La citation :

« Institutionnaliser un désordre ou apporter un progrès”, c’est le titre d’une interview publiée dans le journal Libération le 8 avril dernier. Didier Sicard est l’ancien président du comité national de bioéthique. Pour lui, « légiférer en force est indigne ».

Le texte y mélange beaucoup de chose : suicide assisté, euthanasie, droit des citoyens, etc. La liste de reproches faite à l’égard du projet actuel de la loi sur la bioéthique est longue et montre la nécessité d’y voir plus clair. Didier Sicard dénonce aussi l’assimilation de l’agonie difficile avec l’indignité. Le corps qui souffre est présenté comme une indignité. Il est d’accord avec Houellebecq. Tous les deux « s’indignent » d’une telle légèreté avec laquelle on peut traiter un sujet aussi grave que l’agonie en l’occurrence.

 

De son côté, plutôt que d’entrer dans un débat d’idées, le Père Rémy voudrais mener pour son propre compte une réflexion sur le sujet. Pour cela, pourquoi ne pas interroger Raphael Nadal pour savoir ce qu’il pense par exemple quand il prépare les matchs de tennis et comment il voit et vit dedans son rapport à la souffrance. Qui d’autres ?

 

On écoute le Père Rémy.

 

Ou carrément interroger Jésus Christ sur la Croix ? « Soif » d’Amélie Nothomb y dit déjà quelque chose, dans une description bien humaine. Et c’est cela qui nous intéresse ici. Sans baisser la garde sur le plan d’exigence éthique, car il y va de l’avenir de l’humanité. 

 

Mais convoquer à la barre des témoins comme ceux-là, cela pourrait ressembler à une simple provocation. Trop simple pour être pris au sérieux. Le sujet est en effet tellement énorme que souvent l’on ne se rend même pas compte de la disproportion entre les moyens déployés et la responsabilité qui pèse sur ceux qui légifèrent. Après tout, ceux qui légifèrent font ce qu’ils peuvent, et on pourrait peut-être se contenter d’un tel constat. Ce qui mettrait plutôt à l’aise nos esprits cherchant les solutions rapides qui s’imposent aux problèmes qui se posent.

 

La responsabilité de ceux qui légifèrent n’est pas la seule à être engagée. Y est aussi engagée la responsabilité de ceux qui vont appliquer ces nouvelles lois. Ou, qui au contraire, parce qu’ils n’ont pas réussi à en empêcher le vote, continueront à se battre en remettant en cause les dispositions législatives rendues obligatoires. 

 

Le droit positif, celui décidé par les hommes, semblent se mettre à légiférer sans tenir compte du droit divin. Même si, dès les années 80 du siècle dernier, des comités de bioéthique ont fleuri partout en France comprenant des représentants des religions, les décisions du législateur ne font pas toujours l’unanimité. La preuve en est fournie par cette interview auquel je me réfère. L’insuffisance, voire le manque de prise en considération, c’est ce que déplorent et souvent regrettent amèrement les représentants des religions dépités d’une telle situation. On leur oppose l’idée du progrès, eux, ils s’y opposent avec leurs idées. 

 

Si la discussion, car il doit y en avoir une, ou plus exactement plusieurs, se déroule sur le terrain d’idées, étant un débat d’idées, c’est d’un idéalisme à l’autre que le débat se déroule. On le sait depuis bien longtemps, c’est un terrain bien miné, car on n’y tient pas compte de la réalité du terrain. Ni d’un côté ni de l’autre, en tout cas pas totalement. Déjà Lénine disait, si les faits ne correspondent pas aux idées, tant pis pour les faits. Roma locuta, causa finita. L’autorité a parlé, l’affaire est entendue. Circulez, il n’y a rien à voir!

 

En abondant dans le sens du terrain réel, je peux donner l’illusion de prendre parti contre les idées assimilées aux dogmes. Idées au nom desquelles on se bat parfois contre le progrès jugé dangereux pour l’homme et pour l’univers. En fait, on se bat surtout pour l’idée que l’on s’en fait.

 

Opposer la praxis à la theoria, ce n’est ni mon intention, ni mon propos. Démêler, c’est extrêmement important. La dernière réussite des scientifiques qui ont créé un embryon croisant la cellule humaine avec la cellule du singe donne de quoi alimenter la réflexion, avant même débattre de la valeur d’une telle nouveauté à quelque niveau que ce soit.

 

On ne peut qu’être d’accord avec Didier Sicard qui dénonce le manque de courage d’aller jusqu’à clarifier totalement les tenants et les aboutissants. 

