C’est une première partie d’une série de trois podcasts consacrés à la question de fraternité universelle. Ils ont en commun la référence à l’encyclique du pape François.

 

Aujourd’hui je présente Fratelli Tutti dans les grandes lignes pour dire comment je reçois ce document du pape, qu’elle est son actualité pour moi et autour de moi.

 

C’est pour voir comment elle me donne à réfléchir sur ce qu’est la fraternité universelle. 

Dans les deux suivantes je m’attellerai à présenter deux thématiques particulières qui font à mon avis le cœur du document, la première qui est autour du constat, si souvent accablant sur l’état du monde et la seconde sur les remèdes possibles à y apporter. 

 

Toutes les trois sont liées par le constat général que le pape fait, à savoir que les nouvelles voies pour augmenter et densifier la fraternité universelle ne sont possibles qu’au travers le devoir de repenser la politique générale de la gouvernance mondiale. La fraternité universelle, digne de ce nom, passe par là, c’est n’est pas une option, c’est une nécessité. L’avenir du monde en dépend, la qualité de l’humanité aussi. Dans les deux podcasts à venir nous verrons tout cela en détail. 

 

La pandémie fournit une occasion pour saisir cette opportunité, sera-t-elle saisie comme le désire le pape ? Rien de moins sûr, mais rien n’empêche le pape de le rêver. Et rien ne nous empêche de lui emboîter le pas, rien ne nous empêche de le rejoindre pour réaliser son rêve, tant soit peu, chacun à son niveau d’action, chacun pour sa part. 

 

Dans ce premier développement, il n’est pas de mon propos de résumer fidèlement l’encyclique signée le 4 octobre 2020, le jour de la fête de saint François d’Assise selon le calendrier liturgique de l’Église catholique. C’est une réflexion largement inspirée de l’encyclique, mais donnant lieu aux développements qui me paraissent logiques à en faire. Cela tient à ma manière de me saisir du contenu de ce document pour le compte de la French Radio.

 

Développement

 

Fratelli Tutti, Dieu en a rêvé, François l’a fait. Si Dieu peut en cacher un autre, pour François c’est aussi vrai. Le cœur du message judéo-chrétien est celui de la fraternité universelle. La Bible n’a pas l’exclusivité d’une telle vision. Après tout, tout être humain y aspire quelque part au plus profond de lui-même. Mais les chemins qui y mènent sont différents.

 

Jésus en porte le message de la part de l’Éternel lui-même. Lui-même, Jésus, venant de l’Éternel lui aussi, étant Dieu, né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu…. Ce message de fraternité, Jésus le signe avec le sang de sa chair. 

 

Le pape François en écrivant cette encyclique s’inspire fondamentalement d’un autre François. Celui d’Assise, à qui il doit aussi le nom choisi pour sa fonction papale. D’où le lien entre les deux, d’où la date officielle du document du 4 octobre.

 

La première mission du pape est de veiller sur la communion entre frères et sœurs, évidemment ! Ce dont le pape François s’acquitte comme tous les papes, assisté de l’Esprit Saint et de la bienveillance de son entourage. Mais parfois il le fait aussi à ses risques et périls.

 

Il le fait en essayant de faire passer l’Esprit de l’unité par-dessus toutes les divergences dont les catholiques peuvent être marqués au point de les préférer à l’unité. Si c’est vrai pour tous les humains, cela n’excuse pas les catholiques du devoir de la chercher, la désirer pour leur propre compte et celui du monde entier.

 

Les divergences chez les catholiques sont nombreuses, l’absence de la véritable fraternité peut concerner des faits en apparence banals. Comme par exemple la manière de recevoir la communion lors de la messe, sur la langue ou sur la main (le Covid-19 a fait opté pour la main). Ou au sujet de choses bien plus graves comme l’accès à la communion des divorcés, en allant jusqu’à des questions très sensibles comme par exemple l’ordination de femmes….

 

Plaider en faveur de l’unité à travers l’appel à la fraternité, on pourrait y voir un de ses messages subliminaux auxquels le pape actuel nous a déjà habitués. C’est sans aucun doute lié, car déjà du point de vue purement théorique, en théologie l’unité extérieure comme résultat, comme expression visible de l’union intime de chacun au Christ est la condition et une sorte de validation de la vérité de la démarche du croyant.

 

Fratelli Tutti comporte tous ces enjeux pour l’Église catholique, tout comme pour tous les chrétiens et l’humanité entière. Les risques et périls sont présents dans cette encyclique par le fait aussi que le sujet revêt à la fois une importance capitale, qui tout en étant, délicat, devenant parfois sujet de crispation, ou alors tellement galvaudé qu’il ne semble plus avoir de saveur.

