Ancienne colonie britannique, place financière mondiale, forêt de gratte-ciel où le tramway mythique frôle les hôtels de luxe et les cha chaan teng du coin de rue — Hong Kong est une ville qui cache bien plus d’histoire qu’elle n’en montre.

Si vous avez pu profiter du tramway gratuit lors des 3 premiers jours du mois de juillet, c’était à l’occasion du 29e anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Car le 30 juin 1997, et là je ne crois rien vous apprendre, Chris Patten, dernier gouverneur de Hong Kong, rendait les clés de la ville à la Chine, mettant un terme à 150 ans d’hégémonie britannique.

Mais comment tout a commencé ?

Dans le 1er épisode du Port Parfumé, nous avons laissé Hong Kong entre les mains de Ching Shih et de ses dizaines de milliers de pirates, maîtres incontestés de ces eaux au tournant du 19e siècle. Mais quand elle dépose les armes en 1810, un autre genre de flibustiers commence déjà à sillonner la même côte : des marchands anglais, avec dans leurs cales une cargaison de plus en plus toxique. Cette fois, ce ne sont plus des pirates en jonque, mais des trafiquants en redingote, protégés non pas par un pavillon noir, mais par la marine de guerre de l’Empire britannique. Et leur cargaison va faire bien plus de dégâts que celle de Ching Shih : elle va faire tomber un empire tout entier.

Bienvenue dans ce nouvel épisode du Port Parfumé

Remontons un peu le temps, jusqu’au 17e siècle. La Chine est alors gouvernée par la dynastie Qing, issue de la Mandchourie, qui s’est installée à Pékin en 1644 et qui régnera jusqu’en 1912, avant d’être emportée par la révolution républicaine. Mais cette chute-là, ce sera pour un autre épisode.

La Chine impériale se considère alors comme le centre du monde, c’est d’ailleurs sa signification littérale de chinois: Zung Gwok; Etat du milieu, et regarde les royaumes lointains d’Occident comme des curiosités périphériques, tout juste bonnes à venir s’incliner devant sa grandeur — sans se douter que ces mêmes royaumes sont en train de bâtir, à coups d’expéditions maritimes, des empires coloniaux dont l’appétit va bientôt se tourner vers l’Extrême-Orient, et qui finiront, un peu plus de deux siècles plus tard, par précipiter sa propre chute. Ce sont les Portugais, précurseurs des grandes expéditions, qui établissent en 1557 le premier comptoir commercial en Chine, à Macao. Plus d’un siècle plus tard, l’empereur Kangxi, l’équivalent de notre Roi-Soleil, puisque son règne durera 61 ans, ouvre les ports chinois au commerce international en 1685 — mais à ce moment-là, l’empire portugais n’a plus le vent en poupe. C’est une nouvelle grande puissance occidentale qui va devenir le principal importateur de produits chinois : la Grande-Bretagne, et ce, par le biais de la Compagnie des Indes.

Fondée en 1600 par charte royale de la reine Élisabeth, la Compagnie des Indes obtient le monopole du commerce anglais avec l’Asie — bien avant de devenir, un siècle et demi plus tard, l’instrument de la conquête britannique de l’Inde. Elle ouvre un comptoir à Guangzhou. Les Britanniques y importent de la soie, de la porcelaine, et d’étranges feuilles séchées qui vont bientôt créer un raz-de-marée à Londres. Le thé. Originaire de Chine, consommé là-bas depuis au moins le 2e siècle avant J.-C., il connaît à Londres un succès foudroyant : les salons de thé s’ouvrent par centaines, et le fameux « tea time » devient un pilier de la culture anglaise. En 1811, le thé représentait 95 % des achats de la compagnie des Indes. Environ 3 432 000 livres par an. Pour payer une facture pareille, les Britanniques exportent du coton indien, puis, faute de succès, un métal précieux : l’argent, qui devient leur unique monnaie d’échange.

