Journée de commémoration
“Chaque année, le dernier dimanche d’avril est dédié à la célébration de la mémoire des victimes de la déportation dans les camps de concentration et d’extermination nazis lors de la Seconde Guerre mondiale”. Voilà ce que l’on peut lire sur Internet.
Holocauste and co, holocauste et la suite. On sait à peu près comment cela s’est ensuite déroulé. On le sait à travers les témoignages et les rapports, on sait comment cela était raconté par les médias, la presse, plusieurs films documentaires, ou d’autres fabulaires, plus ou moins romancés, mais toujours porteurs, du point de vue des faits d’une vérité brute, incontestable.
On en sait un peu au sujet de ceux qui ont échappé aux fours crématoires et comment se sont-ils intégrés dans la société d’après-guerre. Mais on en apprend toujours. Et pas seulement en termes glorieux, pour qui et comment, ça reste toujours à vérifier.
Déportés, cachés, fugitifs pour certains, pour ces derniers, pratiquement jamais fugitifs à succès, dans le sens d’être indemnes des traces des souffrances partagées et emportées dans le royaume des morts pour les uns et dans le royaume de vivants avec sursis pour les autres.
Cet héritage historique déposé sous formes des cercles de croissances comme ceux visibles dans la découpe d’arbres décapités de leurs souches qui s’accumulent en strates de sédimentations successives, stigmatisées par des persécutions en vagues, pas régulières mais constantes.
Les héros et les salauds
Historiquement, en avril 1945, la plupart des territoires envahis étaient déjà libérés, les déportés se trouvant dans les camps de transit ou sur les routes du retour. Mais les surprises sont toujours au coin de la rue, à la tombée de la nuit ou avant l’aurore. Pas belles surprises, du tout, comme si les persécutions ne pouvaient pas s’arrêter, en changeant de main, mais pas de hargne à la place de la compassion et de l’accueil.
En les qualifiant tous de salauds, j’en conviens qu’un vocabulaire plus policé serait sans doute plus approprié et mieux perçu dans la réception. Mais le contraste ainsi mis en avant n’a rien de surprenant. Il vise à identifier et dénoncer les obstinations idéologiques qui se fichent royalement de la réalité sensible des autres. Seule la réalité des porteurs d’obstination suffit à être prise en compte, obstination toute utilisée car concentrée sur le combat à mener.
La vraie nature se révèle dans des situations de crises. Dans ses variantes sombres, elle n’a rien d’humain. Elle se révèle soit tels les trésors cachés, ou alors tels les tas d’ordures, ou (surtout!) un mélange des deux. Ses “trésors” manifestent au grand jour les qualités des uns, et les tas d’ordures visibles à l’œil nu par les témoins oculaires résultent des défauts des autres.
Ces défauts se manifestent à un moment donné qui est décisif, non seulement pour la qualification morale des acteurs des actions ainsi perpétrées, que, et surtout, pour le jugement des personnes porteuses de responsabilités que la justice va leur assigner de façon officielle. Les attributs du moment prennent le dessus sur d’autres attributs manifestement visibles à d’autres moments. Dans le cas des tortionnaires cela s’explique par une personnalité double, schizophrénique (la qualification n’est pas forcément clinique, faite pour simplifier les choses) dont les circonstances favorisent le développement.
S’il ne m’est pas permis de croire que tout le monde aurait pu devenir tortionnaire, cela tient à mon a priori positif à l’égard de la nature humaine. Ces comportements humains, communément reconnus comme positifs, ne sont surement pas présents au moment de commettre l’acte répréhensif, odieux que celui de torturer et jusqu’à ôter la vie, chez ceux qui se sont livrés à des actes concrets. Mais ils peuvent se raviser de bonne grâce, ou de force, d’abord extérieure, puis de façon assumée intérieurement.
Les qualités ou les défauts affichés à un moment donné ou durant une longue période (juger sur les actes!) qualifient la personne ou un ensemble d’une portion de l’humanité, y assignant la responsabilité.
Toujours la même histoire, les uns sont bons et les autres sont mauvais. Ça c’est dans les contes de Fées, et dans la réalité aussi par moments, surtout décisifs pour constater de quel côté on va finalement pencher et glisser. C’est plus que la question de bon ou de mauvais choix, à un bon ou un mauvais moment. Ici, il n’est pas question de comptabiliser les points en plus et en moins sur une quelconque échelle de valeurs.
