Carême oblige

Souffrance, carême oblige! Nous allons nous arrêter aujourd’hui sur un phénomène  qui ne fait  plaisir à personne. Excepté les cas pathologiques du sadomasochisme, où la jouissance est proportionnelle à la souffrance. Tous les torturés le savent, tous ceux qui torturent ne s’en vantent pas toujours.

Nous sommes entourés de situations de souffrance, qui sont de nature physique, psychique, morale…. qui viennent de nous-même ou de l’extérieur. Nous sommes souvent des victimes passives de la souffrance que nous subissons. 

Parfois nous sommes aussi des victimes actives de la souffrance dans la mesure où  nous la provoquons (consciemment ou pas) et qui atteint pas seulement l’autre, mais qui dans ses effets destructeurs en boomerang se retourne contre nous-même.

Les conflits provoqués par les humains s’ajoutent aux catastrophes naturelles et ensemble participent au remplissage du réservoir de souffrance qui  croît avec le nombre des êtres vivants et les dangers auxquels ils sont exposés.  

Surtout les hôpitaux, recueillant les souffrances, symbolisent la prise en considération de la souffrance humaine pour la faire disparaître, sinon la faire diminuer. Personne de normalement constitué ne peut s’opposer à cet impératif.

Mais comment le faire sinon par amour, ce à quoi s’emploi tout être justement normalement constitué. Ce à quoi s’emploient les religions qui prêchent l’amour et aident à déployer l’arsenal d’amour pour circonscrire la souffrance. 

Sans quoi la souffrance n’est qu’abomination que l’on traite techniquement. Le chemin d’amélioration, que la diminution ou la disparition de la souffrance permet de constater comme étant obtenue sans amour, n’est qu’une opération techniquement satisfaisante. Et à ce titre, déshumanisante.

L’AI semble porter un concours considérable à l’humanité afin de se libérer de la souffrance Est-ce pour autant un chemin d’humanisation? Pour qu’il y ait de l’humanisation, il faut  de la liberté d’aimer.

Je n’entre pas ici dans le débat sur les moyens et les raisons de cette diminution de la souffrance souhaitée et réalisée dans le cas d’euthanasie et d’autres questions d’ordre bioéthique relatives au début et à la fin de la vie.

Le christianisme pour sa part, tout en frôlant parfois les limites du sadomasochisme, (effet d’une mauvaise interprétation de la place de la souffrance, car parfois trop complaisante à son égard) est bien placé pour avoir une certaine expertise dans le domaine de la souffrance qui permet d’enrichir, avec son écriture et sa grammaire propres, l’expérience de l’humanité sur ce sujet.

La souffrance est comme un hiéroglyphe 

L’expression n’est pas de moi, elle n’est pas non plus du prof Jacek Salij qui en parle dans une interview dont je m’inspire pour ce podcast. Le dominicain l’utilise dans son interview donnée début mars de cette année en Pologne pour répondre aux questions de la journaliste de la KAI (l’Agence d’information de l’Eglise catholique en Pologne) sur la place de la souffrance dans la vie et comment le chrétien peut  s’en saisir. 

L’expression vient d’un poète polonais du XIX siecle, C. K. Norwid (1821-1883). L’homme est marqué par le destin tragique d’un immigré  polonais se retrouvant à Paris sans ressource ni lien social, ostracisé par la haute société qui n’apprécie  guère ses idées jugées  trop décalées par rapport à leur maniere de voir la vie. 

La quasi-totalité de ses écrits n’a jamais été publiée de son vivant, la plupart détruits après sa mort. L’homme et ce qui en restait de ses écrits sont vite oubliés, il est redécouvert seulement au XX siècle par le mouvement de la “Jeune Pologne”. 

Grâce à sa sensibilité exceptionnelle et visionnaire, il a pu formuler de façon puissante, sous forme de poèmes ou de réflexions sur beaucoup de choses en lien avec sa situation personnelle, mais à la portée universelle. Alors que son pays est anéanti politiquement, il émigre en France dès l’âge de 20 ans, sans jamais revenir chez lui. 

En arpentant les pavés parisiens, il méditait sur cette étrange sensation que tous, on a envie d’éviter et qui pourtant nous colle à la peau, transperce les boyaux et jusqu’à glacer les os. La souffrance au cœur de la vie.

