L’Église à la périphérie, le pape François en a rêvé, l’Église catholique est en train de le vivre. Parfois à son insu. Mais sortir de ses murs, est-ce pour l’Église une situation si inédite ? 

Cela lui est souvent arrivée à chaque fois qu’elle s’est laissée emmurer par des réglementations tranchantes animées par des peurs non résorbées.

 

Et la périphérie où est-elle ?

À la croisée des routes qu’empruntent les humains pour chercher du travail, pour apprendre un métier, pour organiser les structures d’une société, dans toutes les agoras de rassemblements passagers, dans tous les malls où croît l’envie d’acheter, où on croise tant de monde. 

 

Sans oublier la présence invisible et silencieuse de tant de laissés pour compte. Une telle présence tout compte fait bien cachée ne se détecte qu’avec des lunettes spéciales, comparables à celles utilisées par des militaires en opérations assistés de vision nocturne et d’autres rayons X. 

 

Pourquoi faire ? Pour aller à leur rencontre. Leur rencontre à tous, y compris de ceux qui autrefois faisaient partie de l’Église et qui s’en sont éloignés. Mais à qui il reste, en lien avec leur passé religieux ou pas, un bon réflexe de compassion dans lequel ils rejoignent d’autres humains pour former des réseaux de soutien.

 

Les autres humains, qui comme eux, sont pétris du même désir d’agir en faveur de tant de laissés pour compte. Des laissés en bordure de la route du bonheur des autres, route qui pour eux ne va pas du tout de soi.

 

Avec quoi va-t-on à la périphérie ? l’Église fournit des équipements d’un hôpital de campagne. Deux sortes d’équipements, l’un pour soigner les corps, l’autre pour soigner les âmes. Impossible de séparer l’un de l’autre. L’Église le fait à sa façon, bien entendu. Mais elle a à y être présente, c’est sa mission. Mission de salut éternel, mission qui passe par le travail qui consiste à aider l’humanité à s’humaniser. Vaste programme et grand défi.

 

L’Église a à être là, là où la société civile n’est pas en mesure de répondre aux besoins, même les plus urgents (peut-être surtout là !), pour les suppléer en partie. Quand une catastrophe naturelle survient, maintenant il y a des services spécialisés organisés par la société civile, pour les projets à long terme aussi. Mais ce n’est jamais assez.

 

Tout en y étant présente aux côtés des autres, l’Église a un service particulier à rendre à l’humain, celui de l’espérance qui ne déçoit pas. L’humanisation de l’humain passe par là. Le soin de l’âme passe par le soin du corps, le soin du corps peut conduire aux soins de l’âme. Jésus a fait tout cela, son patrimoine génétique est légué à l’Église.

 

Facile à dire, plus difficile à faire. De l’extérieur, et parfois de l’intérieur, on voudrait voir l’Église se démener au service des plus faibles, de tous les déglingués de la vie, et ça fait un sacré paquet. Si elle fait cela, c’est pour être proche de l’humanité en souffrance, en désarroi, à la dérive pour certains, en bout de course pour d’autres. C’est sa mission, mais une mission qui ne s’arrête pas là.

 

La pandémie a fait prolonger la liste des situations à prendre en compte dans le travail de l’hôpital de campagne. Elle a aussi provoqué l’émergence d’attitudes nouvelles ou de consolidation et mises en évidence opérationnelle déjà existantes. Comme partout dans la société, sur le marché du travail par exemple, nouvelles situations, nouvelles possibilités, nouveaux métiers, nouvelles sources de revenus…

 

Cette semaine, je voudrais présenter deux phénomènes parmi d’autres. Un déjà présent depuis quelques années, (est-ce à la suite de l’appel du pape ?), l’autre sûrement né ou plutôt re né dans le contexte de la pandémie. Pour le premier, il s’agit de l’émergence des tiers-lieux chrétiens, pour le second de la remise au goût du jour de l’Église domestique.