 

Il y a quelques jours, j’ai eu une passionnante discussion en anglais avec un ami biologiste, généticien, (le Bordeaux de la Vieille Cuve de la Sacristie aidant). Ni la première, ni la dernière, mais j’ai très concrètement pris conscience de sa souffrance en tant que scientifique face à une réfutation systématique de tout progrès de la part de L’Église.

C’est tout au moins ainsi qu’il perçoit l’attitude de l’Église et par l’extension celle des autres religions qui prennent part dans la mêlée avec les scientifiques et les politiques, dans un match à trois équipes. Au passage on peut mesurer la difficulté à le jouer, tout autant que d’arbitrer, si arbitrage il y a à envisager.

 

Il m’a sorti les arguments historiques de l’opposition de L’Église du temps du moyen-âge et depuis de « triturer » le corps mort pour mieux savoir comment il fonctionne. De même pour l’étude du réseau sanguin et du rôle du sang dans la vie du corps. N’a pas suffi le rappel que la première académie de sciences était créée par le pape, seulement au XVII siècle, soupira-t-il. J’aurais dû me taire.

 

Certes, l’Eglise était la première à refuser le vaccin au début de cette nouvelle manière de soigner proposée à la fin du 19 siècle. 

Je me suis empressé de ramener cet argument en signe d’apaisement en profitant de l’occasion pour tacler en douce mais bien réellement ma propre institution sans être vu par l’arbitre du match. Je l’ai mis sur la table d’échange qui prenait à ce moment l’allure d’une âpre négociation en nous éloignant sans nous en rendre compte d’une amicale conversation par laquelle la discussion avait démarré.

 

Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’il m’a répondu du bout des lèvres, mais en tout honnêteté, que parmi les scientifiques de l’époque, nombreux étaient ceux qui s’y sont opposés, eux aussi. Conclusion, il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis. 

 

La suite de notre conversation a pris une nouvelle tournure, allant dans le sens de la recherche commune d’une meilleure compréhension des enjeux des découvertes scientifiques pour les législateurs. Et inversement des enjeux de la loi régulant les recherches de l’autre côté. L’obligation de travailler ensemble plutôt que de se contenter d’une piètre consolation d’une séparation des pouvoirs, ou rester impuissant face à la soumission de l’un à l’autre.

 

La toute-puissance de l’un contre la toute-puissance de l’autre, aucun moyen ni de s’entendre, ni par conséquent de se comprendre. La vérité est polyèdre, comme le rappelle le pape François dans Amoris Laetitia sur le discernement et sur l’agir chrétien dans la vie de l’Église et récemment dans Fratelli Tutti sur la fraternité universelle et ses implications concrètes. 

 

Les sciences sans foi à accorder aux législateurs soucieux du bien commun, deviennent une puissante arme entre les mains de ceux qui n’auraient de cesse d’accroître leur toute puissante hégémonie sur les autres. Les législateurs, religieux surtout, car les plus difficiles à convaincre par les scientifiques, et ceux qui dans la loi positive se font des défenseurs naturels des idées du progrès. Sans tenir compte du réel dans le progrès des sciences pour la vie humaine et son environnement, eux aussi sont condamnés à s’enfermer sur leurs idées, de plus en plus déconnectés du présent de la vie, de son réel. 

 

Le débat réel touche la définition de ce qu’est la nature et ce qu’est l’homme. Avant d’agir, il vaut mieux avoir des idées claires. Mais celles-ci, au lieu de se laisser éclairer de façon certaine, au fur et à mesure que l’on avance dans les recherches scientifiques et dans la recherche du bien commun, elles s’embrouillent, et se clarifient en même temps.

 

C’est donc d’un côté, la définition de ce qu’est la nature qui est en jeu, cette notion toujours sortie du four de la cuisson des idées théologiques trouvées dans le jardin de la Bible. Et qui, si elle veut être toujours nourricière de la faim et de la soif de la vérité, doit revisiter ses aprioris, qui à cause d’avancées scientifiques peuvent être partiellement invalidées. 

 

Ceci touche par exemple Humanae Vitæ de Paul VI et cette non suffisamment claire distinction entre la contraception et l’avortement. Mais justement à l’époque la notion de la nature et du droit d’y intervenir n’était pas entendue aussi bien que maintenant. Entendue dans ses aspérités, au point de la trouver parfois, souvent, telle une marâtre, très dure avec ses enfants adoptés, de gré ou de force. 

 

Et que dire sur la notion de l’humain, qui doit décider de savoir ce qu’est l’humain. On est plutôt enclin à penser que c’est au législateur d’en statuer et pas au scientifique qui n’a pas de prise sur cela, car ses outils de travail n’opèrent pas dans ce domaine. Mais le scientifique apporte des informations intéressantes pour en faire un constat. 

