Les crises au pluriel, les causes multiples. C’est une constante, une règle de référence à laquelle on se tient dans toutes les analyses des phénomènes qui touchent à la vie et son univers. C’est vrai pour tout. C’est vrai aussi pour la présente crise de l’Église catholique en Allemagne. Une crise qui exprime une tendance générale.

 

Le post de la semaine dernière consacré au chemin synodal en Allemagne m’avait paru suffisant. Suffisant pour la description des faits et leur analyse à chaud. Suffisant pour le moment, car j’avais été parfaitement conscient de la nécessité d’y revenir, un jour, mais plus tard.

 

Or, l’actualité en a décidé autrement. Désormais il me semble indispensable d’embrayer sans tarder, illico presto. Il faut aller, vite, en russe on dit bistro, comme d’autres y vont pressés par l’envie de boire des liquides plus ou moins euphorisants. L’évolution de la situation en cours dans l’Église catholique et sa place dans le monde moderne ne semble pas pouvoir laisser de répit. 

 

Dans certaines circonstances se faire distancer par des évènements, c’est laisser filer le rendez-vous avec l’histoire. C’est devenir abonné absent sur l’Agora d’échange d’idées et en parallèle d’être incapable de tenir la place forte pour agir. C’est aussi une manière d’être missionnaire.

 

Cela n’était donc pas prévu. Cela s’est imposé à cause d’un post trouvé sur internet. C’est un journal polonais qui donne accès à une nouvelle manière de comprendre la crise de l’Église catholique en Allemagne. Par le biais plutôt facile à deviner, mais plus délicat dans sa manière d’accéder à la vérité plénière. Celui de la vision de l’homme.

 

Mais avant de voir cela en détails, une remarque méthodologique liée à l’attitude à adopter face aux sources s’impose.

 

On ne se méfiera jamais assez des sources que l’on cite et du contenu avec lequel on développe les idées. C’est déjà vrai dans les expériences physiques, les circonstances de l’expérience peuvent influer sur le résultat. On connaît cela avec les protons. Une loi similaire régit la propagation de la pensée humaine. 

 

Rzeczpospolita, le quotidien polonais, a récemment publié un article signé par Michał Szułdrzyński. À côté de l’orthographe et de la prononciation du nom de l’auteur, le mien paraît comme une simple compilation d’un nom japonais avec une terminaison grammaticale bien slave. Après cet aparté dont la légèreté n’engage que l’auteur de ce podcast, voici le résumé de l’article entrelardé de mes propres réflexions.

 

Un jésuite berlinois Jan Korditschke (essayer de prononcer correctement) a annoncé que le 16 mai aura lieu une célébration particulière, lors de laquelle il va bénir des couples homosexuels. On s’en doute, cela n’est ni la première initiative de ce genre ni la dernière. Mais cela exprime l’ampleur et la profondeur du phénomène, rien que par le fait que quand des jésuites s’y mettent, ceci devient l’indice d’une affaire assurément sérieuse.

 

Eux, les jésuites sont réputés pour être les spécialistes de l’accompagnement spirituel au cœur même de la vie humaine. Vie, si largement marquée par tant de vicissitudes, dont les turpitudes laissent des traces profondes sur le placenta de l’humus humain. Eux, spécialistes car connaisseurs des profondeurs de l’âme humaine s’y promènent aisément, y mettant de la lumière de vérité qu’ils puisent dans la méditation mue par leur foi chrétienne.

 

Ils ont le secret pour conduire lors des exercices ignatiennes les âmes affaiblies et ou égarées sur les pâturages de la bonté divine. Eux qui, pas seuls, loin de là, mais de façon évidente, détiennent les clés particulières pour accéder à la vérité plénière de la vision de l’homme.

 

Justement, qu’est-ce la vérité sur l’homme ? Quelle vision anthropologique ? Une fois, lors d’une veillée pascale parlant de l’homme comme couronne de la création, j’ai eu droit à la sortie fracassante d’un couple quittant l’assemblée en guise de protestation. 

 

Oser rabaisser les animaux à ce point-là leur était insupportable. C’est bien plus tard que j’ai compris le fond de leur raisonnement. Le référentiel pour comprendre ce qu’est un être humain est d’abord l’animal, et cela devrait rester ainsi. Dieu ou pas, personne n’a le droit de contredire une telle évidence.