 

Les tiers-lieux chrétiens sont des endroits, comme le nom l’indique, qui se trouvent entre les deux sphères de vie humaine. Entre l’Église, telle qu’elle est traditionnellement structurée et la société dite civile, telle qu’elle fonctionne dans des pays comme la France.

 

Les tiers-lieux -explique Arnaud Join-lambert, professeur de théologie à l’université de Louvain, en Belgique (voir Le Pèlerin 29 juillet 2021) « ce sont des lieux qui ne sont ni la paroisse ni un mouvement, où se conjuguent les énergies de chrétiens et de personnes éloignées de la foi au service d’un projet. Art, solidarité, famille, écologie, spiritualité… ».

 

Ces tiers-lieux sont constitués comme réponse aux besoins qui perlent à la surface du corps social en mouvement, souvent en souffrance, toujours en quête de sens à la vie. La diversité des situations est un stimulant et elle lance un défi à ceux qui sont en posture d’accueil.

 

La caractéristique première de tels tiers-lieux est en effet l’accueil inconditionnel. L’accueil, où la gratuité de présence prime et où l’absence de tout projet sur les personnes ainsi entourées de sollicitude de la part de ceux qui les accompagnent constitue le credo commun des accueillants.

 

Ces tiers-lieux se regroupent entre eux, l’un de ces regroupements se fait autour de l’idée de la création des maisons d’Église. La première fut créée dans le diocèse de Nanterre, il y a 20 ans, puis d’autres ont vu le jour en Angleterre et en Allemagne, pour se présenter sous forme d’un réseau international. Sous forme duquel ce projet revient en France comme, par exemple, dans le diocèse du Havre où l’ambition de l’évêque est d’en avoir une dans chaque regroupement paroissial.

 

Ce sont des lieux ouverts qui constituent une porte d’entrée vers la foi. Sans risquer de travestir l’idée, on pourrait dire que ces lieux sont des portes ouvertes de la foi. Comme on organise des portes ouvertes des diverses institutions et de monuments pour montrer que l’on est fier du patrimoine et que l’on s’identifie avec.

 

L’Église étant à la fois l’un et l’autre, pourquoi se priverait-elle d’ouvrir les portes de la sorte. Son caractère missionnaire, inhérent à son identité, pourtant ne contredit pas (certains se poserait la question), l’accueil inconditionnel, sans avoir de projet sur l’autre, au sens de savoir ce qui est bon pour lui.

 

C’est le prix à payer pour le croyant que de s’interdire d’avoir un projet sur l’autre à partir de ses propres rêves, même ceux générés par la foi. C’est toute la question de vision et des jeux d’influence. Toute vie est soumise à une influence éducative, pourquoi interdirait-on à la religion de l’exercer, elle aussi ? 

 

Si oui c’est sous prétexte qu’elle n’est plus génératrice des standards majoritairement obligatoires comme cadre auquel se référer pour vivre, donc être et agir. Il y a une différence entre se servir de la religion pour asseoir un projet éducatif et faire découler de la foi (qu’une religion abrite) un comportement adéquat.

 

Il y a aussi une différence entre l’obligation de résultat d’une action missionnaire avouée ouvertement, mais secrètement nourrie et la remise du tout à la grâce de Dieu. Si Dieu le veut, l’expression si fréquemment employée par les musulmans, y prend un sens chrétien.

 

Toujours est-il que rejoindre ceux qui sont aux périphéries, devenir « une Église en sortie”, être des disciples missionnaires, c’est sous de tels vocables sémantiques que l’on mobilise à l’époque actuelle l’attention et les énergies.

 

Toutes ces initiatives s’inscrivent dans la vieille tradition chrétienne d’ouverture au monde. L’Église ne vit pas pour elle-même, elle est signe, le sacrement même de la présence divine dans la vie de chacun.

 

Cette sortie aux périphéries, ô combien indispensable pour signifier l’ouverture à Dieu au travers l’attention aux faibles, aux fragiles, tous ceux qui peinent, cette sortie est faite avec l’équipement des hôpitaux de campagne. Elle ne peut tout de même pas se faire sans l’autre volet, celui d’une Église domestique.

