En voici après la méditation sur la marche sacrée de la semaine dernière une deuxième étape d’une série de trois, sur être.

 

Cette méditation s’inspire d’une autre interview trouvée dans le Pèlerin.

Elle se situe à la suite du précédent récit, celui d’un chercheur du spirituel.

 

Mettre en scène un marcheur à la recherche du sacré, c’est nécessairement mettre en scène quelqu’un qui trouve un point fixe auquel il se réfère. La semaine dernière, invités par Frédéric, nous étions dans sa hutte spirituelle, dans son coin de prière et de méditation, dans son coin de ressourcement et de repos de l’esprit et surtout de l’âme. L’âme, toujours en quête de son propre apaisement.

 

Aujourd’hui nous suivons l’itinéraire d’un autre marcheur, qui est en état de marche pour faire son métier. C’est un écrivain qui un temps était devenu berger qui faisait ses transhumances d’un pâturage à l’autre des coteaux escarpés de ses alpages.

 

Un berger qui vivait au rythme de saisons et de leurs lois. Un berger qui sans cesser d’être écrivain, un jour se transforma en Scilite pour se consacrer à un immobilisme aussi intense et prégnant qu’étaient ses mouvements incessants scrutant les destinées humaines sous les divers tropiques, veillant ainsi sur le troupeau pour qu’aucune de ses brebis ne se perde.

 

Les dangers de la part de toutes sortes de loups, il les connaissait. En prendre soin, il le savait, les conduire sur les pâturages, c’était son travail, les amener aux lieux de repos en toute sécurité, il se le devait. Tout en veillant sur son troupeau, il se reposait à ses côtés. Comme il savait se poser aux côtés de tant de ses semblables en humanité.

 

Mais tout a une fin, un jour l’idée germe, l’idée d’un autre changement de rythme de vie. Le besoin d’une année sabbatique pour se ressourcer d’une autre façon encore. C’est une sorte de retraite dans la vie qu’il veut ainsi vivre. Tout en se retirant réellement, physiquement de la vie d’avant pour être plus dans la vie telle que l’on emporte avec soi.

 

J’ai trouvé l’émerveillement dans l’immobilité, constate Édouard. Si Frédéric cherche des havres de paix pour y amarrer son embarcation transportant le sacré et ses spiritualités, Édouard cherche à s’émerveiller tout simplement. Il est très proche de Frédéric, écrivain et ancien berger il est en quelque sorte un cousin de Frédéric. Il est son cousin en humanité avec qui il partage, en péripatéticien capable d’immobilisme, le goût pour l’écriture.

 

Désormais réfugié dans sa cabane de fortune, il niche en haut d’un chêne. C’est un stylite des temps modernes, perché sur la cime de son poteau indicateur. C’est un anachorète de l’espace qui cherche à ressentir des ondes émanant du ventre de la terre en écho à ceux de l’univers.

 

Après une lourde épreuve, il essaie de se reconstruire, il s’accroche aux branches, prend soin que la cabane tienne et sa vie avec. Pour cela, il cherche un chêne capable de porter ses lassitudes.

 

Jusqu’à lors le Périgord traversé, désormais la vie de l’ancien berger devient un point fixe quelque part dans la région. Point fixe, mais tenu secret, à l’abri des curieux, pour ne pas lui faire perdre sa solitude, dont le compagnonnage a toujours été sa marque de fabrique et qui ne le quitte jamais. Il y tient comme à la prunelle de son œil.

 

Ce qui a changé, c’est le paysage et son horizon, le décor et les planches sur lesquelles il est disposé. Les moutons de la terre sont transformés et remplacés, en décor composé certes de tous les vivants au pied de son arbre, mais aussi des oiseaux du ciel. Transformés en oiseaux, les moutons prennent leur envol pour voyager sans lourdeur, sans docilité non plus. 250 espèces vivantes gravitent autour d’un chêne, pas seulement dans les airs, mais aussi sur terre et dedans. Et le lichen contemplé à la loupe devient l’endroit où l’émerveillement jaillit de l’immobilité. C’est un nid plein de vie dedans et dehors.

 

Dans sa hutte comparée à la cabane du berger, il semble prendre de la hauteur. Détaché de la terre, niché pour couver de l’émerveillement, il fait sur place des exercices de l’accrobranche.

 

L’histoire d’Édouard, c’est un conte de fée, dans ce qu’il y de plus respectueux et de noble dans une histoire humaine. Conte de fée de sa vie qui, elle est en contraste avec tout conte qui naît d’un imaginaire accouché lors du travail de l’écriture. Ici il y a aussi de l’écriture, mais avant tout il y a une vie singulière, la sienne. Et c’est elle qui prime.

 

L’arbre lui donne de la force, il y trouve sa place. La place tant cherchée autrefois sur les prairies ouvertes sur le ciel, où tout semblait trop grand.  Le vent cosmique ramenait des nouvelles rafraîchissantes du ciel, sans pouvoir les décoder. Les pentes de la croûte terrestre nourricière, chargées de promesses de vie féconde saignaient de tant des blessures que les pieds ressentaient et la tête n’arrivait pas à contenir.