Norwid disait :

« Le hiéroglyphe de la souffrance sur terre est incompréhensible, mais plus compréhensible au ciel. » 

Sauf que ni lui, au moment où il écrivait ces vers, n’était pas encore présent au ciel pour les constater de ses propres yeux, et nous, non plus nous ne sommes pas encore là pour le constater. C’est la foi et l’espérance qui lui font dire que plus tard ce sera plus abordable. Mais pour y croire, il faut des Champelions qui mettent noir sur blanc la grammaire de ce hiéroglyphe. 

Sauf que “plus tard tu comprendras” n’est pas seulement agaçant; ce contre quoi on peut lutter en maîtrisant les nerfs qui sont sur le point de lâcher. Ce n’est finalement pas très convaincant, avec l’interrogation en suspens : prouvez-le moi! 

Et quand on sait que pour le prouver, pardon pour être convaincu, il faut une dose d’évidence qui est proportionnelle à la dose de confiance en celui qui avance des idées pareilles, long est alors le chemin et incertains sont les résultats. Restons modeste, regardons de plus prêt qu’est-ce qu’est la souffrance.

Qu’est-ce que la souffrance?

Dire que la souffrance est comme un hiéroglyphe renseigne sur la difficulté de la saisir dans sa nature propre. Mais cela ne dit rien au sujet de sa nature propre. Qu’est-ce donc la souffrance? Comment l’aborder? Regardons dans la note qui précède l’interview.

« Qu’est-ce que la douleur et la souffrance ? Comment les abordons-nous dans le christianisme ? Les catholiques sont-ils à juste titre accusés de [vouloir-RK] souffrir ? Un Dieu parfait et tout-puissant souffre-t-il lui aussi ? Le père Jacek Salij, théologien dominicain, répond à ces questions difficiles concernant la place de la souffrance dans la vie humaine. »

Le résumé de la rédaction du journal qui publie cet interview démontre la variété et la complexité des questions qui méritent beaucoup d’attention pour démêler les divers aspects d’une si riche et complexe réalité qu’est celle de la souffrance. 

La souffrance est le résultat d’un désaccord constaté et enregistré entre ce qui marche et ce qui ne marche pas dans le corps, pris de façon la plus englobante, y compris dans sa dimension psychologique et morale et donc quelque part spirituelle. C’est un signal d’alarme pour constater que quelque chose ne va pas. 

Ceux qui ne souffrent jamais? 

Ce constat ressemble à une mauvaise blague qui frôle l’ineptie. Tout être vivant souffre, car la souffrance est le signe d’être en vie. Or, cela semble contredire  la vérité communément admise. Sans trancher, dans la mesure où elle est tout au moins en partie vérifiée scientifiquement, restons un peu avec cette affirmation pour explorer un autre versant de la souffrance.

Les personnes touchées par une très mystérieuse  maladie qui consiste à ne pas ressentir de la souffrance, doivent beaucoup souffrir de cela, pas physiquement évidemment, mais moralement. Car elles se savent en danger puisque les systèmes d’alerte est débranché et la vie peut à tout moment subir de graves dommages, voir être mise en danger jusqu’à engager un pronostic vital, tout cela sans que l’on s’en aperçoive.

Pour rester dans cette absence de souffrance, ecoutons le theologien polonais : 

La sensibilité à la douleur est un instrument essentiel de notre ouverture à la réalité. Cet aspect a été fortement mis en lumière par Viktor Frankl, auteur d’un ouvrage très pertinent sur le sens de la souffrance intitulé « Homo patiens ». Il y décrit notamment une affection médicale particulière, la mélancolie anesthésique, caractérisée par une perte importante de sensibilité à la douleur qui – contrairement à ce que l’on pourrait penser spontanément – ​​cause une profonde souffrance à celui qui en souffre.”

C’est donc tout le rapport aux anesthésiants qui est concerné et à revisiter sans statuer à la hâte sur la pertinence d’une telle action.

Le théologien poursuit: 

“Il s’avère qu’une réduction significative de la capacité à ressentir la douleur crée une sorte de barrière invisible entre une personne et la réalité. Frankl donne l’exemple précis d’une patiente venue le consulter immédiatement après une extraction dentaire. Elle se lamentait sur son sort : malgré l’absence d’anesthésie, elle ne ressentait aucune douleur.”