Le problème, c’est que ce commerce n’est pas libre : il est monopolisé par les Cohong, une guilde de marchands chinois créée par l’empereur Qianlong, la seule autorisée à commercer avec les étrangers. Un système verrouillé qui joue contre les Britanniques à double titre. D’abord, sans concurrence, les Cohong fixent prix et conditions comme ils l’entendent : les Britanniques n’ont aucun levier de négociation. Ensuite, les Cohong eux-mêmes sont persécutés par les fonctionnaires chinois, qui leur extorquent régulièrement pots-de-vin et taxes informelles pour préserver leur licence — une vulnérabilité renforcée par leur statut social : en Chine, le marchand occupe alors le tout dernier échelon de la société, une hiérarchie héritée de siècles de tradition confucéenne, qui les expose d’autant plus à ces pressions. Résultat : nombre de Cohong sombrent dans les dettes, parfois jusqu’à l’insolvabilité, laissant leurs créanciers britanniques sur le carreau. Certains, comme Houqua, tirent malgré tout leur épingle du jeu au point de devenir, en leur temps, l’homme le plus riche du monde. Mais pour l’ensemble du commerce britannique, verrouillé par ce monopole sans concurrence, l’addition est amère. Et les Britanniques commencent à manquer sérieusement d’argent.

Pour contourner le système Cohong, le roi George III envoie une mission menée par l’ambassadeur Macartney, qui atteint Pékin en 1793. Objectif : négocier l’ouverture d’un comptoir à Pékin et de meilleurs tarifs douaniers. Mais la cour impériale ne voit dans cette visite qu’un hommage rendu à l’empereur et les cadeaux diplomatiques sont perçus comme un tribut, comme si la Grande-Bretagne s’inclinait devant lui. Loin de là, Une fois les intentions de Macartney éclaircies, l’empereur Qianlong répond au roi George III : « Comme votre ambassadeur peut le voir, nous possédons tout. Je ne prête aucune valeur aux objets étranges ou ingénieux, et je n’ai pas l’utilité des fabrications de votre pays.»

La diplomatie est un échec et la demande de thé continue de grimper. Face à ce déficit commercial qui s’aggrave, la Grande-Bretagne imagine alors un système perfide, illégal et immoral pour retrouver le chemin du profit : l’importation clandestine d’opium.

L’opium, extrait d’une plante nommé pavot somnifère, provoque euphorie, somnolence et état hypnotique. Il a déjà commencé à se propager en Chine au début du 18e siècle ; et même si le gouvernement chinois en a interdit son importation au début du phénomène, quelques contrebandiers arrivent à se frayer un chemin. Mais la drogue va bientôt déferler sur la Chine. Sous l’impulsion de la Compagnie des Indes, qui ouvre des usines de production en Inde à Bombay, Calcutta et Patna, l’opium remplace bientôt le coton dans les échanges commerciaux. Les Britanniques retrouvent la couleur de l’argent,et peuvent continuer d’acheter leur précieux thé tandis que l’opium se propage dans tout l’empire du milieu. Voyant son économie se déstabiliser peu à peu, le gouvernement chinois durcit la loi : la production d’opium devient illégale en 1796, passible de la peine de mort pour ceux qui en feraient commerce, et sa consommation est interdite en 1813, avec cent coups de bâton pour les contrevenants. Mais rien n’y fait. La Compagnie des Indes a trouvé sa mine d’or et ne compte pas y renoncer : elle engage des maisons de commerce privées, comme Jardine Matheson, ainsi que des intermédiaires locaux pour écouler l’opium sur place. Un vrai réseau de contrebande se met en place. Entre 1810 et 1838, les importations d’opium bondissent de 4 500 à 40 000 caisses par an, soit une hausse de 800 %. Les contrebandiers font fortune, à l’instar de Jardine Matheson, l’actuel propriétaire de Hong Kong Land et de Mandarin Oriental. Une société qui vaut aujourd’hui 18 milliards d‘US dollars et qui se définit comme pionnière du “commerce” en Asie. For sure…

En 1836, alors que la drogue gagne jusqu’à l’armée et les élites, épuisant les réserves d’argent du royaume, l’empereur ouvre un débat au sommet de l’État. Deux camps s’affrontent : les pragmatiques, qui veulent légaliser l’opium pour mieux le taxer et en faire chuter la consommation par les prix — et les moralistes, menés par Lin Zexu, pour qui l’opium est un « diable » à éliminer par tous les moyens. C’est ce second camp qui l’emporte.

