que l’on s’imagine comme capable d’accueillir un tel secret. Et pour en avoir une meilleure garantie, il n’y a pas mieux que de se confier à quelqu’un qui ne pourra pas le répéter. Et pourtant l’intimité y est garantie aussi.

 

On peut donc murmurer à l’oreille d’un cheval🐎, ou encore à l’oreille du confesseur dans un confessionnal ou, de nos jours, plus souvent sur le divan à l’oreille d’un psychanalyste. 

 

Sans oublier toutes les prières secrètes chuchotées au creux de l’oreille du tout puissant dans l’espoir d’obtenir une clémence pour une cause plaidée. Sans oublier non plus toutes les messes basses, bien respectueusement récitées, ou d’autres un peu moins, comme celles du révérend Gaucher. 

 

La littérature, le théâtre, le cinéma et les chansons en abondent, des paroliers de tout poils s’y adonnent à cœur joie. Et les commères de Windsor ne sont pas en reste, le vieux principe de voir sans être vu, renforcé par celui de la voix off, fournit une bonne technique pour mener l’intrigue de façon parfois bien cocasse. 

 

Comme dans la vraie vie, avec l’oreillette ou pas, comme dans la vraie vie avec une voix intérieure suffisamment amplifiée étant audible ou pas. Comme cette présentatrice de télé qui, à l’injonction qu’elle entend dans l’oreillette : on ne dit pas le mot p…, (un gros mot) réagit à voix haute et donc dans le micro : je ne comprends pas, pourquoi on ne dit pas p…

 

La vie spirituelle réglée sur la conscience droite, c’est bien plus que la capacité de s’abstenir de dire des gros mots. C’est surtout une boussole qui permet de maintenir le cap dans la vie qui, le plus souvent, s’apparente à la posture d’un marcheur, plutôt que celle d’un sédentaire invétéré ayant du mal à décoller du canapé.

 

L’oreillette de plateau sert aussi à signaler que la distribution de la parole n’est pas bien répartie et que par exemple un tel parle trop et il faut le couper. 

 

Dans certaines confidences qui parviennent du ciel par l’intermédiaire de Dieu lui-même, ou des ses saints (je n’y entre pas dans la discussion pour savoir si c’est objectivement vérifiable ou pas), l’oreillette spirituelle semble déverser des flots de paroles interminables.

 

Mais pour la plupart des communs mortels que nous sommes, l’oreillette spirituelle semble souvent bien silencieuse, alors que parfois l’on aurait aimé avoir des indications bien précises pour faire de bons choix. Cela enlèverait l’épine du pied que représente la décision en connaissance de cause, alors que si souvent on avance dans la vie sans cette connaissance et donc avec l’épine en question. 

 

Le réalisateur, donc celui qui vit sa vie sur le plateau de la vie sociale, est aussi parfois rattrapé par ses obligations légales, du style :

 

« Précise que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé ! »  

 

L’oreillette spirituelle, la conscience, l’ange gardien, la bonne femme où un enfant qui vous sort cash ses vérités sur vous etc. Tout peut servir d’intermédiaire pour que la vérité nous parvienne, à nous d’en faire le tri, a nous de savoir où elle se cache.

 

« J’écris de la main droite et je préfère entendre à droite. » dit l’un des présentateurs sportifs. Je ne me suis pas vraiment penché sur la question de latéralité, mais tout ce que je sais, c’est que la partie droite du cerveau commande le système nerveux responsable de la moitié gauche du corps. 

 

Mais l’apprentissage de l’écriture et la capacité à entendre (l’ouïe) se situent dans la même zone du cerveau. Des lobes temporaux sont responsables de l’apprentissage et du stockage. Et ils se trouvent de deux côtés.

 

La stimulation d’une certaine région du lobe temporal droit provoque le sentiment du divin, ou l’expérience de religiosité. Les spécialistes appellent cette région le « point de dieu ». Une excitation d’ordre religieux par la prière, méditation y est enregistrée.

 

En fonction de ce qui nous parvient à l’oreille, nous le traitons comme vrai ou faux. Le « point de dieu » étant physiquement repérable, va-t-on en conclure que tout est le résultat de la chimie organique au profit de l’auto-compréhension du sujet ?