 

Que les visions divergent, que les différents points de vue convergent, c’est le mouvement naturel dans un incessant va et vient entre ce que l’on sait et ce que l’on ne le sait pas encore. Droit de savoir pour tout le monde, évidemment, et malgré d’immenses obstacles voire barrières, l’humanité ne semble pas trop mal se débrouiller pour progresser sur ce terrain pour aller dans la direction de la vérité plus grande.

 

Qu’est-ce que l’on sait sur le respect de la dignité de tout être humain, sans tenir compte de son orientation sexuelle en l’occurrence ? Et comment met-on en pratique de telles connaissances ?

 

Comme le souligne le post, c’est durant le mois de mai et plus particulièrement le dimanche 16, la veille de la journée dédiée à la lutte contre l’homophobie que ces actions ont lieu. Dans plus de cent églises catholiques se déroulent en Allemagne des fêtes de bénédictions des couples d’un même sexe. 

 

Durant ces fêtes, en présence des drapeaux aux couleurs d’arc en ciel, les prêtres bénissent tous les couples qui s’aiment. Ces actions sont menées dans les cadres d’un mouvement organisé et identifié sous le vocable « Liebegewinnt”, l’amour vainc.

 

Certains observateurs estiment que, en considérant l’ampleur et la profondeur du phénomène, nous sommes déjà en présence d’un véritable schisme. Le mot schisme est chargé de sens et provoque une pluie de réactions. Un schisme c’est un phénomène qui consiste à consommer une désunion. 

 

Comme dans un couple qui se sépare, le divorce signifie la rupture des liens. Le mot schisme appliqué à la vie de l’Église signifie une déchirure du point de vue administratif et canonique. C’est donc la désunion, la séparation, le divorce, l’émancipation, l’affranchissement, souvent aux allures de désencombrement. 

 

Une liberté retrouvée, un espace conquis pour exercer un pouvoir, celui de promouvoir ce en faveur de quoi on s’est mis à lutter. Une libération, une autonomisation, une prise de pouvoir mue par un impérieux devoir. 

 

En résulte une nouvelle structure, comme dans les remplacements de positionnement sur l’échiquier politique, ou dans un système quelconque. Mais chaque fois touchant à l’humain et à la vision de ce qui peut ou doit être. Parfois entre la prise de conscience et l’histoire de gros sous le cœur balance.

 

Difficile d’y voir clair, difficile de se faire une opinion qui comme une boussole évitera de tourner en rond et de perdre le nord. Même si le nord en question est référencé sur une valeur refuge qu’est le champ magnétique, … sous forme de la force attractive et entraînante de tous les tropismes, lequel se déplace. Comme celui du pôle Nord magnétique de notre terre.

 

Légèrement, mais tout de même. Et cela peut parfois s’accompagner d’un autre phénomène, lui aussi bien connu en physique, à savoir celui de l’inversion des pôles magnétiques. Transposé sur le terrain de la vie en société, cela donne ceci : le noir devient le blanc et le blanc s’obscurcit totalement. Il y a de quoi y perdre son latin, si toutefois on a déjà réussi, non sans un zeste d’humilité, abandonner de vouloir passer pour un Grec plein de certitudes philosophiques.

 

C’est seulement en 1970 je crois que l’on a aboli dans le droit international la notion de maladie pour qualifier l’homosexualité. D’une minorité oppressée, elle est devenue l’étendard de la modernité. Mais pas partout, les pays à forte dominante religieuse sont dans le collimateur. En Europe qui est dans son crépuscule religieux, avant qu’une nouvelle carte religieuse ne se dessine, quelques résistances résiduelles sont pointées du doigt. 

 

Des catholiques français tradits, et leurs homologues polonais à une plus grande échelle, sont des foyers de résistance et surtout des cibles idéales. Aussi parce qu’il leur arrive de prêter le flanc en restant campés sur des positions qui, même du point de vue religieux, parfois sont difficilement tenables.

 

Dire que les homosexuels sont privés de tout regard aimant aux yeux de Dieu, dire qu’ils sont privés de la miséricorde divine et que l’ostracisme communautaire voire social dans son ensemble en est la seule solution de fait, pour le moins c’est aller un peu vite en besogne. C’est surtout outrageant pour la dignité humaine tout court. 