 

La fraternité universelle, un rêve, comme le qualifie le pape en commençant et en terminant son texte, sous forme d’une double inclusion. Une inclusion étant formée de cette vision aux allures de rêve, l’autre étant celle d’ouvrir l’encyclique par l’évocation du Saint d’Assise mais qui à la fin du document cède de la place à un certain Charles de Foucauld.

 

À la fin, le pape demande que le document inspire à chacun ce rêve de fraternité universelle. Les exemples auxquels il se réfère ne manquent pas.

 

Hormis le Poverello d’Assisi lui-même, bien entendu il se réfère à d’autres catholiques, et particulièrement à Charles de Foucauld déjà évoqué. Mais sans oublier également des non catholiques, comme Martin Luther King dont on se souvient de son célèbre « I have a dream », discours prononcé à Washington devant le monument de Lincoln en 1963. Ou Desmond Toutou, Mahatma Gandhi et en pensant à bien d’autres. Oui, le pape François exprime son rêve de fraternité universelle comme naguère Martin Luther King l’exprimait. 

 

Mais c’est à Charles de Foucauld qu’il consacre son dernier paragraphe où il formule ce souhait. Il y constate que celui-ci a consacré sa vie, vouée totalement aux pauvres, lui, l’abandonné dans le désert africain. 

 

Comme nous l’avons déjà signalé, comment ne pas y voir la référence à saint François lui-même, puisque l’évocation de Charles sert au pape d’une inclusion, seconde couche, par laquelle il reboucle son document, comme il avait commencé. Il le commence par François et il le termine par Charles. Il l’a commencé par évoquer son rêve, il l’a fini par l’invitation à y emboîter le pas.

 

Charles est une figure historiquement plus proche de notre temps que ne l’est saint François d’Assise. Mais les deux sont concernés par la traduction personnelle d’un engagement total dans cette même mission d’être frères de tous. Les deux se trouvant à agir sur les deux rives de la Méditerranée.  

 

L’un la traversant pour rencontrer son frère musulman. L’autre d’abord pour participer à l’œuvre de colonisation, puis une fois converti, pour participer à l’œuvre de témoignage de la fraternité universelle de Dieu de Jésus Christ. Au nom duquel il continue à être le soldat solitaire, mais solidaire des frères qu’il rencontre dans le désert.

 

Mais dans cette géographie symbolique de deux rives de la Méditerranée, il y a aussi en filigrane un autre message. Il n’est pas interdit de le relever, puisque cela prend tout son sens dans le pontificat du pape François, à savoir celui lié à l’immigration. La fraternité parce que la communion, attention aux déracinés de force, parce que biblique et évangélique attention au pauvre.

 

La Méditerranée n’est pas le seul endroit où ce problème de migration est préoccupant sur le plan politique et humanitaire. Tout en étant toujours une aiguillon dans la conscience chrétienne. Mais, s’appuyer sur la géographie de la Méditerranée, c’est lui donner toute la charge bien symbolique en termes de la gêne que toute conscience humaine, non seulement chrétienne, ressent.  

 

Cette gêne est renforcée d’une part par les images de tant de migrants qui tentent une traversée périlleuse parfois se soldant par la noyade, et d’autre part, elle est liée au choc de niveaux de vie entre les deux rives. 

 

A quoi il faut ajouter un troisième facteur renforçant le caractère symbolique d’une telle évocation géographique. Il s’agit de la relation entre le christianisme et l’islam, qui bien que nés dans le même berceau culturel et géographique, diffèrent l’un de l’autre au point de devoir chercher des raisons communes d’avancer ensemble pour le bien commun de l’humanité. Comme autrefois François d’Assise en allant fraterniser avec le sultan, le pape François y cherche le chemin de dialogue à son tour. 

 

Dieu l’a rêvé, François la met en évidence. L’encyclique est un plaidoyer pour l’ouverture d’esprit et une culture de dialogue. Si c’est un plaidoyer, c’est parce qu’une telle ouverture ne va pas de soi, tellement nombreux sont les obstacles. Et on les constate à bien des niveaux d’ordre social et spirituel.

 

La culture du dialogue qui résulte d’une ouverture d’esprit se vérifie dans les détails, elle est soumise à des contraintes pratiques. Ce principe et ce constat sont applicables à tout niveau de considération de la vie humaine.

