Dans les deux précédentes émissions j’ai essayé de voir comment marche la vie marquée par la quête de la spiritualité et la vie marquée par une quête de soi. Et comme nous avons pu le voir, l’un n’exclut pas l’autre, c’est seulement une question d’accent en termes de priorité qui se dégage au fur et à mesure que la vie ainsi marquée avance. 

 

Aujourd’hui nous allons faire un zoom sur ce qu’est la vie relationnelle dans son expression la plus basique. En guise d’entrée en matière voici le poste trouvé sur un site.

 

« La neurologue Rebecca Saxe a présenté la plus belle « photo » de l’année. En fait, l’image d’une IRM a été capturée lorsqu’une mère a embrassé son fils de deux mois. Les lèvres posées sur la tête du petit homme déclenchent immédiatement une réaction dans son cerveau. La dopamine est libérée, ce qui nous procure une sensation de bien-être, mais aussi de l’ocytocine, appelée « hormone de l’amour »… Cela réduit la peur et augmente la confiance, suscite des sentiments d’affection et d’attachement, signe que le bébé a compris qu’il est protégé. 

 

Il libère également de la dopamine, qui nous fait nous sentir bien et de la vasopressine, le « liant » qui lie les mères aux bébés dans leurs premiers mois de vie. La présence de sérotonine, qui régule notre humeur, a également été rapportée. »

 

C’est pour la description factuelle. Au centre un bébé et sa maman, et le nous de la narration s’y invite tout naturellement. Un poste qui décrirait un phénomène pareil, sans pour autant faire une sorte de généralité, aurait été bien limité dans sa portée. 

 

Il intéresserait éventuellement des spécialistes du développement neurologique du cerveau. Même si sa vulgarisation est le signe d’un intérêt indéniable pour le commun des mortels, le ‘nous’ narratif lui confère une portée et une force bien au-delà de la dimension factuelle.

 

Au fur et à mesure que les nouvelles découvertes scientifiques avancent pour expliquer de plus en plus précisément le fonctionnement du corps humain, pour ne se limiter qu’à ce domaine, on a l’impression que le crédit accordé au champ spirituel proportionnellement perd de la place. 

 

La religion comme le bouche-trou des sciences qui n’ont pas encore tout expliqué ? Même si ceci n’est pas mon propos dans ce poste, il me semble important de le signaler d’emblée, demeurant attentifs aux défis que la science en général pose à la foi chrétienne. Foi chrétienne qui de plus est fondée sur le principe de la révélation. Il y a de quoi en faire de nombreux postes. 

 

On sait l’importance du toucher dans une relation amicale, on le sait pour une relation intime. L’amour et sa tendresse sous forme de toucher ou de caresses circulent. On sait aussi à quel point cela peut être une arme fatale, lorsque le toucher n’est pas employé à propos. Toutes les déviances ‘en viennent aux mains’ avec la justice qui les déniche de plus en plus facilement, ouvertement.

 

Depuis le délit d’attouchement, jusqu’à ‘ne touche pas à mon pote’, la société moderne se redéfinit dans son positionnement à l’égard d’un contact physique qui, on le comprend de mieux en mieux, détient un pouvoir relationnel redoutable, dont la portée est de plus en plus précisément mesurée. 

 

Si le besoin de rassurer, mettre en confiance, procurer de la joie, d’exister par le toucher ne sont pas assurés, le toucher lorsqu’il a lieu devient alors une agression jusqu’à la menace de porter atteinte non seulement à l’intégrité, mais à l’existence même du sujet. 

 

Ce n’est plus seulement la dignité qui est en jeu, c’est aussi l’instinct de survie. Si pour le premier, la dignité, c’est la conscience de soi qui prend les commandes, pour le second, l’instinct de survie, c’est le cerveau reptilien qui agit. 

 

On peut toucher, portant gravement atteinte à l’intime de soi, sans contact physique, sans même la parole, juste par une expression à peine perceptible du visage. Parfois même par un mouvement qui bien qu’involontaire, mais à une haute dose de décharges signifiant la valeur du message qui ne trompe pas.

 

Le toucher produit du liant et ainsi établit le courant relationnel, mais qui donc aussi sert de repoussoir. Dans le cas positif, comme dans le cas de la mère et de son bébé, ce lien se noue dès l’apparition d’une nouvelle vie humaine encore dans le ventre de la mère. Les deux sont touchés, est touché celui qui touche et celui qui répond. 

 

La relation et ses bénéfices sont circulaires, la différence étant seulement question d’initiative. Du coup au lieu de deux on peut parler de trois, l’un et l’autre et ce qui les unit (comme ce qui les sépare), le toucher devient bien plus qu’un semi-conducteur, sous forme d’un cordon ombilical. C’est une relation en plein ou en creux, en son accomplissement, ou en son manque. Si le premier remplit de joie, l’autre laisse un goût amer de quelque chose d’inabouti, pire de dévoyé.

 

Le cordon relationnel relie directement deux corps, l’un se nourrissant de l’autre. Les deux sont inséparables, mais pour que le toucher puisse s’épanouir en relation indépendante, viendra un temps où le cordon sera coupé. Il ne restera alors que le toucher. Dans le cas décrit, la mère, techniquement, ne fait que baiser sa propre peau, mais cela produit un effet sur l’enfant. Elle provoque la résonance de son amour maternel qui atteint son enfant, l’enfant en est atteint, car telle était la destination du geste. 