 

La Bible de l’Ancien Testament est truffée de telles verdicts supposés divinement cautionnés. Saint Paul à première vue semble abonder dans la même direction. Abonder dans le sens d’une condamnation ostracisante sans recourir à un discernement plus affiné, c’est faire fi d’une compréhension progressive de tout ce qui touche à la vie. Le regard de la foi y est posé, il renseigne sur les liens que l’on entretient à cet égard dans ces religions et dans la société en général. 

 

En Allemagne donc c’est un schisme qui se profile à l’horizon. Ceci à cause d’une divergence de points de vue sur les phénomènes nouveaux dont l’opinion publique se saisit. Les différents lieux de pouvoir le relaient en amont ou en aval par rapport à cette matrice qu’est l’opinion publique. 

 

C’est la divergence sur la manière de gérer la ou les crises, la divergence d’interprétation d’abord et d’action ensuite qui est en jeu. C’est aussi le cœur de ce podcast.

 

Dans l’interprétation, comme nous l’avons signalé la semaine dernière, le contenu de la réflexion dans les cadres du chemin synodal en Allemagne est motivé par les scandales de pédophilie. C’est une réponse au problème, un essai de solution, sans doute une initiative en termes de réaction louable, car parfois pas très bien réagir, c’est mieux que ne pas réagir du tout.

 

Évidemment, c’est un peu court pour entrer dans les profondeurs de la réflexion que nécessitent les sujets débattus en synode. Tout comme une identification outrageante fut parfois établie entre l’homosexualité et la pédophilie, aujourd’hui on sait que c’est bien plus complexe. 

 

Comme pour tout le reste, il est impossible d’expliquer un phénomène par une seule raison. Il est impossible d’identifier l’origine de l’apparition d’un phénomène par un seul vecteur. Nous sommes toujours face à un faisceau, une gerbe, un empilement de raisons, car tout est multiple et polyédrique. 

 

Dur est alors le travail journalistique qui, en un équilibre toujours instable, se trouve sur la ligne de crête entre une petite ou une grande vérité d’un côté, et un petit ou un grand mensonge de l’autre. Comment parler d’une plante vivante sans prendre en compte son terreau ? 

 

Si donc une partie d’experts considèrent que nous sommes déjà face à un schisme, c’est qu’ils se réfèrent au dernier document autorisé par le pape qui fait autorité dans l’Église catholique. Celui-ci en effet a autorisé la Congrégation de la foi, ce qui est grosso modo un ministère de l’enseignement, une sorte de ministère d’éducation nationale, aux dimensions universelles, de publier un document, dans lequel il est interdit de bénir des couples homosexuels. Les prêtres allemands, conclut l’auteur de l’article, s’opposent à l’enseignement de l’Église dont ils font encore partie.

 

L’auteur de l’article ne s’en tient pas qu’à cela. Il relate une discussion entre un juriste et un philosophe catholique, Joseph Weiler et George Weigel. Les échanges ayant lieu dans le cadre d’un colloque organisé récemment par l’Institut Tertio Millennio. 

 

Le philosophe a rappelé que le conflit entre l’enseignement de l’Église et la modernité concerne avant tout l’anthropologie. Nous y voilà. L’enseignement de l’Église vise à expliquer que la conception de la nature humaine, telle que fondée sur la Bible, concerne la relation vitale de l’homme avec son Créateur. Or, d’après le philosophe, pour ce qui est de la vision moderne, celle-ci est fondée sur la recherche hédoniste.

 

Si Dieu a créé l’homme et la femme, la distinction n’est pas toujours aussi nette ni immuable. Souvent on constate que les contours de la différenciation sexuelle sont flottants comme la situation d’identité personnelle qui de ce point de vue est justement instable. Sans entrer dans le débat sur les origines du point de vue scientifique, nature ou culture, avec le recours à cela ou sans, il est facile de se perdre. Y compris dans la simplification des données tirées de la Bible. 

 

Une objection similaire est à formuler sur le tropisme hédoniste de la société moderne. Certes, l’hédonisme apparaît souvent comme résultat et réponse suite à un bien être minimal garanti, réponse à des situations de stabilité de base. Ce qui remplace le désir du ciel par la consommation du bonheur de façon immédiate et à ce titre devient un repoussoir pour le désir des biens éternels.

