L’humour noir, et encore
L’humour Noir, c’est le titre d’un livre que m’a offert un ami d’école primaire lors de mon dernier séjour en Pologne en juillet. Puisqu’il contient des petites histoires de la vie de l’Eglise (en Pologne toujours!) qui font rire, le sous-titre est tout à fait d’à-propos :
L’humour noir, c’est-à-dire comment rire de l’Église (ou encore à propos de l’Église pour s’amuser, O Kościele na wesoło), la traduction possible étant assez approximative.
En rire de l’extérieur, on le connaît et même si souvent c’est dans le style plutôt gentil, c’est parfois fait avec des intentions douteuses et des effets parfois ravageurs.
En rire de l’intérieur, c’est prendre la nécessaire distance à l’égard de l’institution que l’on représente. C’est se mettre à la place de celui qui ne se prend pas totalement au sérieux, car le ridicule ne tue pas, mais révèle et renseigne sur la nature humaine et le rapport à la foi.
C’est le pari qu’ont fait les auteurs du livre, deux prêtres, amis et collègues depuis le séminaire (?) à Varsovie, Piotr et Bogusław. Le livre résulte des enregistrements audio books écoutés par de très nombreux auditeurs, devenu un bestseller en Pologne des années 2010.
Des prêtres qui ont de l’humour et savent le mettre au profit de la convivialité, il y en a un bon nombre partout dans le monde. J’en ai côtoyé plusieurs, et les éclats de rire de mes confrères de l’évêché, encore ce matin, ou dans ma communauté de Paris en août dernier, résonnent dans mes oreilles comme des signes de la bonne santé de ceux qui y vivent et qui ainsi s’expriment.
Durant mon séjour en France, surtout un m’a marqué le plus, ce fut un belge qui racontait des histoires de la chasse (le pauvre lapin s’en sortait toujours!) de façon à faire plier les plus rigides des “colonnes” patriarcales ou matriarcales de l’Église.
L’humour noir comme une remise à sa place
L’idée de faire un podcast ci-dessous s’est imposée ce vendredi soir, en plein jet lag après mon arrivée à HK deux jours plus tôt. “Bénéficiant” d’un décalage défavorable pour passer normalement toute la nuit à dormir, au lieu de cela j’ai terminé la lecture du livre sur l’humour noir, donc pour rire, et parfois j’en ai vraiment ri à gorge semi (la nuit oblige!) déployée, à voix presque haute.
En voici la blague qui m’a le plus fait rire et que j’ai déjà raconté à quelques-uns. Le soir de Noël, un vagabond frappe à la porte d’une maison, il voudrait prendre le repas festif avec la famille. Une adolescente ouvre la porte et répond l’air désolé: désolée, c’est impossible car nous devons garder une place vide pour honorer la tradition (p.53).
Non, cela ne vous a pas fait rire? Pourtant c’est simple comme un repas raté, d’une logique implacable. La tradition est respectée, mais le contrat d’accueil n’est pas rempli. En fait, il n’y a pas de quoi rire, et pourtant, c’est par l’absurde que l’on accède parfois le mieux à la vérité.
Sans me rendre compte en présentant cette situation sans doute imaginaire trouvée dans le livre, je renoue avec le thème du podcast de la semaine précédente, celui consacré aux chaises musicales et surtout sur le principe de la chaise vide.
J’aurai pu mettre cette blague dans le podcast précédent, visiblement on n’épuise jamais un sujet.
L’humour noir, car sur l’Église
Le titre du livre intrigue, de l’humour noir, à vrai dire, sensu stricto, il n’y en a pas beaucoup, ou alors si peu que l’on ne voit du noir que sur l’arrière-fond, en filigrane pour laisser passer la lumière. C’est sur la toile de l’institution que le noir de cet humour se pose.
Il serait intéressant d’analyser ce noir avec du sérieux d’un sociologue spécialisé dans l’étude de la place des couleurs (il y en a!) dans la vie, dans la nourriture, dans la société, dans les vêtements, dans les décors et encore et encore ailleurs.
Y compris dans le langage pour traquer ce noir partout où c’est possible, comme dans ce livre, à condition toutefois qu’il y ait du blanc ou tout au moins un peu d’une autre couleur pour rendre le noir visible. Et lisible. L’humour est tranchant, pour jouer son effet, les formules qui le contiennent doivent être claires, noir sur blanc.
Que le firmament céleste, avec ses myriades d’étoiles, serve alors d’arrière-fond pour toutes ces histoires qualifiées d’humour noir, c’est le syndrome de la bonne santé, pas d’une maladie.