Je vous propose un voyage sans doute un peu décapant sur les routes des déportés de la deuxième guerre mondiale. Je le propose sur le fond des migrations forcées pour voir comment elles deviennent des proies faciles des idéologies qui en font leur fonds de commerce. Où le rapport à l’émotion n’est pas neutre. Avant de parler des salauds, une excursion chez les héros.
Ils se sont comportés comme il fallait
Notre journal polonais relate (fin mars de cette année) les célébrations de la IX Journée nationale de la commémoration des Polonais qui sauvaient des juifs durant l’occupation allemande. Elles ont eu lieu à Toruń oú se trouve le siège de la Radio Maryja dirigée par le charismatique et controversé prêtre religieux P. Tadeusz Rydzyk (CSsR). Les célébrations se déroulent en présence du président actuel et du précédent à la chapelle du sanctuaire de Notre-Dame, l’Etoile de la Nouvelle évangélisation et de saint Jean-Paul II.
Le père Rydzyk rappelle que déjà en 1995, quatre ans après la création de la Radio, ce qui correspond à la libération des ondes décrétée à la faveur de la déconfiture du bloc soviétique, que “les auditeurs commencent à collecter les témoignages de l’aide aux Juifs dont le sort était préparé [et réalisé en partie-RK] par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale”. Chaque mot compte, j’y reviendrai d’une manière ou d’une autre.
40 milles témoignages furent recueillis et autant de noms des personnes qui “se sont comportés comme il faut.” Le père Tadeusz exhorte l’assemblée à se comporter suivant ces exemples pour soigner de telles attitudes à l’égard de son prochain, car “le Christ a dit qu’il n’y avait de plus grand amour que celui de donner sa vie pour ses amis”. Le journal publie la totalité du discours du président actuel Karol Nawrocki.
“A cette occasion nous avons inauguré une plaque commémorative avec les noms des Polonais assassinés (mon correcteur automatique s’obstine à corriger par Polonais assassins ?!). Une autre plaque était aussi inaugurée dans le parc, contenant les noms de 431 ukrainiens Justes qui, durant le massacre des Polonais à Wolyn surtout en 1943, ont étaient assassinés “par leurs concitoyens parce qu’ils venaient en aide sauvant la vie des Polonais”.
Ceux qui ont fait autrement
Dans cette partie et les suivantes, je me réfère à la publication de Maria Tajchman trouvée sur Facebook. La publication est patronnée par le Conseil polonais du dialogue entre les chrétiens et les juifs. L’introduction faite par un certain Brucha Kot est la suivante : “Bien que plusieurs années se soient déjà écoulées… je ne veux pas que nous fermions les yeux et faisons semblant de ne pas voir ce qui se passe”. Passons sur le côté un peu énigmatique de cette présentation pour connaître le contexte. Car ce qui me paraît le plus important ici, c’est l’histoire elle-même. Elle est lourde, mais véridique.
L’article relate les événements factuels de ce qui s’était passé en août 1945 dans le sud de la Pologne. C’est l’histoire d’une femme, Lena Külchner et d’une centaine d’enfants d’un orphelinat. Nous sommes entre août 1945 et mars 1946. Les années sombres de l’occupation semblent terminées. Mais pas pour tous.
Il ne suffit pas d’échapper au pire. Comme Olek Bober (12 ans) qui après la fuite du ghetto de Varsovie vendait les cigarettes et dormait dans les dépôts de tramways. Comme Mira Bram (10 ans) qui était cachée par une famille de volksdeutsch. Comme Benek Brander (8 ans) dont la mère est décédée alors qu’ils se cachaient dans les caves d’une ville. Comme Jurka Cyns (7 ans) victime d’expériences médicales dans trois camps d’exterminations dont Auschwitz.
Ce n’est pas pour émouvoir que je reprends leurs noms et situations. C’est pour que l’émotion ne soit pas aveugle et que leur porteur puisse l’assumer en assumant son regard sur les circonstances, à bien des égards, aggravantes, sans se défausser par des pirouettes du style, quels salauds! Ce que je conviens, même si moi-même je l’emploie, ce terme est trop facile, on ne peut pas bâcler l’affaire comme cela. Tout comme avec ceux qui ont fait ce qu’il fallait. Mais passons aux faits qui font le cœur de ce podcast.