 

C’est par exemple en interrogeant la notion traditionnelle de ce qu’est un être humain, lorsque le généticien est capable de créer un nouvel être vivant à partir d’une n’importe quelle cellule. Une croyance scientifique interdisait de le penser il y a encore à peine 20 ans. La théorie de l’évolution elle-même, applicable aussi à ce domaine, était pourtant bloquée jusqu’à la preuve scientifique irréfutable. Donc preuve du contraire. Et le mélange d’humain et de singe en corse le débat et force à prendre position.

 

Les scientifiques découvrent, se réjouissent et apportent de l’amélioration. Face à la bioéthique, les scientifiques sont seulement dans le biogénétique. Ne pas les écouter, c’est remplacer une condescendance d’autrefois par une arrogance présente face aux faits. 

 

L’ancien responsable du comité bioéthique continue : socialement la France est le pire pays d’Europe du point de vue de l’indifférence aux personnes âgées, la marginalité, le handicap. C’est Mr Sicard qui parle, et d’une observation déjà bien succincte on ne peut que tirer des conclusions similaires. 

 

Est-ce en lien direct avec la laïcisation de la société traditionnellement catholique et en lien avec le remplacement des références chrétiennes par les références au matérialisme athée soutenu par l’individualisme croissant ? Il y a des indices qui, partiellement tout au moins, plaident en faveur d’un tel constat.

 

Si l’éloignement d’une grande partie de la population française traditionnellement catholique est incontestable, l’explication d’un tel fait se trouverait aussi dans la massive non-réception de Humanae vitae, l’encyclique du pape Paul VI publiée en 1968 sur les moyens des régulations de naissance, dont nous venons de faire mention. 

 

Avec du recul du temps, un demi-siècle plus tard, aux défis d’autrefois s’ajoutent les défis modernes générés par la génétique. Déjà à l’époque et encore plus aujourd’hui pour répondre tout en moins en partie à tous ces défis toujours actuels, il est urgent de revisiter théologiquement la notion de nature. Cette notion, interprétée de façon traditionnelle, créée par Dieu, est « par nature » touchée par le péché. 

 

Mais cela ne dit pas l’étendue des effets de ce péché des origines sur la nature elle-même, car on n’a pas vraiment réfléchi sur la différence entre la corruptibilité due à l’ordre naturel du créé et la corruptibilité due au péché. 

 

Difficile d’imaginer que les tremblements de terre et tsunami, que la chaîne alimentaire carnivore soient dus à la désobéissance des premiers parents. Même si les premiers parents étaient végétariens et que la viande était autorisée à la consommation à partir de l’alliance conclue avec Noé.

 

Péché ou pas, force est de constater que la nature peut être une marâtre pas très aimable et peu soucieuse du bonheur de ses enfants. Appliquée dans le sens traditionnel du terme, elle est inadéquate dans le débat bioéthique. Ceci est vrai par exemple dans le débat sur les moyens de procréation pour statuer sur leur validité morale ; considérés comme moralement licites ou pas. 

 

D’où déjà le besoin de distinguer entre la pilule contraceptive et pilule abortive, ou tout un autre moyen d’avortement. D’où aussi la nécessité de revisiter le statut d’amour dans le processus de la procréation où la technique s’invite au sein du couple et dans leur corps et surtout celui de la femme.

 

Pour revenir à Humanae Vitæ, si pour l’essentiel c’est en ceci que réside la difficulté dans la réception de son contenu, ce n’est pourtant pas la seule raison de sa non-réception. Le contexte de la libération des mœurs y est pour beaucoup et il a facilité cet éloignement pour ne pas dire le divorce avec l’Eglise.

 

Le positionnement de L’Église à l’égard des nouveautés ramenées par les sciences et leurs découvertes ont toujours du retard dans la description du phénomène. C’est normal, la praxis scientifique en l’occurrence précède toujours la theoria théologique, tout comme celle de tout autre législateur.

 

Si l’Eglise comme toute religion, comme toute instance politique se situe par rapport à cela, c’est parce que cela relève de sa responsabilité. Responsabilité partagée par les autres partenaires de la gestion du monde. 

 

Aujourd’hui on sait que personne n’a le monopole de la vérité et la révélation judéo-chrétienne qui fournit des éléments formels en termes des lois se laisse sans cesse éclairer par ces apports qui viennent des sciences. 

 

Elle a du retard aussi car elle applique les règles du passé aux situations nouvelles, inédites qui supposent discernement. Ce retard vient de la précaution aussi. C’est un sage discernement auquel est invité chacun pour accompagner dans la vérité, mais par amour, sinon de Dieu, tout au moins de son prochain. Et cela suppose que l’on s’arrête et questionne les faits et chacun sa conscience pour voir si elle est capable d’aborder la bioéthique dans sa globalité.