1. Cheung Chau
Ce weekend 21/2 mars, nous sommes à Cheung Chau chez les salésiens pour une retraite qui fait partie de tout un programme de formation/accompagnement des fiancés inscrits en vue de leur mariage religieux.
Après plusieurs rencontres en groupes, avec leur couple accompagnateur, le prêtre évidemment, une journée de retraite à Sha Tin sur le dialogue, le bouquet final du cycle est composé de deux journées consacrées à l’approfondissement de leur engagement.
Cela passe par une meilleure compréhension de ce que le sacrement du mariage au travers le don d’amour qui se manifeste y compris dans le pardon et la réconciliation.
Un temps à deux et tout seul, un temps en groupe dans la salle et à la chapelle, un temps à recevoir et à échanger… Un temps de repos, et de repas partagés dans une ambiance de convivialité au parfum de ce qui va se ressentir car passer le jour de leur mariage… Le temps de rechargement des batteries pour pouvoir alimenter leurs réservoirs d’amour.
Après cela ils auront à finaliser leur dossier administratif (si cela n’est déjà pas fait, question de délai oblige), qui comprendra leur déclaration d’intention rédigée individuellement, et signée pour prouver la volonté de “contracter” le mariage tel qu’il est envisagé et célébré dans l’Église catholique.
“Contracter” est un terme purement technique et rend mal compte de la réalité de la démarche, car de façon presque biaisée, sans doute maladroite et surtout incomplète. Ils vont signer une déclaration en bonne et due forme pour garantir que ce qui est sur le papier correspond à ce qu’il y a dans leur cœur et leur tête.
Après tout, tout est question de confiance, cette foi partagée, celle de leur couple dans le désir de vivre ensemble, de leur relation à la dimension religieuse que l’institution d’Église est préposée garantir. Tout au moins au moment du passage par l’église… pour vivre leur vie. Car la confiance doit être attachée à la liberté d’être fidèle.
2. Fidèle à qui, fidèle à quoi ?
Regardons de plus prêt. Généralement les plus fidèles sont les personnes qui sont en parfaite harmonie entre ce qu’elles pensent et ce qu’elles font. Comment obtiennent-elles un si bon score ?
Elles sont fidèles à elles-mêmes. Toute leur système relationnel est construit autour des valeurs qu’ils avaient intégrées dans leur vie.
Mais la fidélité à soi-même a un sacré handicap. Elle est référencée aux valeurs que l’on peut chosifier dans un circuit fermé de soi à soi. C’est une relation intrinsèque, qui peut s’avérer narcissique, jusqu’à une pathologie identifiée sous sa forme clinique.
Cette fidélité n’est pas relationnelle, alors que ce qui justement est recherché dans le couple est ce qui ne peut se construire que sur la base d’une relation. Dans une relation il y a toujours une variable d’ajustement à prendre en compte qui résulte d’une ignorance plus ou moins assumée.
Ignorance, celle de connaître le mystère de l’autre qui révèle les profondeurs et les richesses du sien. La magie du couple opère alors dans un registre qui échappe au poison de contrôle, de sacrifice, de projection, de jugement et de comparaison. (Cf podcast sur les dix recettes du 8 mars dernier)
Et quand Dieu s’y mêle, ils sont dans la réalisation de leur vie par une sorte d’imprimante 3D, la troisième dimension étant garantie et assumée par l’œil bienveillant de la Providence.
L’imprimante étant activée le jour du sacrement, alors que toute la période d’avant était marquée par les préparations, les réglages divers, la mise en place des matériaux nécessaires pour la réalisation d’une vie réelle à deux, pardon à trois.
Car la référence spirituelle est signe de l’ouverture à un plus grand que soi. Et c’est elle qui conditionne la valeur intrinsèque du mariage religieux. Cette ouverture va se manifester, y compris et surtout, dans le soin à prendre de la présence de ce plus grand que soi identifié dans le plus petit, celui qui fait transformer le couple en famille.
Oui, le plus grand que soi se manifeste de ces deux manières relationnelles : spirituellement comme intuition d’un autre monde et par le lien physique que le cordon ombilical coupé mais remplacé par d’autres manières d’être en lien signifie.
3. Entre les rêves et la réalité
Le trois D n’est pas un perpetuum mobile, il ne se régénère pas tout seul. Même si l’IA peut résoudre les problèmes techniques, elle ne pourra pas remplacer la décision humaine d’agir dans une direction ou dans une autre. Si l’homme cède toute décision à la machine, il devient lui-même l’élément de cette machine.