Léna
Nous sommes au printemps 1945, avec elle nous sommes à Cracovie, Rue Longue 38, siège du Comité juif. Tous les rescapés y convergent. S’y trouvait aussi un accueil temporaire pour les adultes. On y venait aussi pour avoir des nouvelles des proches. Lena vient aussi pour cela.
Devant le bâtiment, elle voit des enfants sales et affamés faisant la manche. Le responsable du centre tente une explication : Les gens avaient été tellement « déshumanisés » explique-t-il (le mot polonais « upodleni » est bien plus fort pour signifier réduits à l’état animal dont l’objectif premier est la survie) qu’ils sont devenus indifférénts. Ils ont vu tellement de mal et d’horreur, que depuis même les enfants affamés ne font plus aucun effet sur eux. En ajoutant d’ailleurs que nous pouvons savoir ce qui s’était passé dans leur vie.
Mais cela a touché Léna.
Son neveu raconte : La tante, née en 1910, a étudié à l’université Jagellon à Cracovie pédagogie puis philosophie, parlait le polonais sans accent, puis travaillait comme institutrice dans une ville à côté. En 1939 avec son mari, elle fuit à Lvov, puis en 1941 elle doit encore fuir la progression allemande. Ils se séparent, lui pour aller à Varsovie, elle à Wieliczka (connue pour sa mine de sel-RK). Son père périt, tout comme sa tante Pela, dénoncée par un Polonais pour deux kilos de sucre.
Recueillie par une famille de propriétaires terriens (on ne sait pas dans ce récit si c’était une famille polonaise, mais très vraisemblablement) elle survit en s’occupant de deux petites filles de la famille. À cette occasion, elle enseigne aussi à d’autres enfants du village. En mai 45 elle rentre à Cracovie. Elle est la seule femme qui porte le titre de la mère d’Israël (je n’ai pas pu vérifier le sens de cette expression).
Orphelinat
A la vue de la scène des enfants devant le bâtiment du Comité, elle entre à l’intérieur et fait un scandale. Des enfants juifs mendient dans la rue et les juifs ne font rien. A ce moment quelqu’un soupire, moi j’en ai une autre centaine dans le grenier. Avez vous une idée, quoi en faire = (co z tym zrobic, une expression qui chosifie le problème).
Elle l’avait, avec l’argent reçu des juifs des États-Unis, elle pourrait organiser un orphelinat. Elle va s’en occuper conformément à la pédagogie de Janusz Korczak (juif de Varsovie partie en camps avec les enfants de l’orphelinat, immortalisé par le film de Andrzej Wajda selon le scénario d’Agnieszka Hollande, intitulé Korczak 1990).
Malgré des réticences des autorités locales et de la population, l’orphelinat ouvre. 116 enfants y sont accueillis arrivés bien cachés pour ne pas éveiller… les mauvais esprits. En attendant la suite, ils avaient enfin tout ce qu’il leur fallait pour vivre normalement, propres, nourris, pris en charge, comme cela se doit!
Pogrom
Le 11 août 1945 à Cracovie a d’abord lieu un pogrom déclenché par les rumeurs du meurtre rituel d’un enfant chrétien dans le quartier juif de Kazimierz. Le lendemain, les exactions contre les juifs se propagent jusqu’à Rabka ou Léna vient d’installer les enfants.
Il y en avait presque cent répartis dans trois villas. Dans l’une d’entre elles, quelqu’un a jeté une grenade. Panique à bord. Pas de police sur place. Les agresseurs reviennent mais en bande organisée.
Ils sont des élèves d’un lycée privé où recrutent l’organisation antijuive qui a noyauté le mouvement scout. Tout ceci sous l’œil bienveillant et directement encourageant du prêtre de la paroisse, lui qui a des idées très claires sur la question juive en Pologne, le pays gouverné désormais par les Juifs.
« En Pologne les juifs gouvernent », pas plus facile pour prendre ce constat pour la réalité, facile à exploiter sous forme d’une action politique directe. Question qui demandera bien plus tard une sérieuse vérification sans pouvoir le prouver par les statistiques, dont la flexibilité d’approche prête le flanc à des interprétations diverses, variées et finalement diamétralement opposées. Le prêtre était probablement l’auteur lui-même des lettres avec les menaces colportées par un élève.
Tout le mois d’août les véritables assauts sont lancés contre l’orphelinat, différentes armes sont utilisées. Une guérilla urbaine exerce ses droits, seulement d’un côté, car les victimes n’en ont aucun.