 

On pourrait imaginer une expérience sans danger ni pour le bébé, ni évidemment pour la mère. L’expérience qui consisterait à faire embrasser par la mère la tête de son enfant sans aucune intention volontaire de sa part de transmettre le flux d’amour. Et à la place de la mère refaire cette expérience avec une tierce personne. Je ne sais pas si la première variante d’expérience pourrait être concluante. 

 

Ce qui est en jeu c’est de savoir comment l’intention conduit à déclencher un processus chimique dans le corps. 

 

Et il est finalement nécessaire de s’interroger sur la valeur d’un autre niveau, celui qui provient de la foi chrétienne. 

 

Quand Jésus touchait les enfants, c’était pour les bénir, comme ces enfants que les gens lui présentaient pour qu’il les touche, nous dit l’évangéliste Marc au chap. 10, verset 13. 

 

Mais Jésus ne faisait pas que cela, il touchait pour guérir. C’est encore chez Marc que nous trouvons cette histoire de guérison d’un aveugle. Jésus en compagnie de ses disciples traverse son pays, et voilà ce qui arrive.

 

« Ils arrivent à Bethsaïda; on lui amène un aveugle et l’on le supplie de le toucher. Prenant l’aveugle par la main… il mit de la salive sur ses yeux, lui imposa les mains et lui demanda : vois-tu quelque chose ?  » Marc 8, 22-23.  

 

Mais du premier coup cela ne marche pas bien, l’aveugle voit les gens comme des arbres. « Puis Jésus lui posa de nouveau les mains sur les yeux et l’homme vit clair ». 

 

Parfois il faut insister pour que la guérison soit profonde et définitive. Et dans cette insistance il y a une collaboration réciproque sans laquelle cela ne marcherait pas. 

 

Et pour Jésus cette guérison difficile, progressive, illustre son pouvoir illuminateur et ses efforts pour ouvrir les yeux de ses disciples. C’est pour les prévenir que la tâche ne sera pas facile. Le toucher n’est pas synonyme d’un geste magique, il s’accomplit dans un jeu relationnel où est visé l’amour. 

 

Un amour bien au-delà de son expression sensorielle communiquée depuis l’épiderme. Un amour qui va dans les profondeurs de l’être pour le guérir, en le rassurant ainsi d’une vie bonne, une longue vie, car éternelle.

 

Ce que vise le toucher effectué par Jésus pour ressusciter les morts. Jésus est touché aux entrailles par la mort de son ami Lazare, il pleure, mais ne le touche pas. 

 

Talita Koum, dit-il en prenant la main de la fillette pour la ramener à la vie. Marc 5,43.

 

Il n’y a pas que la peau qui touche où est touchée, touche aussi la voix et ses vibrations, le regard et sa luminosité, les odeurs et leurs évocations. Autant de signaux envoyés de quelque part à quelque part pour toucher quelqu’un quelque part. Il y a une circulation qui est certainement initiée d’un côté plutôt que de l’autre. C’est de la collaboration de tous ceux qui sont concernés que dépend la dynamique de cette circulation. 

 

Et aisément on peut admettre que dans le cas décrit, c’est la mère qui déclenche le processus. Car c’est à elle d’engendrer les conditions indispensables pour procurer le bien-être du bien-vivre de l’autre qu’elle accueille dans son ventre et bien plus tard tout le long de leur existence commune à ses côtés. L’expression d’un tel toucher va varier avec l’âge, mais le besoin primaire restera invariable, intact, tel qu’il s’est manifesté dès le début de l’existence. 

 

C’est ce besoin primaire que rejoint Jésus en touchant ceux qui s’y présentent. Ce besoin primaire est indispensable à être reconnu pour pouvoir aller plus loin, guérir l’âme. Touché pour, ni couler ni flotter vaille que vaille, mais pour voguer sur les espaces nouveaux de l’Odyssée de l’évolution de la vie jusqu’à dans l’éternité.

 

Et le père évidemment se tient à ses côtés pour participer à cette œuvre commune qu’est leur enfant et sa destinée. Ce qui est dit de la mère on peut le dire aussi du père. 

 

Toucher c’est communiquer la vie et ceci jusqu’au dernier souffle. La mort intime de Marie Hendzel d’il y a quatre décennies déjà fait son effet sur le terrain de la prise de conscience. Et on peut imaginer même sous le régime imposé par la pandémie en cours ce que voudrait dire que de ne pouvoir toucher. 

 

Surtout quand la souffrance est là et si on cherche des signaux de vie pour se rassurer et ainsi s’assurer de la présence de son existence. Tant de départs, si on parle ainsi de la mort, sans le dernier toucher, une accolade, un baiser, même pas des yeux pour regarder l’autre en face chacun avec sa vérité dont la lourdeur n’est pas la même suivant qui part et qui reste, suivant la raison et pour combien de temps. 

 

Cet euphémisme à lui seul sert de caresses de substitution pour rassurer avec le langage du cerveau humain envoyé en direction du cerveau reptilien. Dors mon petit loup, je ne veux pas te réveiller, même si je sais que tu es là. 

 

Et que dire d’une mère qui veille sur son bébé en danger de mort, mais elle ne peut le toucher. Elle se contentera du toucher de substitution fait par le personnel soignant, elle le fera forcée, mais dans ces circonstances-là elle le fera de plein gré, pourvu que son bébé aille mieux, pourvu que son bébé aille bien. 

 

Le toucher est fondamental pour construire une vraie relation et donc affirmer une personnalité. C’est vrai pour un enfant, comme cela reste vrai pour un adulte.