Je suis frappé par le fait qu’il est facile de faire des analogies entre le monde matériel et charnel de la vie animée, y compris de l’homme, d’un côté, et le monde invisible, y compris dans le domaine de la vie spirituelle, de l’autre.

 

Les termes comme santé, pureté ou encore nourriture, environnement, économie, écologie et tant d’autres sont des termes applicables aux deux. Et parfois ils sont applicables aux deux dans le sens d’évolutions multiples. 

 

C’est par exemple le cas du mot économie qui du monde de la gestion de la maison dans son sens premier du mot grec est passé dans le langage chrétien pour désigner l’œuvre (l’économie) du salut et plus tard devenir le véhicule du terme moderne de la gestion des biens produits et échangés. 

 

La santé spirituelle, la pureté éthique et morale, certes, mais aussi rituelle voire spirituelle, car la nourriture peut aussi être spirituelle. C’est aussi vrai pour l’environnement voire l’écologie qui peuvent être spirituels, eux aussi. Les précisions apportées à ces substantifs à l’aide des adjectifs ou d’autres compléments grammaticaux servent à faire valoir les analogies entre ces deux réalités. 

 

Après cette brève introduction du sujet, regardons de près dans la direction des analogies qui sont utilisées dans la religion chrétienne. Elles ont pour but d’exprimer des données originales, bien particulières, propres à la foi chrétienne et à la religion qui donnent les contours de leur compréhension et ainsi définissent les périmètres d’action qui en découlent. Dans la seconde partie je tâcherai d’aller plus en détails sur un point particulier, celui de la nourriture pour rebondir sur la santé affichée dans le titre et ainsi boucler l’ensemble.

 

Première partie: Ces analogies qui habitent le discours chrétien. 

 

Tout d’abord une précision de langage. Toutes les analogies sont des comparaisons.

 

Une analogie est une figure de style, comme effet d’un processus de pensée par lequel on remarque une similitude de forme entre deux choses, par ailleurs de natures ou classes différentes. Par exemple, il y a une analogie entre le feu et la foudre, les deux contiennent et dégagent de l’énergie constatable par la chaleur et la lumière. 

 

Dans le discours, une analogie explicite est une comparaison simple, dont use beaucoup le langage chrétien. Ainsi les réalités célestes vont être souvent décrites à partir des réalités terrestres, d’ailleurs pour les sublimer sous forme de superlatifs. Par exemple, les attributs de Dieu (bonté, beauté, justice, paix…) sont des analogies qui « absolutisent » Dieu: personne n’est aussi bon, juste… que lui. 

 

Mais une analogie implicite est une métaphore, une comparaison plus complexe, car faisant appel à un imaginaire qui, cependant pour jouer son rôle, ne doit pas s’arrêter sur elle car elle doit seulement servir de tremplin pour le transfert de sens. 

 

Par exemple, en disant que l’Esprit Saint est comme le feu🔥 ou comme le vent, on induit une corrélation grâce à laquelle on suggère les facultés attribuées à l’Esprit Saint. Mais, même si l’on dit parfois que l’Esprit Saint est le feu, c’est un raccourci de langage dans lequel on ne doit pas oublier la valeur comparative du ‘comme’. 

 

Toutes ces analogies sont si frappantes que l’on peut même se poser la question de la réalité du monde de la foi. Jusqu’à le soupçonner d’être ainsi considéré comme artificiellement soutenu pour exister et se communiquer. 

 

A partir de là, il serait même tout à fait aisé d’aller jusqu’à soupçonner la religion d’être engendrée à l’aide de toutes ces analogies. Une sorte de nouvelle vie accouchée à l’occasion de tels transferts de sens pour tenter de décrire le monde supposé spirituel que la foi sous-entend. Un imaginaire nourri des désirs placés dans un monde merveilleux, l’opium des peuples etc. 

 

La réalité de la Croix contredit cette hypothèse, même si, combattus sur ce terrain, ces détracteurs de l’illusion d’un monde spirituel vont continuer à chercher d’autres arguments pour réfuter les réalités spirituelles. 

 

Chacun apprécie en son âme et conscience. Sans pouvoir se résoudre à vouloir trouver un consensus dans ce domaine, à moins d’en imposer une vision contre une autre, ce qui s’apparenterait à une approche visant à user d’un simulacre au moyen d’une dictature dictant ce qu’il faut faire et penser. 

 

Mais, supposant cette description du monde spirituel intéressante, soit pour des raisons purement logiques, soit pour des raisons de croyance, continuons. Si l’on pousse encore plus loin la réflexion, on s’aperçoit que c’est seulement dans la tentative de description de l’expérience mystique que l’on est amené à user d’analogie de façon jugée la plus adaptée pour rendre compte d’une telle expérience. 

 

Vu de l’extérieur, il est vraiment difficile, voire impossible de comprendre clairement ce à quoi une telle analogie renvoie. Surtout sous sa forme implicite, donc en tant que métaphore, sous laquelle l’expérience mystique tente à se dire, il est difficile de savoir quel est le contenu véritable de ce qu’elle sous-tend.

