Lettre Apostolique sous forme de Motu proprio du Pape François « Traditionis custodes » sur l’usage de la liturgie romaine antérieure à la réforme de 1970.

Tout comprendre à « Traditionis Custodes », le nouveau motu proprio du pape François

 “Jugeant que des fidèles profitaient de la possibilité de célébrer la messe tridentine pour attaquer l’héritage de Vatican II, le pape François a voulu contrôler plus strictement les messes pré conciliaires. Au risque de susciter l’incompréhension dans les milieux traditionalistes et au-delà.” (source « La Croix » du 18/07/2021).

Nous sommes à l’époque des comptes. Ce n’est pas un bilan comptable, comme dans une société qui fait l’état de ses finances. Le commissaire au compte est toujours indispensable pour donner son avis. Cet avis peut avoir un caractère d’obligation. 

L’Eglise, catholique ou pas, est une institution chrétienne, mais une institution comme une autre. Veiller au bon fonctionnement des institutions fait partie de la gouvernance. 

Cette tâche est particulièrement assignée aux évêques. Ils l’exercent dans leur diocèse, chacun pour sa part, mais toujours en lien avec l’ensemble de l’épiscopat du monde, considéré comme les successeurs des apôtres. 

A leur tête se trouve l’évêque de Rome primus inter pares. L’un d’entre eux, l’un comme eux, mais le seul chargé d’une tâche spécifique. Celle de veiller à l’unité de l’ensemble. Il le fait depuis Rome où se trouvent les institutions chargées de la direction générale. 

Le mode de la gouvernance de l’Église est une monarchie de droit divin, dont la fonction est incarnée par le pape. Dans ses décisions, le pape s’appuie sur une consultation large régulée par les diverses instances dont le mode de fonctionnement est synodal. On peut décrire celui-ci par « marcher ensemble », traduction directe du mot en grec, où ensemble on cherche la vérité qui concourt au bien et qui doit guider toutes les décisions.

Les querelles des rites, il n’y a pas eu que celle de Matteo Ricci en Chine, on les connaît sous diverses formes et pratiquement à toutes les époques. Derrière une telle querelle se trouve la question sous-jacente, celle de l’adaptation du langage, des paroles et des gestes, pour s’assurer de la plus grande efficacité spirituelle. Et de la fidélité dans la pérennisation.

La manière de les gérer en dit long sur l’état d’esprit de l’époque donnée. Au moyen âge par exemple, rien que dans le giron de l’Eglise catholique latine, une multitude de rites (ambrosien, lyonnais, bavarois, …) a subsisté pendant longtemps en Europe. 

Chacun de ces rites était en usage dans une partie de l’Europe, pour ne parler que d’elle. La répartition territoriale était liée au mode de fonctionnement de l’Eglise à cette époque. Cette situation résultait plutôt d’une grande autonomie de fait, que du principe de subsidiarité, où dans le souci du développement personnel et collectif, on laisse faire à l’échelon inférieur ce qui n’est pas nécessairement à faire par l’échelon supérieur. 

Avec le temps, leurs particularités continuaient à subsister, mais dans un monde de plus en plus globalisé, en termes de pensée et de structure. La nécessité du point de vue théologique de clarifier leur usage s’était imposée, surtout à la faveur de la tendance à la centralisation. 

Comparé avec les cultures locales, c’est à mi-chemin entre la conservation de la culture tirole et l’adaptation de sushi destinés à l’exportation puis production américaine pour les consommateurs américains. En d’autres termes, dans le christianisme occidental, comme dans toute une société organisée à rayonnement international, la fidélité à la tradition et la résonance universelle est un enjeu majeur.

Comme dans chaque exportation, il faudrait encore savoir quel produit y est destiné et à combien l’on estime l’opération. J’y reviendrai plus loin en m’attardant sur la distinction entre la Tradition et les traditions.

Les livres contenant le déroulement, que sont les missels, constituent des outils de base pour célébrer. En accord avec ses confrères de la région, lors des synodes régionaux, chaque évêque donne son accord et veille sur l’application locale, essayant ainsi de réguler la vie liturgique.