Pourtant, même lorsqu’on ne semble plus avoir le choix, la liberté peut toujours s’exercer, soit à son corps défendant, soit avec son accord. La vie relationnelle n’est construite que sur le principe de liberté.
La dimension spirituelle est une supra structure de la dimension relationnelle. Elle a toutes les caractéristiques de la dimension relationnelle. Mais la dimension relationnelle n’obéit pas aux règles transactionnelles comme celles qui régissent le commerce.
Ou alors on est face au phénomène de la traite d’esclaves, ce que personne ne souhaite, ni envisage sérieusement, (il y en a tant d’autres qui s’en chargent, malheureusement et dont on a tant de mal à libérer les victimes).
Sur un registre paradoxal, presque sarcastique, on le sait depuis déjà quelques générations qui se succèdent dans la modernité enviée par d’autres, que la meilleure façon d’éviter d’être déçu d’une relation c’est de n’en avoir aucune.
L’individualisme est une solution bancale entre le désir de l’autonomie et la nécessité de reconnaître la présence des autres. L’autonomie est nécessaire pour préserver la liberté y compris lorsqu’elle est menacée par des assauts lancés par les à-peu-près de la vie relationnelle qui vite deviennent lassants et menacent la liberté. Mais quoi en faire dans ce coupe-gorge relationnel ? Dans un couple ou autrement.
Les robots se présentent alors comme une solution aux besoins affectifs, leur usage devient une autre proposition d’une relation à construire selon le principe de 3D, qui rappelons-le se définit par une ouverture à un plus grand que soi que la relation induit et entretient.
4. Qui sont les couples fiancés d’aujourd’hui ?
C’est en répondant à cette question, même de façon provisoire et en restant dans les grandes généralités de synthèse, que l’on peut essayer d’ajuster le mieux possible la préparation au mariage proposée par l’Église catholique.
Mon expérience personnelle d’accompagnement depuis près de quarante ans me conduit à beaucoup de précautions à mettre dans les généralités et, même si certaines constantes sont très vite repérables, les configurations singulières sont à prendre en compte avant tout.
Car on n’accompagne pas des généralités, mais la vie concrète individuelle, dont le porteur désigné comme une personne a le désir de construire l’avenir avec un ou une partenaire. Privilégier les contacts individuels et de couple à couple, ou à trois couple-prêtre, tout cela permet d’être le plus près du réel, de plus cela répond au besoin exprimé par les intéressés.
Aucune urgence ne peut faire l’économie de l’écoute mutuelle en vérité. Je vous saoule avec mes considérations ? La question que je pose souvent. Pour la plupart très sincèrement, ils répondent non, bien au contraire. Mais personne n’est jamais à l’abri d’une situation où la logorrhée prend le dessus sur la vérité et sur l’écoute.
Honorer les attentes, sans négliger de leur montrer le chemin de la vie relationnelle en communauté spirituelle, devient le défi parmi les plus redoutables. Comme pour tous leurs contemporains, ce second aspect n’est pas à l’ordre du jour. Ils savent ce qui est bon pour eux. Nous aussi. Sauf que c’est leur vie, pas la nôtre. Honorer la tradition dans ce qu’elle a de porteur pour eux suffit amplement.
C’est presque amusant de constater que certains nagent dans le bonheur en se servant du strict nécessaire pour répondre à leur besoin d’être bien. Et cela passe par le besoin de s’assurer d’être en sécurité. Et on est heureux de leur bonheur.
Faiblesse de complaisance ou réelle communion à la vie telle quelle, la mission d’accompagner vise une lente évolution, parfois tellement lente qu’elle est comparable à l’état de conservation des surgelés.
Mais heureusement que l’âge aidant, est gagnant celui qui sait attendre, comme les mères et les femmes des marins, qui inlassablement scrutent l’horizon.
5. Ils ont osé
Ce podcast m’a été inspiré par le commentaire trouvé dans la revue d’information de la vie catholique en Pologne. Pour le compte du Centre national de la pastorale des familles, une enquête sociologique a été lancée et les résultats de la première phase d’enquête envisagés sur plusieurs années, ont été publiés fin février de cette année 2026.
“L’étude a été menée auprès d’un échantillon représentatif de la population, incluant des personnes issues de milieux, de régions et de familles diverses.” Il s’agit de la première étude de ce type, initiée par l’Église et consacrée aux couples fiancés se préparant au mariage.
On constate que les résultats sont très importants pour la pastorale familiale en Pologne. “Nous poursuivrons cette recherche. Dans deux ou trois ans, nous interrogerons les participants sur leur situation actuelle, les difficultés qu’ils rencontrent et le soutien dont ils pourraient avoir besoin”, a annoncé la conseillère nationale en vie familiale.