 

Saint Paul s’y est employé pour décrire le mystère de l’Eglise dans sa nature mystique, qui pour lui est bien divine, mais soumise à une dynamique de croissance incessante vers son Seigneur. Il s’agit de parvenir “à l’état d’adulte, à la taille du Christ dans sa plénitude” (Eph 4,13). Pour se faire, il emploie conjointement deux analogies, celle du corps et celle de la maison : bâtir le corps du Christ (Eph 4,12). 

 

L’ensemble de chrétiens est défini comme un corps, celui du Christ, parfois précisé comme mystique, parfois comme dans le passage cité, l’analogie va s’appuyer sur la comparaison avec une maison en construction. 

 

On se souvient de l’hymne à l’amour dans la première épître aux Corinthiens, chapitre 12, qui a inspiré le chant “Nous sommes le corps du Christ” et chacun de nous est une part de ce corps. 

 

Maison à construire et corps à faire grandir, le croisement des deux images résiste à l’entendement rationnel qui, lui, s’appuie sur notre imaginaire simple. Mais un tel usage croisé devient porteur d’un sens nouveau pour tenter de décrire la réalité chrétienne spécifique, purement spirituelle et pourtant pas moins humaine, et qui de plus est à saisir dans sa dynamique constante en termes de croissance.

 

C’est la singularité de l’expérience mystique vécue au tombeau vide du matin de Pâques qui force à chercher des mots et des images pour rendre compte d’une telle nouveauté. Nouveauté, dont la fulgurance fait voler en éclats toutes les constructions de la pensée humaine désormais soumise à l’obligation d’y intégrer son caractère insolite. Car cette nouvelle donne change tout et pour en rendre compte il fallait tout repenser, remanier, reconstruire et renommer. 

 

Mais, puisque la rationalité dans le sens d’un raisonnement est fondée sur la logique humaine, le plus troublant pour l’esprit rationnel du croyant, est la description d’une expérience mystique à “l’état brut ». Il s’agit de la description d’une expérience telle qu’elle est vécue et ressentie, sans passer par une phase de sa transformation sous forme d’une présentation à but pédagogique afin d’essayer de faire comprendre l’expérience ainsi décrite par quelqu’un d’autre, c’est ce à quoi un tel intermédiaire n’a pas d’accès par sa propre expérience.

 

Comment accueillir les expériences des mystiques qui parlent en termes aussi insolites que ceux de la douceur de la croix ou du bonheur de l’union avec le Christ trouvé dans la souffrance…? Du point de vue grammatical on pourrait qualifier ces expressions d’oxymores aux allures de litotes. 

 

Les écrits mystiques en sont pleins: par exemple le Petit journal de la sœur Faustine, chantre de la miséricorde divine, où le Journal de l’âme de saint Thérèse de l’Enfant Jésus et de la sainte Face. Par ailleurs, au sujet de la sainte de Lisieux, notons que rien que son nom en religion est une double analogie, la première sous forme de comparaison simple et la seconde sous forme de métaphore.

 

Si les analogies simples, explicites qui fonctionnent selon le principe du transfert de leur sens d’un terrain à l’autre, sont faciles à comprendre, même celles qui sont hybrides, et malgré tout sont relativement faciles à appréhender, comme nous l’avons déjà mentionné, ce n’est pas le cas des analogies implicites, c’est à dire des métaphores. 

 

Car leur sens profond, on ne peut y accéder autrement que par l’expérience. Mais, l’expérience du point de vue scientifique pour être validée doit être refaite exactement dans les mêmes conditions pour prouver que c’est une nouvelle constante qui se dégage et donne à apprécier au travers d’une telle expérimentation. Dans certains cas, il s’agit même d’une expérience décisive, cruciale.

 

Experimentum, en science, un experimentum crucis (en français, une expérience cruciale ou critique) est une expérience permettant de déterminer une telle oui ou non validation. Si une hypothèse ou une théorie particulière est meilleure que toutes les autres acceptées par la communauté scientifique, c’est la dernière qui l’emporte. Une telle expérience doit généralement produire un résultat qui, s’il est vrai, discrédite toute autre hypothèse ou théorie. C’est le cas par exemple de la découverte d’Einstein sur l’attraction entre les corps célestes et la courbe de l’univers. Si en inversant les pôles magnétiques on peut trouver une source d’énergie nouvelle, il faut le prouver par plusieurs expériences qui valideraient cette hypothèse remettant ainsi en cause les théories existantes qui jusqu’alors les excluaient.

 

La réalisation d’une telle expérience est considérée nécessaire pour qu’une hypothèse ou une théorie particulière soit acceptée parmi le cortège des détenteurs des connaissances scientifiques.

 

Appliquer la même règle à l’expérience mystique c’est faire fi de la dimension personnelle humaine et spirituelle qui alerte du danger de chercher les répliques d’une expérience mystique constatée. Et pourtant des similitudes, il y en a. Mais pour valider une expérience mystique même dans sa singularité on va recourir à une autre méthode. 