Et cela concerne l’Église dans son ensemble. La question se pose régulièrement à l’occasion des grands rassemblements des représentants de l’Eglise que sont les conciles. 

En résultent des vives tensions qui s’accompagnent d’âpres discussions, que même la sincère évocation à l’Esprit Saint pour être au service de la vérité, n’arrive pas à enrayer. Conduisant à des séparations avec une tranche restant fidèle à la volonté du maintien du statu quo. Un ordre ancien, ou un ordre nouveau ? 

C’est comme toujours et partout, sauf qu’il n’est pas vraiment approprié d’appliquer à l’Eglise des catégories de distinction entre conservateurs et réformateurs, traditionalistes ou progressistes, voire intégristes ou laxistes. Certes, sur le plan épistémologique, il y a toujours quelque chose de vrai, nonobstant qu’on y véhicule beaucoup d’inexactitudes.  

La faute à tous et à personne, car le point de vue journalistique, – poussé par la contrainte du temps et, malgré l’effort de la clarté dans la communication, la contrainte de vulgarisation et donc de simplification, souvent outrageuse,- n’a pas trouvé de contre proposition suffisamment convaincante de la part des communicants au nom de l’Eglise pour donner des outils épistémologiques plus adéquats. 

Le concile de Vatican II (1962-65) n’a pas échappé à la règle observée lors des grands changements dans les orientations. L’opposition farouche à une réforme liturgique a cristallisé les esprits. Et sa focalisation n’est qu’une partie de griefs portés contre les changements, dont on soupçonne d’abord, puis on est intimement convaincu, qu’il s’agit de rupture plutôt que de continuité.

Jusque là rien d’étonnant, un fait historique parmi d’autres. 

Sauf que cela nous concerne en direct, cela se passe sous nos yeux et notre nez, nous voyons des agissements dans tous les sens et nous sentons l’odeur du torchon qui brûle, et qui n’est pas prêt à s’éteindre. On aurait aimé se contenter de sentir l’agréable odeur de l’encens utilisé pour la louange du Tout-Puissant, ou encore le parfum d’huile d’onction céleste. 

Non, c’est l’odeur d’un court circuit dans la transmission, au goût âpre pour la gorge qui y détecte un produit cramé, que l’on sent. Le courant ne passe plus et risque de faire cramer la relation pour bien longtemps.

Mais passait-il avant? Si dans le passé, la situation était déjà bien complexe, actuellement elle s’aggrave. Elle touche des profondeurs de la vie sociale dans son ensemble. Tout le monde s’y met et chacun a son avis. Avis considéré comme bien autorisé, car chacun le sien. Cherchant le nombre de” like”, on se lance dans la course pour savoir qui trouvera un meilleur argument pour sanctionner, surtout négativement la décision du pape.

Que dire de plus au sujet d’un déferlement de la prise de paroles ou circule tout et son contraire. Cela va des avis des plus pathétiques (quel dommage, le pape n’a toujours pas compris, alors que nous…) au plus outrageant (le pape est schismatique, la vraie Eglise est chez nous). Comment démêler tout cela? 

Chaque fois, on a affaire au nivellement par le bas, ce qui est bien connu. Nivellement dynamisé, faudrait-il dire dynamité, par la puissance explosive de l’épiderme du myocard affectif, car affecté. Et tout le monde en est infecté. 

C’en est ainsi quand l’idéologie purement humaine s’y mêle. Il n’y a plus de filtre digne d’une recherche de la vérité dans l’intimité d’un confessionnal et donc de façon « divinement raisonnable ». Sans filtre, tout avis prend l’allure d’un devis d’imposition et de facture destinée à être payée par les autres.

Un peu d’histoire permet déjà de clarifier tant soit peu certains aspects de cette discussion médiatique, bien virale. 

Tout d’abord la nature du document.

Traditionis Custodes est un motu proprio.

« ► Qu’est-ce qu’un motu proprio ?

Il s’agit d’un décret pris par le pape de sa propre initiative, en général pour régler une question pratique. Il se distingue des encycliques, des exhortations apostoliques ou des constitutions apostoliques. 