Ce contre-exemple démontre que dans le cas de l’absence de la souffrance nous sommes face à un phénomène naturel qui parfois se manifeste par un dérèglement pareil.  

Et Dieu dans tout ça? 

Pour dégager le terrain spirituel auquel il faut tout de même revenir, le théologien constate que la souffrance ne réjouit pas Dieu. 

Nous y voilà tout au moins momentanément rassurés, car malgré tout, le soupçon pèse sur Dieu. Il pèse à cause de la situation pas claire pour le commun des mortels au sujet de la place de la souffrance dans la vie de Jésus qui concentre sur lui tous les regards. 

En d’autres termes, pèse sur le Dieu des Chrétiens un soupçon de la survalorisation de la souffrance dont le Crucifix omniprésent dans l’Eglise catholique est l’emblème de cette survalorisation. 

Si la souffrance ne réjouit pas Dieu, ceci supposerait que Dieu ferait tout ce qui est en son pouvoir pour la faire disparaître ou au moins la faire diminuer. 

Son inaction lors de la crucifixion de son Fils est alors interrogée. La théologie chrétienne a bien entendu pris en compte cette situation pour faire entrer en jeu la liberté du Fils qui, dans une œuvre de salut solidaire de la condition humaine sous tous ses aspects,  doit passer par là pour le réaliser.

Rien sans amour

Donc théoriquement, théologiquement, globalement nous sommes rassurés, sans pour autant être totalement convaincus. Poursuivons donc l’enquête au rythme de l’interview du dominicain polonais.

Pour résumer, constatons avec le théologien que “Sans vouloir simplifier à l’extrême, on pourrait appeler souffrance tout ce qui, dans notre douleur, est incompréhensible, tout ce qui semble absurde, accablant et destructeur.” 

Par déduction on peut donc constater que si tout ce qui dans la souffrance y est compréhensible et signifiant, allégeant et constructif, cette autre face de la souffrance doit exister aussi. Ce hiéroglyphe qui se dérobe à notre conscience demeure obscure dans sa signification ici sur terre, sans nous garantir d’être plus clair dans l’au-delà. 

Mais alors comment l’aborder autrement que par amour. Tout amour est capable d’assumer toute la souffrance présente chez les concernés. Assumer ne veut pas dire comprendre, mais à l’instar du Christ, l’embarquer avec soi dans les épreuves de la vie. Pas sûr que cela parle non plus, et pourtant si la souffrance est reliée à l’amour, elle est aussi reliée à ce Christ-là, lui qui a porté la sienne dans son amour humain divinement soutenu attesté et vécu. On s’y rapproche déjà un peu plus, on y est déjà presque sans le savoir?

Dire que Dieu n’est pas à l’origine du mal, ni de la souffrance, est rassurant, mais pas suffisant. Reste la question de savoir comment cela le concerne?

 “Il existe une souffrance qui, dans sa forme la plus profonde, -développe le dominicain-, trouve sa source dans l’amour. Je ne peux imaginer que des parents ne souffrent pas lorsque leur enfant sombre dans l’alcoolisme, la toxicomanie ou la débauche. 

Nous avons de fortes raisons de croire que Dieu connaît aussi une telle souffrance. « Vous m’attristez par vos péchés », se plaint Dieu dans les Saintes Écritures, « vous me tourmentez par vos transgressions » (Ésaïe 43, 24).

Et l’apôtre Paul dit : « N’attristez pas le Saint-Esprit de Dieu, par lequel vous avez été scellés pour le jour de la rédemption » (Éphésiens 4, 30). Dieu est infiniment heureux et parfait, mais il est Amour, et c’est pourquoi il peut être blessé et attristé !”  Mais on ne sait pas comment il l’est. S’il est blessé et attristé, il souffre. 

 Dieu souffre-t-il lui aussi ?

C’est encore une expérience humaine qui permet d’attribuer à Dieu les qualités qui sont propres aux êtres créés. Ce procédé s’appelle anthropomorphisme qui use d’analogies. Le chemin le plus sûr théologiquement parlant semble celui de la personne du Christ. 