 

Il fallait prendre les choses en main et à bras le corps, agir avec des mains qui ne font que pétrir le pain quotidien. Elles sont capables de recueillir la manne cachée des désirs profonds que la foi en l’homme ne contredit pas.

 

Il s’est installé sur un arbre, mais c’est la forêt qui l’abrite. La forêt de son enfance qui s’est métamorphosée en abri choisi, accueilli, réinventé. En jetant l’éponge, il choisit de s’enforester. 

 

Son nid singulier n’aurait pas pu contenir toute cette nidification sans tout cet environnement qui est ‘de mèche’ avec son projet. Edouard lui rend la pareille par toute cette attention qu’il porte à l’égard de ce qui l’entoure et sur quoi il est capable, enfin ! de poser son regard émerveillé.

 

La cachette, où on s’installe pour bien plus longtemps que le temps d’un jeu d’enfant, c’est le temps de l’occupation d’une grotte pour couver du bon vin, celui de la noce. Couver du bon vin non pas à partir de l’eau pure prête à accueillir les saletés provenant des ablutions, comme ce fut à Cana en Galilée, mais bel et bien à partir du vinaigre en quoi a tourné la sève de la vie.

 

Une quarantaine de plusieurs mois, une pose, un temps mort pour les autres, pour lui un temps d’arrêt qui déshabille de ce qui paraît. Le temps qu’il faut pour se reconstruire, pour enlever une couche épaisse de peur qui rend opaque l’accueil de la lumière. Un temps de carême, le mot vient du latin quadragesima, 40 jours, ce qui a donné le mot quarantaine appliqué pour décrire l’isolement pratiqué pour des raisons sanitaires si abondamment pratiquées de nos jours. 

 

Nous sommes au milieu du Carême, une quarantaine en termes techniques. Un décrassage général, en détails, en profondeur s’invite. Une hutte à construire, à poser sur quatre branches qui relient le centre et qui indiquent les points cardinaux pour se réorienter.

 

La beauté de la vie s’offre alors dans les commissures des lèvres qui avec les yeux s’ouvrent au charme du jaillissement du neuf. La gaieté vient avec, comme elle était venue à Édouard, loin de Kaboul, loin de Jérusalem. Sa retraite sylvestre choisie, voulue, assumée, côtoie toutes nos retraites terrestres imposées, subies, endurées. Nous cherchons à voir comment ce qui est imposé, pour ne pas être subi, pourrait, voire doit être transformé en accueil. La rudesse d’un tel chemin se fait sentir rien qu’à y penser. 

 

Le carême, comme temps limité d’attention particulière, est le temps durant lequel couvent des véritables décisions suivies des actions. Le changement, voire la transformation s’opèrent là et éclosent se rendant visibles pour tout regard bienveillant et attentif.

 

Le carême fait plonger chacune de nos existences singulières dans un bain de communion avec tous les retraitants de gré ou de force qui cherchent à construire une hutte haut perchée sur un chêne solide. Chêne qui sert de source pour les énergies renouvelables et de paratonnerre pour nuisances regrettables.

 

L’arbre de la vie, celui de tous nos paradis, est toujours quelque part prêt à nous porter. Il est prêt aussi à porter au loin notre regard avide d’émerveillements candides. Et c’est toujours mieux ainsi, car, comme le dit Édouard, il est plus profitable de se laisser « droguer de sève brute que de fuir dans d’autres paradis artificiels ». 

 

Mais pour cela il faut accepter un confinement volontaire avec un brin de mysticisme. Et le contact avec la nature le permet en ouvrant à tous un écosystème dont nos existences sont entourées. Pas loin est Laudato si des deux François, celui d’Assise et celui de Rome, pas loin non plus Fratelli Tutti. 

 

Edouard nous rappelle que jadis on criait aux arbres pour fuir le danger. Il nous faudrait retrouver ce vieux beau réflexe, mais dans le sens « À la nature ». Dans son arbre, Édouard heureux d’avoir compris que ce ne sont pas les merveilles qui manquent au monde, mais c’est le regard qui manque aux merveilles. La sève du goût de la vie circule à cette condition-là. 

 

« Un tel regard peut permettre de trouver l’immunité intérieure en renouant avec le temps, la beauté et le silence ». Et elle fournit aussi les anticorps qui immunisent contre le virus d’enfermement, d’isolement social, interhumain.

 

L’ancien berger, un prisonnier volontaire dans sa cabane, un écrivain de métier et curieux de la vraie vie, toujours, nous indique le chemin à suivre, celui de notre intériorité qui détecte les appels à l’accomplissement.

 

L’intériorité qui détecte à cette occasion les anomalies et les dysfonctionnements. Le carême est un temps où consentir librement à des solitudes choisies, même parmi celles qui, covid ou pas, nous sont imposées. Comme le souligne le pape François dans son Laudato si tout est lié, c’est une communion entre l’homme et son environnement qui aide celui-ci à avancer vers sa destinée en Dieu. Et l’on ne peut pas le faire sans se rendre à l’évidence que nous sommes Fratelli Tutti.