Très attaché à saint Martin et ceci à bien des raisons, à l’occasion de sa fête, j’ai voulu lui donner une résonance un peu particulière. 

 

Bien sûr, ne pas évoquer le soldat devenu moine pour être un moine soldat à sa façon, ce serait manquer l’occasion pour rappeler comment une telle transformation humaine et spirituelle est possible encore aujourd’hui. 

 

Ne pas évoquer non plus le geste de partage de son manteau avec un pauvre grelottant de froid devant la cathédrale d’Amiens, ce serait omettre une référence fondamentale d’un cœur humainement, normalement constitué, et chrétiennement inspiré car aspirant à la libération de toutes sortes d’oppressions.

 

Mais ce qui m’importe aujourd’hui, c’est l’actualité des héritiers de saint Martin. Certes, il s’agit des héritiers bien particuliers qui se réclament de la spiritualité de Saint-Martin d’une manière plutôt lointaine, à leur façon.

 

Il s’agit d’une nouvelle famille spirituelle au sein de l’Église catholique, appelée justement Communauté Saint-Martin. Le nom et l’identification suivent des logiques parallèles. Elle est née à Gênes, en 1976 d’un petit groupe d’étudiants parisiens et d’anciens scouts d’Europe.

 

Le fondateur, l’abbé Guérin, venant de Loches où le magnifique château médiéval trône sur le paysage paisible de la plaine tourangelle donc pas loin de la ville de Tours, pouvait-il donner un autre nom à sa création que celui de saint Martin de Tours ? 

 

Très marqué par la spiritualité bénédictine, dans les années 60, l’abbé Guérin accomplit son ministère de prêtre à Paris et rassemble déjà à l’époque autour de lui de nombreux étudiants qu’il tente de sauver de la tourmente de la révolution culturelle, révolution à la française. 

 

Révolution à laquelle il veut échapper par l’approfondissement de la spiritualité chrétienne. A temps nouveaux, défis nouveaux. A l’action dans la bonne direction, il faut adjoindre la contemplation, dont la durée et surtout la profondeur doit suivre une nouvelle exigence. C’est comme dans l’équation travailler plus veut dire prier plus. 

 

Parmi ces jeunes, nombreux sont ceux qui aspirent à la prêtrise. Cela étonne à l’époque où de nombreux prêtres font le chemin inverse en quittant le sacerdoce. Justement, être à contre-courant sera un des marqueurs visible, affiché, de la nouvelle fondation.

 

 Mais constater que l’on est à contre-courant ne suffit pas. Faut-il encore trouver un biais et une posture favorisant l’efficacité. C’est la question que se posent actuellement les candidats, tout comme ceux qui les accueillent pour les former. Elle n’est pas simple en effet.

 

Le modèle d’un moine soldat, soldat du Christ, qui semble finalement adopté, peut alors convenir pour être missionnaire dans une Église qui a bien des aspects institutionnels, bien visibles, semblent en déconfiture. 

 

A contre-courant ne veut pas dire en opposition à tout, une solidarité subtile est à mettre en évidence pour pouvoir accomplir une telle mission. Et par ce biais trouver des alliés fiables.

 

Le fondateur y donne la clef qui est d’une importance fondamentale pour l’état d’esprit dans lequel il convient de former de futurs prêtres qui, une fois ordonnés, seront laissés à disposition de l’Église diocésaine qui par l’autorité de l’évêque leur assignera une mission sur le terrain. 

 

Cette mission sera exercée sur le champ d’une vaste plaine délimitée seulement par l’horizon humain. L’horizon, qui si souvent se transforme en passage montagneux tout aussi grandiose que dangereux avec ses « peaks ».

 

Le désir de vouloir les gravir est si fort que rien n’arrête la volonté de réaliser la vocation de cette façon-là, sans pour autant en mesurer l’investissement et les dangers. Tout y étant finalement complexe comme complexe est la réponse à l’appel de l’infini. 