Il y a encore trente ans on aurait dit que cela n’a rien avoir avec la France. Mais on ne peut pas le dire en 2026. Les résultats de l’enquête le prouvent. C’est une première en Pologne, mais à ma connaissance c’est aussi une première dans l’Église catholique.
Plusieurs milliers des fiancés en cours de préparation au mariage religieux ont répondu à un questionnaire qui cherchait à connaître leurs état d’esprit, positionnement et attente, à l’égard du mariage religieux catholique. Ceux qui ont répondu ont une éducation souvent supérieure, l’absence des fiancés des milieux populaires n’est pas à négliger dans les généralisations que les commentaires formulent.
Ceci est vrai notamment sur le rapport à la tradition dans les motivations de mariage qui n’apparaissent pratiquement pas dans les réponses. Alors qu’en France la référence à la tradition demeure la motivation principale pour franchir les portes de la paroisse pour déposer la demande de mariage (comme plus tard pour le baptême etc…)
Le pourquoi du comment des réponses portait surtout sur les besoins immédiats plutôt que sur des projections à long termes, qui sans être négligées n’apparaissent pas primordiales. Difficile d’en conclure quoi que ce soit, car les couples en formation, pour préparer la vie familiale, naturellement ont à assurer le quotidien immédiat rempli de petits détails qui ne sont pas à négliger.
6. L’étude et l’expérience révèlent
“Quel est leur âge ? De quel milieu familial viennent-ils ? Comment est leur relation et pourquoi souhaitent-ils s’unir par les sacrements ? – Telles sont quelques-unes des questions auxquelles tente de répondre une étude menée par l’Institut de statistiques de l’Église catholique auprès de plus de 4 000 couples fiancés à travers la Pologne.”
“L’étude révèle que les couples fiancés sont des personnes expérimentées et ambitieuses. Leur motivation est davantage personnelle que traditionnelle. Ils recherchent la compagnie et l’évangélisation.”
Ces mêmes caractéristiques que l’on retrouve chez les Français, une évolution de leurs attentes depuis une dizaine d’années est perceptible. D’une participation gentiment présente de corps, mais loin d’esprit, sans que cela ne soit totalement absent, domine une vraie attente de nourriture.
Leur approche est autrement intéressée que celle de leurs aînés. Le rapport à la vérité a changé, sans pour autant les transformer en véritables sujets de la quête spirituelle dignes de moines du désert. Ouf, heureusement, sinon ils ne se marieront jamais.
Les diverses motivations des couples fiancés apparaissent. Domine la recherche de sécurité et de stabilité. 65 % espèrent que le mariage leur apportera le bonheur. Là, un esprit français va froncer les sourcils, alors si ce n’est pas pour le bonheur, pourquoi se marient-ils ?
Environ 50 % indiquent que leur partenaire est essentiel à leur relation. 38 % craignent la solitude.
« L’enquête montre que les motivations individuelles prédominent. 81 % des personnes interrogées espèrent trouver l’épanouissement dans le mariage, en tant qu’époux ou épouse, et 76 % en tant que père ou mère. Plus de 30 % soulignent l’importance de la tradition. »
« Les motivations morales « masquent » les motivations religieuses. Pour 92 % des personnes interrogées, il est important de vivre une vie de fidélité. » Ça commence bien !
Pour 82 %, l’indissolubilité de l’union est essentielle. 70 % comptent sur la grâce associée au sacrement du mariage.
Je ne suis pas certain que ce sont les mêmes proportions en France, mais on y travaille.
50 % aspirent à la sainteté et 47 % souhaitent être fidèles aux enseignements de l’Église. La remarque précédente s’applique à ces dernières données aussi.
Malgré toute la modernité massivement présente dans ce pays autrefois derrière le rideau de fer, la persistance d’une référence religieuse est visible dans les résultats de l’enquête.
6b. Quel portrait des couples fiancés ?
76 % n’ont pas d’enfants (contre 24 % qui en ont). Plus de 66 % vivent déjà ensemble. Près de 50 % vivent ensemble depuis plus de cinq ans.
Donc ils ne deviennent pas d’une innocence habitée par les rêves de conte de fée. Ils connaissent la vie et ont des idées très claires pour savoir ce qu’ils veulent. Le développement économique dont ils bénéficient leur permet d’avoir des ambitions, un excellent antidote à la morosité ambiante dans d’autres sociétés.
Mais, la morosité, on ne la chasse pas par magie. C’est un travail commun ou la foi chrétienne peut avoir sa place. La préparation au mariage religieux, telle qu’elle est proposée en France, est une excellente occasion pour ouvrir le regard sur les merveilles de Dieu dans leurs vies.