 

On va se référer à l’ensemble des donnés de la foi dont on dispose pour pouvoir y trouver la validation ainsi décrite. La difficulté demeure lorsqu’une nouvelle expérience mystique semble bousculer les connaissances actuelles décrites en termes de dépôt de la foi, ce résumé que l’on peut trouver dans le catéchisme. 

 

Ce fut le cas des révélations reconnues, finalement, non sans mal, de la sœur Faustyna sur la place centrale de la miséricorde divine dans le message chrétien. Même là, il serait encore relativement aisé de comprendre comment parfois l’expérience mystique, certes, bouscule les habitudes dans la manière de voir la place de la miséricorde dans le dispositif théologique de la religion chrétienne, mais finalement permet de préciser et de faire valoir certaines données de la foi chrétienne qui y étaient présentes, dormaient tranquillement dans un coin de la mémoire oubliée au grenier de l’histoire de l’Eglise.  

 

Mais que dire par exemple des révélations de Maria Valtorta qui décrit minute par minute tout ce qui était arrivé à Jésus dans sa vie sur terre, tout en y fournissant des éclairages théologiques d’une valeur incontestable. L’Église ne s’est toujours pas prononcée sur la validité ou non de telles descriptions, ni en quoi celles-ci seraient une aide substantielle pour la foi chrétienne.

 

D’ailleurs le mot expérience lui-même est porteur d’analogie, car il est dans le langage moderne appliqué au domaine de la foi à partir des sciences expérimentales. Là aussi il faudrait aller aux origines du mot pour en comprendre l’histoire de l’évolution dans les applications que l’on va lui désigner. 

 

Tout ceci en guise d’une présentation de ce qu’est l’analogie comme moyen d’expression de la foi chrétienne. Ce qu’elle porte en elle de factuel, mais difficilement objectivable, car appartenant au vécu individuel et donc singulier dont la valeur comparative est visible à l’aide d’une analogie. Il croit, comme moi et ou à peu près, bien que les différences entre les manières de croire peuvent être différentes, comme par exemple entre les catholiques et protestants ou orthodoxes, mais tous ressentent la même chose. 

 

Deuxième partie : la nourriture.

 

Regardons maintenant de plus près à quoi ressemble l’analogie du corps humain appliqué à la vie de la foi. Le corps physique est bien décrit par les sciences qui s’y intéressent et qui l’ont pour objectif. Les sciences décrivent le corps en termes de santé considérée comme l’indicateur permettant de statuer sur la bonne ou la mauvaise santé, en cherchant de façon préventive ou curative à maintenir le niveau de santé du corps estimé comme indispensable pour poursuivre le cours de la vie. 

 

Pour un spirituel, nourrir le corps et ne pas nourrir l’esprit c’est une ineptie. Si la nourriture est nécessaire, cela veut dire de façon positive que la croissance demande de nouveaux apports extérieurs. Ou alors qu’il y a une déperdition d’énergies et de forces, car en fait ce sont ces deux facteurs qui agissent ensemble.  

 

Le cas le plus flagrant de nourriture dans la foi chrétienne est celui de l’eucharistie, la communion, l’hostie mangée lors de la messe ou parfois exceptionnellement en dehors. La bonne santé spirituelle et plus largement de l’être humain dans son ensemble en dépend. Dans le cas de cette nourriture, il y a une difficulté que le corps physique, sauf les cas de certaines maladies, comme l’anorexie, ne connaît pas.  

 

La nourriture physique, terrestre, matérielle, biologique, carnée ou pas, pour être absorbée, elle s’y invite par le corps qui en demande, cela s’appelle l’appétit. 

 

Ce n’est que par analogie que l’on peut parler de l’appétit spirituel, car sur le plan sensoriel cet appétit est pour la plupart du temps asymptomatique et pourtant il y a quelque chose de cette appétence pour les choses du ciel.  

 

Mais l’analogie devient pâle lorsqu’on l’applique à l’appétit physique. Car ce qui est du désir dans le cas de la nourriture spirituelle, certes, l’appétit vient en mangeant, mais surtout l’appétit s’aiguise constamment à l’aide des papilles gustatives, qui en y détectant les aliments indiquent la destination de leur corps spirituel, à savoir le Royaume de Dieu. L’analogie, celle du royaume, pleine du réel, ou creuse, là encore chacun appréciera, elle, tend à rendre compte des réalités qui sont ainsi avancées comme existantes. 

 

Le goût pour la bonne nourriture est la condition sine qua non de son absorption pour maintenir les forces spirituelles et en même temps pour la croissance constante de ce corps spirituel. C’est le corps spirituel dont parle encore Saint Paul (1 Co 15). 

 

C’est ce corps de l’homme céleste qui cherche à trouver sa place prépondérante dans le corps charnel. Ce dernier verra l’autre éclore un jour ou plutôt une nuit, celle de la mort du corps physique pour en libérer totalement l’autre. Dans l’attente d’un corps glorieux un jour, plein de lumière quelque part à la lisière entre le temps et l’éternité.  

 

Bon dimanche, bonne semaine et bonne santé.