 

Ainsi je passe au deuxième volet de mon exposé d’aujourd’hui, celui de l’Église domestique. Les fermetures des lieux de culte, souvent durables et à répétition, ont fait déplacer la vie chrétienne du centre à la périphérie. C’est un décentrement à l’intérieur de l’Église que l’on observe et que l’on accompagne comme l’on peut.

 

Le virtuel comme lien entre le centre d’une vie d’Église à l’échelle universelle, diocésaine ou paroissiale, d’une aumônerie, comme celle de la CCFHK, pouvait remplir son rôle comme un bon allié du travail pastoral missionnaire, comme un outil, bien plus, comme une partie vitale de la communion. (Voir l’article RK sur le virtuel comme défi d’ecclésialité). Ainsi ont pris un nouvel essor les messes télévisées, transmises par YouTube, Zoom….

 

Durant la première phase de la pandémie, le pape François s’y est exercé en célébrant tout seul et bénissant une assemblée bien virtuelle. En faire un village planétaire est toujours très tentant, tellement profonde est l’envie de communion. 

 

Des évêques se sont mis à prodiguer des homélies transmises sur les réseaux. Et les curés aussi. A la surenchère d’audimat et d’applaudissements et d’autres likes, s’ajoute la cacophonie dont l’Église a parfois du mal à en sortir.

 

Or, l’ecclésialité requiert des corps intermédiaires, dont est composé tout un maillage polyèdre. Et cette ecclésialité, autrement dit la communion dans l’Église, circule grâce aux deux pôles qui sont constitutifs de son identité : d’être tout court (identité chrétienne bien affinée et en affinage constant) avant d’être le signe.

 

Si le pôle caritatif fonctionne, c’est parce que la charité du Christ est au cœur de la foi des chrétiens qui la confessent. L’Église domestique répond à cet impératif comme à un appel à changer la dynamique pastorale. Elle se présente aussi comme un défi d’adaptation.

 

La notion d’église domestique date du IV siècle où le christianisme commence à se structurer autour des églises dédiées à la vie spirituelle. Le point d’appui n’est plus posé sur les rassemblements clandestins dans les lieux privés ou aux cimetières à l’abri des regards, mais dans les maisons d’église, maisons de Dieu. La famille devient la référence de base, une petite église qui abrite le rassemblement, qui fournit l’atmosphère de proximité et de confiance.

 

Jean Chrisostome, l’évêque de Constantinople lance un appel vibrant pour que dans ce nouveau contexte, la parole de Dieu reste au cœur de la vie chrétienne du foyer familial, de la maisonnée. Car le danger est grand de voir la Parole de Dieu supplantée par le rite qui régit les rassemblements communautaires ou ceux occasionnés par l’administration des sacrements.

 

Et finalement l’Église n’y a pas échappé, la réforme luthérienne visait à y remédier, sans le succès espéré. Remettre la Parole de Dieu au cœur de la vie familiale apparaît en effet fondamental. C’est une base solide pour être Église domestique, c’est un point d’appui indispensable pour la vitalité du message chrétien à véhiculer dans l’Église.

 

Sans théoriser, certains à Hong Kong ou ailleurs sont passés à ce stade, en pratiquant la lecture quotidienne. Ils le font à l’aide d’un passage de la Bible en famille à lire tous les jours, d’autres une fois par semaine… D’autres de façon individuelle s’en sont nourris via les réseaux sociaux pour partager en famille…

 

 

Comme le constate dans une interview le théologien, déjà cité, les évêques de France ou de Belgique n’appuient pas sur cette dimension. D’avantage préoccupés de voir l’Église comme signe de charité active, éventuellement missionnaire, mais pas à être présente dans les foyers. 

 

L’accent est donc davantage mis sur faire que sur être. L’urgence de la mission ne dispense cependant pas de la nécessité d’alimentation. Car si l’on n’alimente plus correctement ceux qui s’occupent des autres, leur efficacité d’entraide, forcément en pâtira.