Pour les fiancés polonais, “la motivation religieuse n’est pas l’objectif principal” et “les familles d’origine sont souvent marquées par des blessures ». Rien d’exceptionnel, c’est la question de savoir quoi en faire.
Ce qui est en revanche étonnant est que les autorités ecclésiastiques polonaises constatent avec une sorte de candeur, “qu’un accompagnement pastoral des familles pourrait s’avérer nécessaire.”
« Dans 70 % des cas, la décision de s’unir par les liens du mariage est prise par des personnes âgées de 25 à 35 ans. La plupart des personnes interrogées ont fait des études secondaires ou supérieures. »
7. Place de l’approche psychologique.
Dans une perspective psychologique, Marta Kardyś, psychologue, psychothérapeute et conseillère familiale de l’archidiocèse de Przemyśl (sud-est de Pologne), souligne que “les couples fiancés privilégient ce qui leur paraît plus concret, plus pratique et plus tangible. Ils ont tendance à privilégier la fidélité et l’indissolubilité, synonymes de stabilité et de sécurité, plutôt que la sainteté et la grâce, parfois associées à une religiosité traditionnelle et à une relation avec Dieu insuffisamment approfondie. »
Elle a aussi mis en lumière le problème de l’incohérence entre les croyances affichées (la foi) et les actes (par exemple, la vie commune hors mariage), qui étonne encore en Pologne. Elle a souligné la dissonance cognitive potentielle dans cette situation, liée à divers mécanismes de défense, tels que la rationalisation (« tout le monde le fait »), la construction des mondes parallèles et la projection (par exemple, projeter ses tensions internes sur l’institution de l’Église, parfois critiquée pour ses exigences excessives). »
Il serait utile que les fiancés français (et pas seulement) l’entendent. Leurs homologues polonais n’ont rien à envier aux Français qui ébahis constatent seulement qu’effectivement tout le monde fait comme cela.
En France nous avons une expérience de plusieurs décennies de la « gestion » de cohabitation avant le mariage qui participe à l’explosion des normes sociales régies jusqu’à peu par la religion.
Les couples fiancés se concentrent beaucoup sur la manière de vivre ensemble, cherchant des réponses à ces questions dans la psychologie. Cependant, il semble que la question « pourquoi vivre ensemble ? » soit trop rarement posée. La question « comment vivre ? » est de nature opérationnelle. Elle porte sur la résolution des conflits etc. Mais ne pose pas de questions ultimes : à quoi bon ?
Nous y voilà dans exactement la même équation en France qui précède l’évolution en Pologne. Mais aurions-nous une meilleure expertise dans ce domaine ? Pas certain. L’opérationnel prime, et c’est naturel, mais la foi, qui construit à long terme sur la nature, a pour objectif de la dépasser.
Il en résulte un vaste champ de bataille individuel, en couple, en famille et en société. La présence presque inexistante dans la vie communautaire, paroissiale, des concernés n’est pas de nature à rassurer. A moins que l’on compte sur un renouveau par un autre biais.
8. A quand en France
L’Église catholique en France se penche actuellement sur une situation pastorale nouvelle qui est corollaire à celle de préparation aux mariages. Il s’agit du synode des diocèses de l’Ile de France sur le catéchuménat.
Il serait intéressant de faire une étude semblable en France pour mieux connaître l’état d’esprit (positionnement et attentes) de ceux qui s’engagent dans le mariage religieux. Une part non négligeable, nettement plus élevée en situation d’expatriation comme à Hong Kong, qu’en France, des mariages mixtes (religieux, culturellement, langue etc) est une donne supplémentaire à ne pas sous-estimer.
Généralement les fiancés rentrent du week-end à Cheung Chau très satisfaits du temps passé ensemble et en couple. Ils avouent ne pas avoir assez d’occasions pour se parler en vérité. Car, dans la vie quotidienne, l’opérationnel prime. Si l’on a réussi à les arracher à cela, notre objectif est déjà largement atteint.
Maintenant, c’est à eux de jouer pour savoir comment en faire bénéficier leur vie réelle dans leur foyer. Sûrement en prenant des bonnes habitudes, ils sont encore relativement souples, plus que leurs aînés pour les “contracter” avec force et bonheur.
Les accompagnateurs et tous ceux qui leur souhaitent du bien les entourent de façon plus ou moins discrète, sans s’imposer, mais efficace par la prière et sont prêts à témoigner de l’espérance qui les anime pour soutenir la leur. Vive les mariés !