 

Les conflits entre les désirs purement humains et les interprétations philosophiques ou religieuses pointent les limites d’une telle hégémonie hédoniste. Mais cela n’invalide pas la nécessité de porter une attention à ce que l’on ne comprend pas, comme le désir de bonheur éternel. Au risque de le classer très vite, sans doute trop, dans la catégorie des spams et donc d’indésirables.

 

Certes, la vision de l’homme est très importante, on le voit dans les applications à bien des niveaux, éducatif, politique, culturel… La Bible en donne les clés pour accéder à la sienne, celle dont se nourrissent le judaïsme, le christianisme et d’une certaine manière l’islam. Jésus lui-même par son attitude n’entre pas dans les débats de ce genre. Ce qui laisse de la marge aux interprétations dont le spectre peut aller des plus strictes aux plus extravagantes.

 

Mais le débat sur la vision de ce qu’est l’homme au sens générique du terme ne suffit pas. Il faut encore prendre en compte le contexte dans lequel il se déroule. Décrypter et décrire les raisons multiples et complexes, y compris pour s’exprimer, c’est dérider certaines crispations. Quitte à cette occasion à démasquer certaines apories et conflits d’intérêts. 

 

Ayant grandi dans un pays où la manipulation de l’information était une arme légale, et donc alerté de la sorte, je garde en éveil une attitude empruntée d’un léger soupçon à l’égard de l’information, d’où qu’elle vienne. Voir dans les détails sans se précipiter sur les conclusions, ou encore sans camper sur ses aprioris, c’est ouvrir le champ des possibles dans les relations complexes, multilatérales.  

 

L’article se termine par cette réflexion intéressante au sujet du déplacement de l’axe du débat au sujet de la conception de l’homme entre l’Église et la modernité. Comme le note l’auteur, cet axe se déplace de l’extérieur de l’Eglise vers l’intérieur. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, la réforme de Luther n’avait dans sa première phase qu’une visée interne.

 

Mieux, pendant longtemps l’Église était pourvoyeuse de modernité par rapport au monde de son temps. Elle était le fer de lance de nombreuses initiatives visant à améliorer les conditions de vie matérielle, intellectuelle et spirituelle. Mais ces trois composantes de base de ce qu’est l’homme dans sa vision biblique ne pouvaient qu’être considérées ensemble. Ce qui n’est pas le cas dans la modernité actuelle.

 

Dans notre modernité post chrétienne, la dissociation entre ces trois composantes conduit à privilégier l’un ou l’autre au détriment des autres. A l’image de la liberté et de l’égalité, mais sans la fraternité. 

 

Nourrir physiquement reste souvent un objectif unique, mais c’est faute de mieux, et personne n’a à être blâmé pour cela. Cependant souvent il va de pair avec l’éducation. Pourtant celle-ci dans sa version moderne est prise en compte seulement dans sa dimension horizontale, terrestre. 

 

Sans donner de l’espace spirituel, on compresse les aspirations transcendantales. Sans donner la possibilité de nourrir la dimension spirituelle, on l’atrophie en finissant par la constater non existante, et donc inutile. La compression des aspirations transcendantales produit des êtres humains rapetissés, tels des bonzaïs. Ils témoignent d’une telle mainmise. 

 

La postmodernité est une dynamique humaine visant l’autonomisation de l’être humain à l’égard de toute sorte de tutelle. Et l’Église, se revendiquant être une telle tutelle est prise pour cible facilement identifiable au cours de ce processus d’affranchissement. Rien d’étonnant à ce que ce mouvement se manifeste de l’intérieur, les chrétiens ne sont pas moins enfants de leur époque.

 

L’Église et la modernité, un long chemin dans un attelage à deux avec tantôt la traction avant pour l’un et puis traction arrière et vice versa. Toujours en équilibre instable pour dire les liens entre l’Église et le monde, chacun à prendre dans sa complexité respective.

 

Ce qui est à scruter de près, c’est la manière dont les protagonistes vont impulser les actions visant à se démarquer l’un de l’autre. A cet égard, l’exemple de ce qui se passe en Allemagne est intéressant à bien des égards. 

 

Cet exemple peut nous éclairer sur le cours du monde moderne et la place de l’Église comme composante de cette modernité. En plein ou en creux, cela reste à voir, avec le temps. Et avec le courage de la vérité à poser sur l’homme. L’homme, tel qu’il se laisse apprécier dans sa complexité. Et dans sa beauté, in fine.