Pour savoir si Dieu souffre, cherchons des lumières dans l’incarnation du Fils de Dieu. Dans le cas de Jésus de Nazareth, qui souffre, Dieu ou homme? Les deux, car la souffrance est celle de la personne du Christ, lui, le vrai Dieu et le vrai homme.  La souffrance de Dieu est engagée dans la personne du Christ. Lui qui porte les péchés du monde pour les effacer et ouvrir les portes du salut. La conception chrétienne de la souffrance est intrinsèquement liée à celle du salut.  

Dieu ressent-il la douleur, si oui, de quelle façon, puisqu’il ne dispose pas de terminaisons nerveuses qui provoquent des sensations désagréables liées à la souffrance. La question peut paraître enfantine. 

Les théologiens ne sont pas capables d’affirmer de façon univoque de savoir si Dieu, oui ou non, souffre comme nous souffrons. Quand on ne le sait pas, il vaut mieux se taire. Mais les apparitions du Christ le montrent parfois souffrant et profondément attristé sur le sort du monde et Marie sa mère lui emboîte le pas. Donc la question demeure.

Mais de quelle souffrance s’agit-il, est-elle une analogie que nous comprenons sans savoir ce qu’il y a dedans? Fort probable, d’autant plus que à la messe chaque fois que l’eucharistie est célébrée, c’est le sacrifice non sanglant qui se perpétue. 

Sans effusion de sang et par conséquent sans souffrance comprise comme indicateur d’une distorsion entre le bien-être et son contraire, le mal-être dans le corps du Christ qui souffre à cause des péchés si abondamment et fréquemment  réitérés. La distorsion entre le bien-être en Dieu et le mal-être de la création est comblée à chaque messe par le sacrifice non-sanglant du Christ.

Pour terminer sans conclure 

Puisque “la foi n’est pas une lumière qui dissipe toutes nos ténèbres, mais une lampe qui guide nos pas dans la nuit” cela doit suffire à nous faire persévérer.  En effet nous n’avons pas de réponse définitive, cela ne nous a pas été révélé. Nous sommes donc “condamnés” à nous débrouiller avec ce clair-obscur.

Comme le constate le dominicain polonais, “en Christ, Dieu a voulu partager ce chemin avec nous et nous offrir son regard afin que nous puissions y voir la lumière. Christ est celui qui a enduré la souffrance, et c’est pourquoi « il est l’auteur et le consommateur de notre foi » (Hébreux 12,2). » 

Le Christ l’auteur et le consommateur de notre foi??? La traduction de l’AI est pour le moins intrigante. Mais je la garde telle quelle, pour intégrer volontairement la réflexion sur la traduction par l’AI comme source possible de souffrance causée par la distorsion entre ce que propose l’AI et ce que cela devrait être pour être le plus proche du texte de la langue originelle. 

D’où ma petite recherche dont résulte ceci:

Le mot consommateur choisi par AI n’est pas exact, mais se trouve dans le même segment sémantique, d’où le glissement de sens. Comme quoi on peut aussi souffrir de l’AI, comme de toute assistance technique. La TOB (traduction oecuménique de la Bible) traduit le passage cité du theologien polonais  “il est l’initiateur de la foi et qui la mène à son accomplissement”. C’est beaucoup plus clair et surtout correct. 

Mais le passage entier dont est extraite  cette citation mérite d’être cité à cause de sa puissance explicative de ce qu’est la souffrance dans la perspective chrétienne.

“Rejetons tout fardeau et le péché qui sait si bien nous entourer, et courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les regards fixés sur celui qui est l’initiateur de la foi et qui la mène à son accomplissement, Jésus, lui qui, renonçant à la joie qui lui revenait, endura la croix et au mépris de la honte et s’est assis à la droite  du trône de Dieu.

Oui, pensez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle opposition contre lui, afin de ne pas vous laisser accabler par le découragement.

Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre combat contre  le péché et vous avez oublié l’exhortation qui s’adresse à vous comme à des fils […]  C’est pour votre éducation que vous souffrez” (Epître aux hébreux 12, 1-7).

 Les trois expressions en gras sont de moi pour y revenir brièvement.

Comment endurer la croix, la souffrance, tout ce qui pèse alors que l’on ne peut pas y échapper, sinon en l’assumant librement. Le mépris de la honte, non, on n’a pas à rougir de ce qui pèse mais à chercher le secours.