Le procès est à la régulière, sans trop d’empressement et de conséquences. Le prêtre essaie de minimiser l’affaire en approuvant le fait de vouloir faire peur, sans vouloir aller plus loin.
Le 28 août, le lendemain d’une attaque à la régulière, Léna va faire déménager le sanatorium pris pour cible particulier. Mars de l’année suivante, Léna décide de quitter la ville avec les enfants toujours.
Et depuis?
Sur les ailes des nationalismes surgissant ou resurgissant depuis la seconde guerre mondiale, les registres de comptes ne sont toujours pas fermés. Souffler sur les braises recouvertes des cendres, qui, inertes mais mises en mouvement, deviennent des écrans de fumée, c’est vouloir régler le passif historique par le travail d’exhumation des restes identifiables et qui, en toute transparence, en témoignent.
Les cendres, même ainsi dérangées, restent des témoins muets de l’incapacité humaine à redonner vie à ce qui a été perdu, à ceux qui ont tragiquement péri. S’en servir conduit toujours dans les impasses humaines, civilisationnelles, même stratégiques.
Sans s’en priver, on va s’en servir pour soutenir le droit à la victimisation qui hélas ne connaît pas de bord. Droit auquel on va toujours se référer dans un désir d’exorciser la peur avant tout. Et surtout la peur des siens, car de celle des autres, qu’est-ce que l’on a à faire, rien, ou alors parfois pris d’un élan humanitaire à dessein, on va les classer dans le dossier fermé, celui des victimes collatérales.
Mais aussi de façon plus ou moins bien masquée on va vouloir graduer (gradualiser serait plus exact, le mot n’est pas encore admis par le comité des sages !) la responsabilité, entre autres en cherchant à répondre à la question de savoir qui a commencé.
Il n’y a pas à se poser de questions sur qui a commencé, quand il s’agit des minorités, qui par principe sont fragiles et facilement déstabilisables. Jusqu’à leur faire subir des horreurs, que le monde animal ne connaît pas, pour associer gratuitement le plaisir à faire du mal à la souffrance infligée jusqu’à la mort.
Modestement, mais je ne suis pas trop mal placé pour reconnaître la particularité du peuple d’Israël et comment il est reconnu de l’intérieur et de l’extérieur. Ce n’est pas le droit à l’exception justifié par le droit humain seul qui suffirait à le prouver.
C’est possible seulement dans la perspective du droit divin, dont chaque religion comprend et en tire la loi morale, et donc conduit à sa façon. Droit divin auquel aucune religion ne peut se dérober ; les autres humains font comme ils peuvent. On les met en garde avec le degré d’efficacité souvent minime ou inexistant.
Le rôle des religions est de permettre aux humains de grandir jusqu’aux limites de leur humanité jusqu’à titiller la transcendance qui leur échappe tant. Sans laquelle les humains se cassent les dents et souvent s’étalent tout le long de leur corps sur le tapis roulant de l’histoire.
La suite?
Des salauds existeront toujours. Ceux de bas de gamme, chargés des basses œuvres, sont les plus nombreux. Ils sont les plus visibles comme acteurs agissant dans une société donnée. En même temps, noyés dans la masse de l’oubli de l’histoire, ils sont invisibles avant, pendant et après.
Leur invisibilité est due aussi à notre capacité de pouvoir et vouloir la reconnaître et assumer. C’est selon, où et comment on ouvre les yeux sur leurs agissements. S’en prendre à eux est un devoir impérial d’une conscience humaine de plus est spirituellement éclairée.
Pour s’en prendre à ceux qui les manipulent et attisent leur sentiment de caniveaux, il faut courir longtemps et avec des bonnes boussoles. Sans jamais être certain d’atteindre la cible, comme dans les cas de ceux de bas de gamme.
Le film regardé dans l’avion de Hong Kong à Paris le mois de mars dernier sur le procès de Nuremberg est un cas d’école (podcast dans deux semaines?) qu’il n’est pas possible de négliger, c’est même très dangereux et ce pour tout le monde.
La suite, qui l’écrira, sinon chacun d’entre nous avec de l’encre plus ou moins sympathique. Avec quel souhait, celui de ne pas nous laisser déporter? Comment le savoir, qui pourra nous le garantir? Et comment en revenir?
Il n’y a que l’amour qui vaille!
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Photo extraite du film “Korczak” 1990 d’Andrzej Wajda