Et peu importe si d’autres couleurs jouent dans le concert de la vie de l’Église qui se pare de toutes les couleurs au gré des périodes de l’année liturgique (baptême, mariage, funérailles…) et de circonstances (Noël, Pâque, Toussaint…).
Par le fait de raconter des petites histoires sur l’Église et ses membres, les auteurs voulaient délibérément (rien d’étonnant, le passif est suffisamment lourd dans la conscience populaire) montrer l’Église sous un autre jour, un peu moins noire, moins triste, moins sérieuse et tout bonnement plus humaine, plus naturelle, plus ordinaire pour ne pas dire quelconque. Car cela, par bien des aspects, Elle l’est aussi.
En d’autres termes, les copains prêtres, Piotr et Bogusław veulent faire connaître l’Église communauté, telle que certains la connaissent ou connaissaient dans leur jeunesse lors des veillées scouts ou en Pologne lors des rassemblements bien réputés des Oasis, mouvement pour les jeunes à l’époque communiste, et dans bien d’autres endroits au Noviciat, dans la vie communautaire, entre paroissiens…
Mais tout cela est peu connu du grand public, car terni par les images publiées en correspondance aux attentes de bien des gens qui sont déçus de l’Église.
“Jésus revient” le chant du film La vie est un long fleuve tranquille en est un bon exemple, une caricature parfaitement réussie d’une joie chrétienne feinte, ou si l’on veut en termes propre à l’humour noir, pas dérisoire mais soutenu par la dérision et à ce titre parfaitement réussi.
Dans tout humour il y a du vrai, parfois peu, parfois beaucoup, ce n’est pas la dose de la vérité crue qui conditionne l’effet du rire. Mais son caractère décalé.
L’humour noir pour aider à vivre
La visée du livre est donnée tout au début, dès les premières pages, les auteurs la livre sans ambages ni fausse timidité. Il s’agit d’annoncer la bonne nouvelle de la résurrection au moyen du pardon des péchés.
A cette occasion, ils constatent que la notion du péché pour le commun des mortels est tellement hors sujet, qu’il n’est pas possible de la faire résonner en eux.
Tout ce qui nous arrive dans la vie peut s’expliquer autrement que par le passage par la case péché : le mauvais jour, la mauvaise intention, la méchanceté (des autres!) etc. Et pour contrebalancer, et renforcer la quintessence du livre, l’un des deux donne comme exemple la situation suivante dont il était témoin.
Je me souviens, dit-il, l’autre jour je suis dans le confessionnal, arrivent alors un garçon avec une fille (les fiancés sans doute!), tous les deux le regard dans les chaussettes, un silence qui se prolonge. Et finalement elle dit, vas-y le premier, non vas-y toi, non…
Et après la confession ils sont à genoux, je les regarde, ils se tiennent par la main et sourient l’un à l’autre. Ils ont ressuscité. Grâce au sacrement de la réconciliation!
Si les intentions des auteurs sont dévoilées de la sorte, sans tarder, c’est peut-être pour rassurer les sceptiques voire farouchement rabougris par des telles historiettes, soupçonnées d’être indignes des serviteurs du Seigneur?
Une opération de marketing sans doute, mais de bon aloi, il faut l’avouer. Il y a déjà bien longtemps qu’un certain Simpre a fait une chose semblable en termes de marketing, en dessinant des scénettes avec des légendes mémorables, comme celle du titre d’un de ses livres Jésus prend la porte.
Cet humour, si peu noir qu’il est même parfois lumineux, merci aux artistes qui cherchent à rendre le mystere de la foi lumineux, car accessible pour les yeux de ceux qui ne l’auraient pas trouvé autrefois tout seuls.
Humour noir des vérités crues
En voici une série d’histoires trouvées dans le livre.
Frères et sœurs, Christ meurt sur la croix, à ses côtés les deux larrons. L’un blasphème, alors que l’autre bat le culpa sur sa poitrine.?!
Aux funérailles de Madame Zientek, le curé s’est un peu laissé emporter par l’image, en constatant comme suit: La défunte était capable de tout réussir, elle a toujours été partout, elle s’incrustait partout, espérons qu’elle sera aussi capable de s’incruster au ciel.
Personnellement, j’aime beaucoup cette idée de s’incruster, après tout, le Royaume de Dieu n’est-il pas à ceux qui le conquièrent avec une certaine violence?
Un autre discours funèbre par un curé, toujours bien intentionné: Mr le Chanoine n’avait pas une vie facile; au cours de sa vie, il a subi trois fois la dévaluation de la monnaie.