 

Le fondateur prévient alors comme suit :

 

La communauté de Saint-Martin ne peut être composée que de la misère de chacun de ses membres, à vue humaine c’est donc une misère dont l’Église n’aurait nullement besoin. Mais dans la foi en l’amour miséricordieux de Jésus, unique souverain Prêtre, c’est une sagesse du Fils de gloire du Père pour le service des âmes« . 

 

Même pour moi, né dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, cela date un peu surtout dans sa dernière expression sur le salut des âmes. Mais l’essentiel est très fort, la misère comme arme de salut, cela me parle. 

 

Et le salut des âmes recouvre l’intérêt et les préoccupations à l’égard du salut des êtres tout entiers, corps et âme. L’accent date, mais pas la vérité, elle, est toujours fraîche d’actualité aux contours d’une urgence.

 

Et voici des commandos en soutane qui sont envoyés sur les vastes plaines humaines en voie de désertification spirituelle. Ces plaines, devenant une friche qui n’a que des souvenirs bâtis dans la pierre pour s’y attacher, elle qui est en butte avec sa propre identité.

 

Ils sont envoyés pour dire stop à l’hémorragie des défroqués, l’image est puissante et la volonté d’agir dans la bonne direction aussi clairement affichée. C’est un renouveau par un retour sur les points d’appui éprouvés par le passé. 

 

Est-ce suffisant pour répondre au défi de la mission actuelle, l’efficacité n’étant pas le seul critère pour en juger la pertinence, à quoi faut-il recourir pour poser un jugement le plus juste possible ? La question reste ouverte tant que la distance nécessaire dans le temps et par rapport aux protagonistes pour ou contre ne seront pas sereinement acquises.

 

Que pourtant déjà les débuts furent durs et que l’exil transalpin en Italie du Nord, un lien de maturation du projet pastoral au services de diocèses en France, fût bénéfique. 

 

La misère personnelle, communément ressentie, ne pouvait que servir de combustible pour le renouveau intérieur nécessaire comme gage de vérité, d’authenticité, du passage par le feu purificateur avant de se lancer à l’assaut des âmes en perdition.

 

Doté d’un lieu de formation solide à bien des égards, le séminaire plutôt bien garni, quarante ans plus tard, la communauté Saint-Martin peut être fière de sa réussite. 

 

Réussite d’avoir permis à bien de jeunes gens de pouvoir réaliser leur vocation dans le contexte qui leur convient. Satisfaction d’un bon travail au service du salut des âmes, une humilité dans l’approche, tout semble pris en compte et bien agencé. 

 

Au point que ce n’est pas sans poser de vraies questions aux maisons de formations de prêtres diocésains traditionnelles. Ces séminaires diocésains furent créés à partir du XVI siècle dans le sillage du concile de Trente, celui de la contre-réforme. Début novembre, nous avons commémoré la mémoire de l’initiateur de ce renouveau de l’époque, saint Charles Borromé.

 

Sur le terrain français il faut tout au moins mentionner la mémoire de son homologue, père Jean-Jacques Olier, fondateur de la compagnie du saint Sulpice, spécialisée dans la formation des futurs prêtres, appuyé sur la spiritualité dite de l’école française. 

 

Ces séminaires étaient destinés à former des prêtres capables d’endurer une solitude, car enracinés dans une vraie spiritualité personnelle et vivant dans un contexte plutôt favorable.  

 

Ces prêtres, avec leur identité diocésaine plus ou moins affirmée, étaient formés au fond sur le modèle d’un presbyterium, ce groupe de prêtres (et de diacres plus tard des années 70-80) autour de leur évêque. 

 

Quelques réunions fraternelles entre confrères en doyenné ne suffisent pourtant pas à entretenir l’esprit de communauté, qui, à des telles rares occasions, vivent une communion réelle. Mais le reste du temps la communion est vécue plus symboliquement que réellement dans le quotidien. C’est d’ailleurs toujours un défi pour toute communauté religieuse qui connaît le degré d’exigence et parfois goûte à la sublime jouissance de la réussite.