Le style des textes pontificaux n’a pas d’influence sur leur autorité. Un motu proprio sur une question très pratique peut ainsi avoir une importance plus grande qu’une encyclique sur un thème très général. Traditionis Custodes, publié par le pape vendredi 16 juillet, en est un bon exemple. 

Il abrite les dispositions du pape Benoît promulguée par un document d’une même nature datant de 2007.

L’abrogation de Summorum Pontificum, une inflexion inattendue.

En donnant son motu proprio Traditionis Custodes ( « gardiens de la tradition, en latin), le pape François a surpris les milieux traditionalistes. » Note journal la Croix.

Le texte pontifical estime, selon le journal, que Summorum Pontificum, un motu proprio de Benoît XVI, promulgué en 2007 pour permettre l’usage d’un certain rite antérieur à Vatican II, a été « exploité pour élargir les fossés, renforcer les divergences et encourager les désaccords qui blessent l’Église, bloquent son chemin et l’exposent au péril de la division ». 

L’objectif de l’unité a ainsi été « gravement négligé », selon le pape, qui souhaite donc restreindre les libertés permises par son prédécesseur. Et si cela produisait un effet inverse, d’une menace à la réalisation, d’une fêlure à la cassure, l’enjeu d’unité malgré tout, ou besoin de clarifier? 

Tout semble légitime, mais ni vous ni moi, ne sommes le pape, mais nous avons droit,voire le devoir lui faire connaître notre sentiment, notre ressenti, notre état d’âme, au sens le plus noble du terme.

Toujours est-il, que désormais l’évêque seul est autorisé à statuer sur la nomination d’un prêtre chargé de telles messes, alors que son prédécesseur donnait cette autorité à tout prêtre, bien que celles-ci étaient aussi reliées à l’évêque, par accord tacite, de facto. Une autorité d’en bas, contre une autorité d’en haut.

Le pape Benoît XVI en promulguant Summorum pontificium ouvrait une bulle qui sera introduite dans l’Eglise catholique pour permettre aux catholiques attachés au rite ancien, mais fidèles à l’autorité de Pierre, de respirer à peu près normalement. 

La chose est entendue, ils auront à suivre un certain nombre de règles, tout comme ceux qui seront chargés de les accueillir. Tout semblait se passer pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tout le monde semblait satisfait.

La décision du pape Benoît était motivée par l’accueil d’un nombre de catholiques traditionalistes dont le cœur balançait entre la fidélité à la tradition et la fidélité au pape. 

Longue est la discussion au sujet de ce qu’est la Tradition en termes de doctrine comme condensé de la foi chrétienne et sa distinction avec des traditions comme expressions religieuses de la mise en place de la Tradition. 

Long et laborieux est le travail pour savoir comment ces différentes traditions, qui se côtoient, agissent au bénéfice de la vitalité locale, horizontalement établies dans différentes zones géographiques, ou dans l’ensemble de l’Eglise universelle et comment elles se succèdent au gré des décisions majeures que sont les conciles.

La liturgie est le lieu le plus visible et le plus sensible, car si chacun peut prier comme il l’entend et où il le veut, l’expression communautaire garantie par la liturgie et ses rites est soumise aux règles d’un vivre ensemble. L’identité chrétienne s’enracine dans cela.

L’autorisation du pape Benoît fut donnée pour une forme extraordinaire, dont la valeur symbolique ne pouvait égaler la formation ordinaire résultant de la réforme liturgique issue des travaux et des décisions du concile Vatican II. 

Elle fut donnée pour un temps donné, avec une évaluation à faire. Son successeur a peut-être laissé le temps filer, certainement pris par d’autres urgences qui s’imposent dans l’Église actuelle, et qui disposent de son temps. Toujours est-il, il était temps d’en faire le bilan, faire les comptes c’est évaluer, sûrement pas évacuer. 

La forme extraordinaire reste admise, contrairement à des jugements bien hâtifs au sujet desquelles on peut se poser des questions sur les motivations profondes. La messe en latin n’a jamais été interdite dans l’Église catholique, même si actuellement concurrencée par l’anglais, elle demeure, quand les circonstances l’exigent, la forme linguistique universelle de base.  