 

La redécouverte de l’église domestique à l’époque de l’épidémie permet de renouveler la vieille tradition. Tradition dont l’Église n’a jamais perdu la mémoire, conservée de façon plus ou moins active selon l’endroit.

 

Introduire le rituel chrétien dans la maison semble aussi fondamental. Bénédicité avant le repas, les grâces après, lecture des passages de la Bible et leur partage en famille, comme expliqué précédemment, lectures d’autres livres ou visionnage de films d’initiation et ou d’approfondissement chrétien, bénédiction des maisons… ; la liste peut être longue. 

 

Et ne pas avoir peur de se laisser entourer d’objets qui symbolisent la foi chrétienne. Car ce qui caractérise les chrétiens vivant dans le monde occidental ou occidentalisé, c’est la perte de culture chrétienne. 

 

C’est comme si on voulait faire nager un poisson hors de l’eau ou encore ce qui arrive dans certains cas de grossesse où le fœtus est privé de liquide amniotique ce qui suivant le stade de son développement met en danger sa vie plus un moins gravement à court ou long terme. 

 

L’on a négligé l’étiolement, puis maintenant on constate l’absence de l’environnement culturel porteur des valeurs chrétiennes, et surtout expression de connexion constante avec la source de la foi. Et les obligations qui pèsent sur la conscience chrétienne de beaucoup sont celles d’aller au plus pressé pour découvri d’urgence, fatalement éloignent de la source.

 

Or, l’Église domestique c’est tout cela, l’environnement culturel vivant nourri par la Parole de Dieu. Mais ceci n’est pas sans interroger notre volonté de nous y mettre, puis celle de vouloir durer. 

 

L’Église domestique se présente actuellement comme un défi pour la pluralité surtout religieuse, des situations familiales complexes, où un du couple croit, mais pas l’autre….

 

Et avec les enfants adolescents en mutation psychosomatique profonde, souvent le refus frontal s’installe pour défier, pour tester la solidité de la foi de ceux qui l’affichent. Solidité qui n’est pas « garantie » sans l’approfondissement personnel en lien avec la communauté qui célèbre, et sans l’ouverture dans l’esprit de charité christique. 

 

Solidité qui se vérifie dans le traitement des autres sans acception de personne, sans tenir compte des apparences, juste en se référant à la dignité de la personne humaine, un cadeau que Dieu offre et que la foi accueille avec joie, mais non sans combat. 

 

Saint Jacques (2,1-5) fournit un critère solide pour savoir si notre enracinement dans la foi est véridique

« Frères dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers personne. »

 

L’Église domestique est le lieu où une telle attitude certes se vérifie, mais surtout où elle s’acquiert. Avant se déployer dans un vaste champ de relations sociales et professionnelles.

 

Et pour terminer, parmi les initiatives récentes en France, l’expérience des serviteurs de la Parole peut servir de relais entre ces deux pôles de la vie de l’Église que sont la vie de foi (et d’espérance) et la vie de charité. 

 

C’est une expérience menée par exemple dans le diocèse de Créteil où un groupe de jeunes étudiants et professionnels, dans un lieu de vie commun, se laissent nourrir de la parole de Dieu comme carburant pour solidifier leur vie et en rayonner par les engagements de service.

 

Pour conclure, les tiers-lieux à la mode et les églises domestiques à retrouver sont deux points d’appui qui semblent indispensables pour l’Église et à la foi chrétienne. Les tiers-lieux ressemblent étrangement à des maisons communes des villages ou de quartiers, où tout le monde peut se retrouver pour passer agréablement et utilement du temps, comme d’autres le font pour voir un match dans un bar.

Alors que les églises domestiques représentent l’expression sociale aux dimensions d’une cellule de base d’une vitalité chrétienne à chérir. Passer de l’un à l’autre est nécessaire à condition de bien nourrir et l’un et l’autre. A chacun ses responsabilités et à tous, le plaisir de la joie partagée.