 

Si tel est le cas, mon exposé s’arrête là et pour le reste du temps on peut par exemple aller prendre une bière. Et passer du temps à refaire le monde sans Dieu. Et sans moi.

 

En attendant une pression, revenons à l’article qui raconte l’histoire de ces professionnels d’émissions sportives, dont l’un parle dans l’oreillette et l’autre écoute, obéissant ou pas.

 

C’est lui, et seulement lui, qui a le droit de parler dans l’oreillette. Sa mission : assurer, depuis la régie, une interface directe avec le plateau.

 

Et dans la vie spirituelle c’est comment ? C’est vrai que pour le moment j’oublie la bière et sa pression. Saint Paul, encore lui, dit quelque chose d’intéressant à ce sujet : 

 

« Ce dont nous parlons c’est d’une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée. Et nous en parlerons avec les discours qu’enseigne l’Esprit, exprimant en termes spirituels les réalités spirituelles » (1 Co 2,7-13).

 

En d’autres termes, ce que nous entendons au creux de l’oreille, cette sagesse mystérieuse est cachée, pour en saisir le sens, il faut un décodeur réglé sur la fréquence spirituelle.

 

Une technique qui s’apprend, même si cela prend du temps, tout le temps que nous y mettons et souvent cela s’apprend à notre insu, comme le blé semé grandit sans qu’on intervienne de l’extérieur. 

 

Et pour entamer la dernière partie, reprenons l’article qui nous informe que

« Fini les oreillettes proéminentes à la Jean-Luc Delarue. En plastique moulé, le modèle Roger de chez Phonak passe inaperçu. » 

 

Avec un brin de nostalgie, mais sans avoir l’air d’un fataliste, constatons que fini aussi les grandes messes traditionnelles de vie spirituelle lors desquelles on se contente des oreillettes mécaniques, d’écouteurs discrets, invisibles, plein de charme personnel, qui déversent dans la vie individuelle ainsi connectée les vérités immuables en boucle sur elle-même. 

 

On se murmure, on se susurre, on se raconte, on se rassure, en vie et dans la vie avec grandeur nature, on se mesure. À la vie, avec son destin, chacun le sien, avec l’écoute active dans l’oreillette de la conscience, ou dans le brouhaha constant qui à l’opacité intérieure ajoute son puissant charme extérieur. Charme qui attire et fait sourde oreille pour tout ce qui pourrait nuire à l’oreille et son vibrant prolongement dans le corps. 

 

L’oreillette d’où qu’elle vienne est un assistant extérieur qui s’implante dans nos vies et devient un point de contact avec l’extérieur. Et qui ainsi enraciné devient un prolongement de nous-même. 

 

Un présentateur confie avoir enlevé son récepteur en plein direct parce qu’il y avait, de l’autre côté de la vitre, quelqu’un pour qui il n’avait pas beaucoup d’estime. « C’était mieux que de l’entendre hurler. » 

 

La voix de la conscience n’est pas toujours douce et agréable à entendre, elle peut se faire insistante. Elle peut aussi provoquer des acouphènes, cet écho désagréable, contreproductif, que l’oreille interne produit et cela pollue toute la vie. 

 

Il est bon de savoir à qui nous prêtons l’oreille et grâce à qui nous voudrions vraiment que notre vie soit plus belle. Et quand les signaux sont brouillés jusqu’à devenir nuisibles, savoir réagir vite et de façon appropriée. 

 

L’oreillette, c’est la baguette d’un chef d’orchestre qui est là pour que la vie se déroule harmonieusement. Utilisons-la à bon escient, et tout ira bien. Il est important de savoir qui parle dans l’oreillette.

C’est de la qualité de notre vie qu’il est question.

C’est à nous de la remplir par le meilleur d’elle-même. Que nous en bénéficions dès maintenant et pour les siècles des siècles. 

 

 

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* « Mais qui leur parle dans l’oreillette ? Les secrets de l’accessoire star des plateaux télé »

Article de Benoît Franquebalme paru dans le journal « Le Parisien » (26/06/2021).

Photo : ©LP/Frédéric Dugit