Le rite utilisé selon le missel de Paul VI résulte d’un sérieux travail d’adaptation de la forme, mais jamais du contenu. Par exemple, le sacrifice du Christ garde son caractère d’expiation salvatrice, comment d’ailleurs cela pourrait-il être autrement?! 

Et le mystère de la foi n’est pas piétiné, sous le couvert de son dévoilement que la langue vernaculaire provoquerait. Il ne faut pas confondre la foi chrétienne avec des relents gnostiques qui peuvent l’infecter dans le désir de garder le mystère. Tout comme dans le désir de le diluer dans les vapeurs de pensées humaines solidaires des structures d’origines obscures.

Rien que l’intégration dans le missel de Paul VI de la prière eucharistique no 1 en usage dans la messe dans le rite précédent, sans parler d’autres prières eucharistiques qui viennent des traditions chrétiennes plus anciennes, en sont la preuve. Preuve du souci du maintien du lien avec les traditions passées qui toutes expriment quelque chose de la Tradition. 

Car la Tradition est vivante, grâce aux différents apports des traditions, sans lesquelles elle-même n’aurait même pas de consistance visible, palpable; l’incarnation et la motion de l’Esprit Saint obligent!

Ce qui est en jeu, ce n’est pas vraiment la messe en latin selon le rite ancien, même si l’on a jamais vu dans l’histoire chrétienne de légitimer à valeur égale deux rites sur le même terrain ethnique et culturel, linguistique y compris. L’ouverture d’esprit consistant à envisager la valeur égale aux deux rites procède sans doute d’un pragmatisme qui envisage la pluralité comme base de tous les ensembles humains. Elle n’intègre cependant pas les enjeux de communion, telle qu’elle est vécue dans la tradition chrétienne, elle-même constitutive de la foi elle-même. La liturgie est l’expression de la manière de croire… sans doute à développer à une autre occasion.

Le pape Benoît, pour adoucir le caractère très nouveau, et ceci du coup au risque de rompre avec la Tradition, selon laquelle on célèbre ensemble et donc dans le même rite, pour signifier la communion, insiste sur le caractère extraordinaire de la liturgie selon le rite d’avant Paul VI. Un statut particulier, dont le respect de sa nature propre aurait dû suffire.

Deux choses ont alerté le pape François, ce qui semble (je n’ai pas d’accès aux détails) sortir de l’enquête dépêchée auprès des évêques au sujet de la situation concernant les célébrations de messes, mais aussi d’autres sacrements, pour mesurer « la réception », la mise en application du document du pape Benoît. Ces sont la réception de la forme extraordinaire et le rapport aux décisions du concile Vatican II. 

Pour la réception, l’on constate qu’elle est accueillie comme étant une forme ordinaire, non seulement pour ceux qui la célèbrent, mais considérée comme telle pour beaucoup dans l’Église catholique, ceux qui ne se sentent pas concernés par la messe en latin, mais n’y voit aucun inconvénient. 

Pour arriver à la reconnaissance du statut ordinaire de ce rite, (et ceci est un combat conjoint, l’un conditionnant l’autre), selon les promoteurs, il faut arriver à obtenir l’annulation des décisions prises par les évêques lors du concile de Vatican II. 

Ce qui veut dire agir contre la liberté de conscience et l’ouverture au monde qui demeure un lieu du mal (une de deux visions bibliques du monde, l’autre étant celle de la création divine bonne, certes atteinte du péché et du mal, mais que l’oeuvre de salut purifie et en libère), contre le dialogue avec ce monde si hostile à Dieu, ou encore dialogue œcuménique et interreligieux.

Des griefs portent sur l’ouverture considérée comme étant à l’origine d’une perte de la sève de l’Évangile qui au lieu d’irriguer sainement les esprits et les âmes ainsi nourries en provisions de vie éternelle, s’écoule de façon stérile sur de telles attitudes sans lendemain. 

Et tous les arguments sont bons pour les prouver, et l’Esprit Saint n’arrive pas à se frayer son chemin dans nos consciences si parcellaires. Et que Dieu nous garde de tout jugement hâtif.