Le poète autrichien, le précurseur de l’existentialisme, Rainer Maria Rilke (1875-1926) est l’auteur de l’expression l’absence ardente.

Elle renvoie à une brûlure, une incandescence dans l’incapacité à rendre présente une absence. Les moyens techniques modernes sont d’un grand secours, mais momentané, car l’écran empêche tout contact physique. 

Et la sensibilité, voire sensualité bien que nécessitant une étreinte cordiale, chaleureuse dans un corps à corps parce que dans un coeur à cœur aimant, sont priés de s’en abstenir. L’interdit est formel et surtout implacable dans son efficacité où seulement les excités de mauvaise posture se bercent d’illusions momentanées.

Les photos d’autrefois pouvaient soutenir la mémoire pour susciter l’ombre du passé et en nourrir la mémoire des générations suivantes. Mais nous ne sommes pas devant les albums de nos chers disparus, dont on nourrit la nostalgie qui reste à jamais à l’étape inachevée, inassouvie, suspendue au-dessus du réel et de son flot de choses qui vont et viennent. Là, ce qui vient c’est seulement ce qui se passe dans le circuit court, vite fermé entre nous et nous, notre souvenir et notre vérité.

Dans un interdit imposé par la distance, il n’y a plus de confrontation possible avec la réalité en chair et en os.

Il reste de leur présence une trace qui est le plus souvent, ou le plus intensément perçue comme une absence brûlante, une brûlure bien présente que rien ne peut rendre absente.

Il y en a qui réussissent à faire taire les morts; tant qu’ils ne troublent pas les nuits paisibles et reposantes, l’absence ardente a plus de l’absence silencieuse qui sourde dans les tréfonds des limbes entre stillness et conscience, que d’une brûlure qui nécessairement fait mal et tout aussi nécessairement fait réagir, rien que pour sauver sa peau.

Mais cette absence ‘assommée’, plongée dans un coma plus ou moins volontairement et plus ou moins artificiellement profond pour ne pas souffrir, ne durera pas indéfiniment. Tôt ou tard elle va se réveiller pour hanter les espaces de l’être endormi, qui ainsi réveillé, n’en est encore que plus endolori. 

L’absence comme brûlure va faire souffrir de multiples façons ou plutôt toujours avec la même intensité et dans un même mode opératoire, mais elle est déclenchée de multiples façons. 

C’est la brûlure d’absence d’une mère stérile qui à la vue d’enfant se tord de douleurs en elle, car ses entrailles qui pourtant brûlent du désir d’une présence, en attendant ne ressentent qu’une brûlure d’absence. Elle aura beau partager sa douleur avec son partenaire de vie, si elle en a un, elle sera jamais consolée au dedans d’elle.

Dans les douleurs de l’absence se nichent déjà des ghosts 👻 qui réclament leur dû, celui de les aimer. Faire face à la réalité c’est déjà si éprouvant, or s’invite l’autre côté du réel, celui régi par les fonctions temps espace soumis aux diktats fantasmagoriques.

Les ingrédients viennent alors de deux côtés de miroir et se mélangent pêle mêle. Dans leur association ‘joyeuse’ ils se soutiennent mutuellement et se solidifient même en prenant de la consistance. Tout ceci s’épaissit constituant le socle sur lequel va reposer la partie visible du corps en souffrance, son buste qui cache bien ce qu’il y a dedans.

Tronqués de nous mêmes, pour ne pas avoir à subir à vif la douleur de la brûlure, nous rentrons dans l’absence et nous demandons à l’entourage de nous s’unir à nous et avec tous nos souvenirs enterrés. Être enterré vif pour côtoyer les fantômes, c’est aussi douloureux que de brûler vif. 

Mais aimer à vif, cela prend du temps et cela éprouve les nerfs comme les cordes d’une harpe chatouillées avec sensualité sont éprouvées dans leur capacité à résister à l’usure de l’amour qui compose ses mélodies suaves d’une présence commune.

L’écran percé par les sons, même si il rapproche et rassure en donnant de la « chair » à la communion d’esprits, mieux spirituelle, à long terme rend tout de même l’illusion encore plus insupportable.

Même un prisonnier visité régulièrement par ceux du dehors qui l’aiment et lui témoignent de l’attachement sinon de l’estime pour son humanité blessée et opprimée, espère un jour pouvoir étreindre et serrer l’autre, les autres dans ses bras. 

Serrer juste la main semblant déplacé, si peu adéquat à la situation de retrouvailles en chair et en os, qu’il vaut mieux oublier cette variante qui, pour nous du dehors, dans la situation de pandémie en cours, nous est même interdite comme geste de salutation et le signe de la rencontre. Trop dangereux pour notre santé, notre corps est à tout moment exposé au risque d’être contaminé.

Pour ne pas contaminer et ou ne pas se laisser contaminer, nous sommes nombreux à avoir décidé de ne pas leur rendre visite. La quarantaine au retour en dissuade quelques uns, surtout lorsque le temps disponible du voyage aller retour et bien limité.

Revenons à Rilke qui parlait de l’absence ardente, qui n’est pas tout à fait la même chose que l’absence brûlante. L’ardeur peut être une brûlure, comme la brûlure peut être ardente, c’est la question de la durée dans le premier cas, et c’est la question de l’intensité dans le second.

Ardentes sont les braises qui se souviennent des flammes pour en conserver la chaleur, comme fut aussi ardent le buisson de Moïse qui, en faisant le tours, se posait la question man hu, qu’est-ce que cela peut bien être. 

Et au lieu d’en avoir une explication en bonne et due forme, à la hauteur d’un esprit scientifique qui, intrigué par l’étrangeté du phénomène veut en percer le mystère, il entend une voix qui lui communique la présence d’un mystère constaté dans l’étrangeté du phénomène et dans la non moins intense étrangeté de la voix. Il ne perce rien, il en perçoit seulement un peu et s’y enfonce de plus en plus profondément sans savoir quoi en penser et quoi en faire.

Le Buisson ardent va enflammer le coeur de sa vie ainsi orientée, dédiée du dedans et dévouée du dehors. Saint Paul, pour le compte de ses coreligionnaires, adeptes d’une nouvelle manière ou plutôt d’une manière renouvelée d’être dans la foi et donc confiance partagée, en constate une présence.

Caritas Christi urget nos, l’Amour du Christ nous presse (2 Co 5,14), ça urge, comme on le dit un peu familièrement.

Et quand la séparation s’impose, cela nous indispose. La lucidité devant la situation ne doit jamais faire obstacle à la présence active de la vertu d’espérance. Voir nos proches prochainement, c’est de l’espoir, voir nos proches plus tard, un jour, jamais c’est de l’espérance y compris placée dans une perspective de vie éternelle. 

Si les deux, l’espoir et l’espérance font vivre, ce n’est pas dans la même perspective, ni dans la même profondeur du regard. Mais assurément par et pour le même amour éveillé par cette absence ardente.