Pour le chrétien, le Christ est nettement identifié comme quelqu’un qui peut réellement être source d’encouragement. Mais pour être sous son influence d’encouragement, il faut se soumettre à Dieu comme le véritable éducateur. Une sacrée école où on n’arrête pas d’être surpris. Et fasciné. 

FIN

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ConversationPère Prof. Jacek Salij : La souffrance est comme un hiéroglyphe

Père Prof. Jacek Salij : La souffrance est comme un hiéroglyphe

5 mars 2026 | 14 h 38 | Interview de Joanna Operacz (voir ci-dessus) | Varsovie Ⓒ Ⓟ

Photo : ©Paweł Żulewski / KAI

Qu’est-ce que la douleur et la souffrance ? Comment les abordons-nous dans le christianisme ? Les catholiques sont-ils à juste titre accusés de souffrir ? Un Dieu parfait et tout-puissant souffre-t-il lui aussi ? Le père Jacek Salij, théologien dominicain, répond à ces questions difficiles concernant la place de la souffrance dans la vie humaine.

L’interlocuteur de KAI cite Cyprien Norwid : « Le hiéroglyphe de la souffrance sur terre est incompréhensible, mais plus compréhensible au ciel. » Nous savons pourtant que notre souffrance ne réjouit en rien un Dieu d’amour. Au contraire, il veut que nous nous efforcions d’éliminer, ou du moins de réduire, nos propres problèmes et ceux de notre prochain. « La lutte contre la souffrance est semblable à la lutte contre la saleté. La souffrance doit certes être éliminée, mais pas au prix d’un mal encore plus grand. Or, aujourd’hui, dans cette lutte, nous payons trop souvent un prix inacceptable », déclare le père Jacek Salij OP.

Joanna Operacz (KAI) : La souffrance est le sujet le plus difficile de la vie, mais – d’un autre côté – un sujet auquel aucun d’entre nous ne peut échapper, n’est-ce pas ?

Père Professeur Jacek Salij OP :Commençons par examiner l’aspect positif de notre sensibilité à la douleur. Au lycée, mon professeur de biologie expliquait que cette sensibilité est un mécanisme de protection qui signale au corps un danger. Il donnait un exemple précis : si vous n’aviez pas eu mal aux dents, vous ne seriez peut-être pas allé chez le dentiste.

Nos biologistes n’ont probablement pas encore souligné une autre fonction positive de la douleur : la sensibilité à la douleur est un instrument essentiel de notre ouverture à la réalité. Cet aspect a été fortement mis en lumière par Viktor Frankl, auteur d’un ouvrage très pertinent sur le sens de la souffrance intitulé « Homo patiens ». Il y décrit notamment une affection médicale particulière, la mélancolie anesthésique, caractérisée par une perte importante de sensibilité à la douleur qui – contrairement à ce que l’on pourrait penser spontanément – ​​cause une profonde souffrance à celui qui en souffre.

Il s’avère qu’une réduction significative de la capacité à ressentir la douleur crée une sorte de barrière invisible entre une personne et la réalité. Frankl donne l’exemple précis d’une patiente venue le consulter immédiatement après une extraction dentaire. Elle se lamentait sur son sort : malgré l’absence d’anesthésie, elle ne ressentait aucune douleur.

Qu’est-ce que la souffrance ?

Ce mot recouvre une grande variété de situations. Sans vouloir simplifier à l’extrême, on pourrait appeler souffrance tout ce qui, dans notre douleur, est incompréhensible, tout ce qui semble absurde, accablant et destructeur. Outre la souffrance physique, il existe aussi la souffrance morale, parfois très intense, tourment engendré par la solitude, l’injustice et l’humiliation.

Nous autres catholiques sommes parfois accusés d’être des martyrs. Est-ce justifié ?

Il est difficile pour quelqu’un qui ne m’apprécie pas de prouver que je ne suis pas un chameau. Pour moi, les paroles du Livre de la Sagesse 1:13 apportent une lumière éclatante qui suggère la réponse à cette question : « Dieu n’a pas créé la mort, et il ne prend pas plaisir à la mort des vivants », et dans le chapitre suivant : « C’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde. » Cela démontre encore plus clairement que Dieu n’est pas la cause de nos souffrances et qu’il ne se réjouit pas de voir ses enfants souffrir.