 

Parmi les obstacles, le pape énumère avant tout la peur. La peur de l’autre, la confrontation avec l’autre est dérangeante. Pour se dérouler de façon profitable, au sens noble du terme, la confrontation oblige à prendre de la distance par rapport à sa culture propre. Dure est la pratique de la vérité en vue de la fraternité universelle.

 

Il est souvent difficile d’admettre que les croyances, sur lesquelles nous avons fondé notre identité, puissent être interrogées dans leurs bien-fondés. L’identification aux croyances qui constituent notre identité profonde est aussi sensible qu’une dent qui fait mal car le nerf a été touché à vif. Mais parfois cela nous fait mal à cause d’une carie détectée qui fait pourrir la dent et son entourage.

 

Prétendre la supériorité civilisationnelle au motif d’appartenir à un peuple qui a une conscience multimillénaire est périlleux et sans lendemain pour le dialogue. Tout comme prétendre la supériorité au motif d’une appartenance à un pays au revenu PIB ou une classe sociale largement supérieur à la bonne moyenne. 

 

Et que dire lorsque que l’on accumule les deux, l’ancienneté et la richesse ? Le prétendre pour y tirer le motif d’une singularité dont l’autre doit tenir compte n’est pas en faveur de la fraternité. Entre avoir peur et faire peur, c’est parfois si proche, dans aucun de ces deux cas la fraternité n’y gagne. 

 

La fécondité du vrai dialogue, sans peur des deux côtés, n’a pas besoin d’être démontrée. Ce qui doit l’être, c’est le chemin ou plutôt les chemins qui y mènent. Tous les chemins passent par la reconnaissance de la dignité de la personne humaine. Le christianisme qui se targue d’en être à l’origine du concept ne peut pas oublier qu’il n’en a pas le monopole. 

 

Il a seulement un conscient enracinement dans un territoire religieux de la révélation divine recueillie dans la Bible. Et à se montrer heureux de voir sa mise en pratique sur le terrain d’une vie ordinaire. Le reconnaître c’est aussi favoriser la fraternité universelle.

 

Fratelli Tutti inspire toutes ces réflexions sur le plan général. L’encyclique donne aussi des propositions concrètes pour être capable de façon locale, relationnelle, immédiate de traduire cette fraternité universelle. Le pape n’en parle pas, mais les premiers chrétiens s’appelaient entre eux frères formant des communautés appelés fraternités (Actes des Apôtres 11, 26 b). 

 

Le rêve d’une nouvelle fraternité humaine passe par la constitution de la fraternité universelle et le constat de sa présence déjà entre les chrétiens. Tout un programme, comme nous l’avons signalé en début en parlant de la fonction du pape comme agent d’unité et de communion tout au moins à l’intérieur de l’Église catholique.

 

Comme pour le pape, sur le terrain local, le défi actuel pour nos communautés paroissiales et autres en tant que mode de vie fraternelle est très concret et exigeant. Il est tout aussi exigeant que celui d’une vie de famille qui elle aussi, pour être dignement vécue et donc au profit de chacun et de tous, doit être marquée par la fraternité. 

 

Visiblement, le pape ne développe pas ce thème de fraternité sur le terrain ecclésial ni ecclésiastique. Ce qui n’invalide pas notre hypothèse, mais bien au contraire donne à ce manque un caractère de message subliminal dont il était question plus haut. Le pape se contente seulement de tacler les « bons chrétiens » en les comparant avec les non croyants pour constater que parfois ces derniers sont plus obéissants à la volonté de Dieu que les premiers. C’est le constat qu’il fait en commentant la parabole du bon samaritain (no 73)

 

Il n’y a pas de fraternité universelle sans implication concrète. On le sait depuis que l’on a quitté les salons de débats d’idées pour le terrain de l’hôpital de campagne. On le sait depuis que l’on a quitté les canapés dont le pape François insistait sur la nécessité de leur abandon en parlant aux jeunes rassemblés à Cracovie pour les JMJ en 2016. 

 

Il n’y a pas de culture sans résonance universelle, ce que souligne François en citant son prédécesseur Jean-Paul Il. La véritable fraternité se déroule dans un contexte culturel qui la favorise. On pourrait parler d’une culture de fraternité.

 

La culture qui la favorise doit garantir une place nécessaire au témoignage. C’est le témoignage et non pas l’information qui atteste de la valeur ultime dans le domaine de la fraternité, comme le dit aussi le pape François. Un témoignage comme reflet d’une inscription concrète dans la vie réelle.

 

Bonne méditation pour le compte personnel et à l’usage inclusif vers une fraternité plus grande, celle qui ose porter le nom d’universelle.