En effet, même s’il y a pire c’est déjà très éprouvant. Certains de mes aïeux ont perdu toutes leurs économies, ramenées des Amériques dans une telle dévaluation après la première guerre mondiale, mais ils n’ont pas perdu le goût du travail pour reconstituer le capital perdu etc.
Lors d’une visite pastorale, une femme en présence de son mari avoue au prêtre que jeune, elle priait pour avoir un bon mari, et sa prière a été exaucée. Mais lui, dit-elle au prêtre, Mr l’abbé, il n’a jamais prié pour avoir une bonne épouse, et voilà, il a ce qu’il a.
Père Bogusław raconte ce qui lui est arrivé lors d’un voyage en voiture. Une fois il a pris un auto-stoppeur, à la fin du voyage, ce dernier apprend que le chauffeur est un prêtre. Alors, gêné, il dit, oh, je suis désolé d’avoir dit tant de gros mots. Alors le prêtre réagit en disant, donc à l’avenir faites attention à ne pas trop en dire. Et avant la séparation, le prêtre demande de prier pour lui. A quoi l’homme répond dans un esprit d’obéissance, oui bien sûr, ma femme va réciter la prière.
L’humour pas noir du tout.
L’humour pas noir du tout est celui des enfants.
Prions, dit un garçon qui, à l’invitation du prêtre lors d’une messe, s’est spontanément posté devant le micro pour participer à la prière universelle improvisée. Prions, dit-il, pour que l’Église ne fasse pas faillite comme tant d’autres entreprises. Prions le Seigneur!
Une autre scène se déroule dans le hall d’une banque, une jeune femme vient avec son fils pour faire un prélèvement bancaire. Pendant ce temps-là, le garçon de 4 ans interpelle des adultes. Il s’approche d’un monsieur un peu âgé qui était en train de remplir un formulaire et lui demande: Est-ce que tu as lu que le Seigneur Jésus est mort sur la croix pour notre salut? Confus, très embarrassé, l’homme répond honnêtement, non, je n’ai pas lu. Ah, réagit le garçon, je te conseille de lire, ça en vaut la peine!
Un jour au caté, un prêtre enseignait aux enfants que Jésus était venu au monde dans la pauvreté, qu’il était né dans une mangeoire, pas dans un palais… À la fin de la présentation, il lance: Qu’est-ce que cela signifie? Je pense, dit un garçon, que tout cela avait été mal organisé, car d’abord on s’occupe de la maison et après on accueille l’enfant!
Et sur Noël toujours, Kazimir, as-tu été à la messe de Noël. Non mon père, car chez nous on faisait la fête.
À l’occasion de Noël, le prêtre va de maison en maison et d’appartement à un autre. On appelle cela kolęda du nom des chants de Noël, kolędy. Une tradition similaire existait aussi en France jusqu’à la seconde guerre mondiale je crois.
A cette occasion, le prêtre actualise le listing de la paroisse, et discute avec les adultes et les enfants. Une petite fille est si joyeuse de recevoir le prêtre, qu’elle sautille et le conduit par la main.
Après la prière, le prêtre lui donne un chocolat et demande de prier pour lui. Bien sûr, répond la fillette, je prierai pour vous, car je viens d’en apprendre une : Que le Seigneur lui donne le repos éternel. Amen
La messe est dite. Pas tout à fait.
Avant la communion, le prêtre dit voici l’Agneau de Dieu. Et une jeune maman murmure à l’oreille de son fils de 4 ans, mets-toi a genou, pas de réaction, elle répète, puis: je me mettrai à genou quand je verrai l’Agneau !, déclare à voix haute le garçon.
Mais maintenant, j’ai décidé de terminer cette présentation qui j’espère ne vous a pas trop ennuyée. Et pour ce qui est de l’humour noir, comme vous pouvez le constater, il n’est pas si noir, il est surtout sur l’Église, révélant certains de ses côtés collatéraux par rapport aux activités officielles. Il porte sur les prêtres et sur les paroissiens, sur les croyants et sur les non croyants, sur ceux qui sont habités de certitudes et ceux qui ne savent pas trop ce qu’ils sont.
Le livre m’a accompagné dans la suite de mon périple d’été surtout avec ma famille dans le camping-car, même les ados faisant partie du voyage ont pris part aux réjouissances de la sorte.
Pour terminer: Mon père, j’aimerais que pour le mariage de ma fille le tapis soit posé dans le sens des poils vers l’autel, ainsi le voile de ma fille pourra glisser sans heurter le tapis.
Et à la sortie, demande le prêtre? Pendant l’homélie, le sacristain mettra le tapis dans l’autre sens.
L’humour a ceci de propre qu’il est renversant! Fin