Par conséquent, la souffrance en soi n’est pas une bonne chose. Dès lors, chacun de nous est libre de s’efforcer d’éliminer, ou du moins de réduire, la souffrance, la nôtre comme celle d’autrui. De plus, le Seigneur Jésus lui-même attend de nous que nous nous efforcions de tendre la main à ceux qui souffrent. C’est là l’un de nos devoirs les plus importants sur cette terre. « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus me voir », dira le Juge divin aux sauvés.

Oui, efforçons-nous d’éliminer la souffrance – la nôtre et celle d’autrui – ou du moins de l’atténuer. Mais pas à n’importe quel prix. Car, comme l’a écrit l’apôtre Pierre : « Il vaut mieux, si telle est la volonté de Dieu, souffrir en faisant le bien qu’en faisant le mal » (1 Pierre 3,17).

À quel moment le prix à payer pour éliminer la souffrance devient-il trop élevé ?

« Au quotidien comme dans la gestion municipale, nous nous efforçons de ne pas utiliser de produits de nettoyage qui polluent davantage l’environnement que les saletés qu’ils éliminent. Lutter contre la souffrance revient à lutter contre la saleté. Il faut certes éliminer la souffrance, mais pas au prix d’un mal encore plus grand. Aujourd’hui, nous payons trop souvent un prix inacceptable dans cette lutte. L’acceptation de l’euthanasie et de l’avortement, l’institution du divorce : autant de manifestations courantes où l’on cherche à éliminer le mal en infligeant un mal encore plus grand. »

Le divorce a été instauré pour épargner aux couples incompatibles les souffrances de la vie commune. Pourtant, personne n’a songé à quel point cette institution, de par son existence même, prive les individus de la volonté de surmonter les crises conjugales, encourage les décisions irréfléchies et engendre la souffrance d’enfants innocents. Prenons aussi les arguments en faveur de l’avortement. Pour protéger une femme des désagréments d’une grossesse, on entend souvent : « Un enfant, oui, mais pas maintenant », ou encore : « Cet enfant est malade, alors on va avorter et attendre le prochain. »

Les difficultés peuvent et même doivent être combattues, mais pas en foulant aux pieds la loi morale et en détruisant l’âme.

Voilà sans doute un sujet qui mériterait un traité de théologie, mais il est impossible de ne pas l’aborder. Pourquoi un Dieu bon a-t-il créé le monde de telle sorte que le mal et la souffrance puissent y exister ?

Cyprien Norwid répondrait probablement à cette question : « L’hiéroglyphe de la souffrance sur terre, incompréhensible, est plus compréhensible au ciel. » Je ne pense pas que le pape François ait lu Norwid, mais il répond à cette question avec une humilité et un espoir similaires. Voici un extrait de son encyclique « Lumen fidei » (n° 57) :

« La foi n’est pas une lumière qui dissipe toutes nos ténèbres, mais une lampe qui guide nos pas dans la nuit, et cela suffit à nous faire persévérer. Dieu ne fournit pas aux personnes souffrantes une explication définitive, mais leur offre sa réponse par une présence qui accompagne l’histoire de la bonté, se reliant à chaque récit de souffrance afin qu’un rayon de lumière puisse l’illuminer. En Christ, Dieu a voulu partager ce chemin avec nous et nous offrir son regard afin que nous puissions y voir la lumière. Christ est celui qui a enduré la souffrance, et c’est pourquoi « il est l’auteur et le consommateur de notre foi » (Hébreux 12,2). »

Dieu souffre-t-il lui aussi ?

Il existe une souffrance qui, dans sa forme la plus profonde, trouve sa source dans l’amour. Je ne peux imaginer que des parents ne souffrent pas lorsque leur enfant sombre dans l’alcoolisme, la toxicomanie ou la débauche. Nous avons de fortes raisons de croire que Dieu connaît aussi une telle souffrance. « Vous m’attristez par vos péchés », se plaint Dieu dans les Saintes Écritures, « vous me tourmentez par vos transgressions » (Ésaïe 43, 24). Et l’apôtre Paul dit : « N’attristez pas le Saint-Esprit de Dieu, par lequel vous avez été scellés pour le jour de la rédemption » (Éphésiens 4, 30). Dieu est infiniment heureux et parfait, mais il est Amour, et c’est pourquoi il peut être blessé et attristé !