 

Certes, pour l’évêque ce n’est pas sa vocation que de vivre en communion fraternelle quotidienne avec ses prêtres. Si oui, c’est plutôt de façon spirituelle, et à l’occasion de quelques rencontres programmées, puis de visites pastorales dans les paroisses. 

 

Pour le reste, le prêtre étant laissé à son autonomie, il fait ce qu’il peut. Parfois il pouvait avoir tendance à se contenter de faire ce qu’il voulait, à travailler dans sa perspective, comme celui qui sait ce qui est non seulement bon pour les autres, mais comment précisément y parvenir, sans du coup prendre en compte la manière dont les fidèles se positionnent face à des telles propositions spirituelles. 

 

La vie communautaire de la Communauté Saint-Martin répond à une carence évidente.

Cette carence est devenue une évidence avec le changement de société qui, de rurale et fondamentalement catholique, s’est vite transformée en urbaine et périurbaine, et surtout qui évoque si souvent de bien loin les codes chrétiens de vie imposés à la société d’autrefois. 

 

Il n’y a plus de quadrillage chrétien qui tienne. Il reste quelques îlots de présence chrétienne dans certains endroits dans la bourgeoisie notamment. Faut-il le refaire pour réussir la mission d’évangélisation ?

 

Le christianisme s’est déplacé de nouveau vers les villes, d’où il avait commencé à s’implanter dans les campagnes de l’antiquité chrétienne. Pour désormais, dans cette nouvelle situation, subsister à coup d’une forte mobilisation de quelques âmes résolument désireuses de ne pas sombrer. 

 

Une vie communautaire forte et contemplative, pour une part, répond au défi du prêtre diocésain dispersé et envoyé en fantassin plutôt qu’en corps constitué expéditionnel pour la bonne cause et avec des intentions bien pacifiques.  

 

La croissance de la Communauté est bien visible, elle marque le paysage ecclésial de la France d’aujourd’hui de façon évidente et durable. Est-ce synonyme de l’avenir de l’Église de France ? Comment le savoir ?

 

Ce qui est certain c’est que, attirant des candidats des milieux de la bourgeoisie catholique traditionnelle, la présence de cette communauté imprime un style nouveau dans la vie de l’Église. 

 

La soutane évoquée tout à l’heure n’est qu’un élément visible d’une volonté de maintenir le flambeau de la foi chrétienne dans la société actuelle avec les armes toujours les mêmes, la prière et la formation doctrinale solide. On ne peut que s’en réjouir.

 

Si cependant par-delà le style qui peut convenir ou pas, ce qui semble difficilement émerger c’est le travail du clergé issu de cette formation. D’un regard détaché, tout en restant bienveillant à l’égard d’un véritable esprit missionnaire, on peut se poser la question de l’état d’esprit qui anime tel zèle. 

 

Les ouvertures signifiées par le dernier concile ne semblent pas servir de lanternes pour aborder le monde qui nous entoure. 

 

Le risque de décalage croissant déjà engagé entre le mode opératoire proposé par la formation et le terrain en termes de ressources humaines pour maintenir à flot la dynamique missionnaire peut parfois prendre du plomb dans l’aile.

 

La fête du Saint Martin, moine soldat, tombe le 11 novembre, une date bien marquante de l’histoire de l’Europe du 20ème siècle.

L’armistice de la grande guerre n’a pas empêché une autre grande guerre, mais le chrétien cherche à mettre de la paix dans sa vie et autour de lui. La paix est l’avenir chrétien pour le monde et dans l’Église.

 

Communauté Saint-Martin, avenir de l’Église de France ? Peut-être ? L’avenir le montrera. À Saint-Martin, on a la France pour horizon. Que l’Esprit Saint nous fasse découvrir comment servir Dieu dans l’Église et le faire pour le bonheur de chacun.