Il a écrit très profondément sur la souffrance de Dieu.Saint Jean-Paul IIDans l’encyclique sur le Saint-Esprit (n° 39) : « Le concept de Dieu comme Être absolument parfait exclut assurément toute souffrance née du manque ou de l’injustice ; cependant, au plus profond de Dieu réside l’amour paternel. (…) L’Écriture Sainte nous parle d’un Père compatissant envers l’homme, partageant, pour ainsi dire, sa souffrance. Finalement, cette souffrance insondable et inexprimable du Père donnera naissance avant tout à la merveilleuse économie de l’amour rédempteur en Jésus-Christ, afin que l’Amour se révèle plus puissant que le péché dans l’histoire de l’humanité. »

Dans les Saintes Écritures, un livre entier est consacré à la souffrance : le livre de Job. On raconte rarement que son héros a demandé à Dieu pourquoi il était frappé par le malheur. Et il a reçu une réponse !

Quelle est cette réponse ?

Job a subi des malheurs inimaginables. Lorsqu’il a accusé Dieu d’injustice, beaucoup d’entre nous (moi en tout cas) avons pensé : « Il a raison. » Mais Dieu lui-même se tenait devant lui, et Job comprit en un instant qu’il s’était trompé. Il répondit simplement à Dieu : « Je suis petit ; que te répondrai-je ? Je porterai ma main à ma bouche » (Job 40,4). Oui, le sens profond de la souffrance nous apparaîtra enfin clairement lorsque nous rencontrerons Dieu face à face.



Parfois, la souffrance est inévitable. Que faire alors ?

La dame dit : « Parfois. » Malheureusement, très souvent. Or, je crois l’Apôtre qui nous assure : « Dieu est fidèle, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation il vous donnera aussi le moyen d’en sortir, afin que vous puissiez la supporter » (Romains 10, 13).

Mais aurai-je encore confiance en Lui si une épreuve surgit et semble me dépasser ? Il est essentiel de nous soutenir mutuellement, surtout lorsque l’un d’entre nous traverse une épreuve particulièrement difficile. Et cela me rappelle la prière du Père Jan Twardowski, lorsqu’il demandait à Dieu : « Je te demande de m’apprendre à souffrir sans poser de questions. »

Quel est le mystère de la croix dont parlaient les mystiques ?

– Pas seulement les mystiques. L’apôtre Paul lui-même s’est exclamé : « Pour ma part, loin de moi la pensée de me glorifier d’autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde » (Galates 6,14). Cependant, la croix ne se résume pas à la souffrance. Elle nous invite plutôt, même face à la souffrance ou à tout autre mal indissociable de nous, à nous attacher au Seigneur Dieu et à ses commandements, en particulier au commandement de l’amour.

Nous pouvons demander à Dieu de nous épargner la maladie ou toute autre épreuve. Cependant, lorsque nous devons la traverser, efforçons-nous de lui rester fidèles et de chercher en lui aide, paix et peut-être même joie. Que le Christ, notre Seigneur, soit véritablement notre premier Bien-aimé. Essayons de croire, essayons de croire de tout notre cœur, que la croix du Christ, notre Seigneur, est toujours baignée de lumière, d’où jaillissent la paix, la confiance en Dieu et une joie mystérieuse.

Sainte Mère Teresa de Calcutta vit un jour une sœur se rendre auprès des malades, le visage triste. Elle lui demanda : « Que pensez-vous, sœur ? Devons-nous suivre le Christ en portant notre croix ou le précéder ? » La sœur comprit aussitôt et, avec un grand sourire, répondit : « Nous devons prendre notre croix et suivre le Christ ! » Puis, tout sourire, elle courut servir les malades.

Il est important de se rappeler que nous portons notre croix à l’exemple du Christ, et pas seulement lorsque nous nous remettons entièrement à lui dans l’épreuve. Je porte aussi ma croix et j’imite le Christ lorsque je soigne les malades, que j’essaie d’encourager mon prochain dans la détresse et, d’une manière générale, que je tends la main à ceux qui sont dans le besoin.

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