En 1839, Lin Zexu arrive à Guangzhou pour superviser l’interdiction. Il arrête plus de 1 600 trafiquants chinois, détruit des dizaines de milliers de pipes à opium, et exige des marchands étrangers qu’ils lui remettent leurs stocks. Après six semaines de blocus, les Britanniques cèdent : 2,6 millions de livres d’opium, plus de 20 000 coffres, sont saisis, mélangés à de la chaux et déversés dans la baie — l’équivalent de 350 millions de dollars actuels sont engloutis en mer. Cet épisode, la destruction de Humen, rend Lin Zexu célèbre, tout comme la lettre ouverte qu’il adresse à la reine Victoria : « Votre pays se trouve à trente-cinq mille kilomètres de la Chine, et pourtant vos navires s’efforcent de venir ici pour commercer dans le seul but de réaliser un grand profit. Les richesses de la Chine sont utilisées au profit des barbares […] De quel droit utilisez-vous alors le médicament empoisonné pour nuire au peuple chinois ? Même si vous n’avez pas nécessairement l’intention de nous faire du mal, en convoitant le profit à l’extrême, vous ne vous souciez pas de blesser les autres. Où est votre conscience ? J’ai entendu dire que votre pays interdisait très strictement de fumer l’opium, tant le mal qu’il cause est clairement compris. Puisqu’il n’est pas permis de faire du mal à votre propre pays, vous devriez encore moins permettre qu’on en fasse à d’autres — et encore moins à la Chine. »

La tension monte. Un soir, dans le village de Tsim Sha Tsui, une bagarre éclate entre marins britanniques et habitants : un homme, Lin Weixi, y trouve la mort. Lin Zexu réclame que les coupables soient jugés selon la loi chinoise ; les Britanniques refusent — nouvelle preuve, à ses yeux, du mépris envers la souveraineté chinoise. En représailles, il s’en prend à Macao — là où les Britanniques ont pris l’habitude de se replier. Le système de Canton les oblige en effet à quitter leurs comptoirs une bonne partie de l’année, et Macao, comptoir portugais, est le seul endroit où des étrangers peuvent résider à l’année sur le sol chinois. Mais Macao n’est pas une possession portugaise comme les autres : la presqu’île dépend entièrement du continent pour son ravitaillement en vivres, en eau et en main-d’œuvre. Lin Zexu n’a aucune autorité pour expulser lui-même des sujets britanniques d’un territoire administré par le Portugal — mais il n’en a pas besoin. Il coupe les vivres, retire les domestiques et ouvriers chinois employés par les Européens, et fait comprendre au gouverneur portugais que Macao paiera cher toute complaisance envers les Britanniques. Pris en étau entre Pékin et Londres, le gouverneur cède et expulse la communauté britannique. Le 25 août 1839, celle-ci se replie sur une petite île dépourvue d’infrastructure, à moins d’un kilomètre de la péninsule de Kowloon : Hong Kong. Mais Lin Zexu poursuit sa chasse à l‘homme, et interdit aux habitants de Kowloon de commercer avec les Britanniques ne serait-ce que pour de simples vivres — s’en est trop.

Le 4 septembre 1839, le superintendant britannique Charles Elliot se rend à Kowloon et lance un ultimatum : si les Britanniques ne peuvent commercer avec les habitants, ils ouvriront le feu. À trois heures de l’après-midi, les premiers coups de canon de la guerre de l’Opium résonnent dans la baie.

Après trois mois de tractations et une première escarmouche, connue comme la première bataille de Chuenpi, la guerre est officiellement déclarée début 1840. La Chine mobilise 200 000 hommes, la Grande-Bretagne seulement 19 000 — mais son avance technologique navale, de presque deux siècles d’écart, va faire toute la différence. En juin 1840, une flotte de 16 navires de guerre, 4 navires à vapeur cuirassés de fer et 25 navires plus légers atteint les côtes chinoises. Les jonques de bois des Qing font face à des bâtiments comme le Nemesis — 56 mètres de long, entièrement en fer, deux canons pivotants de 32 livres et plusieurs pièces plus légères — que les Chinois surnomment « le navire du diable ». En une demi-douzaine d’opérations le long de la côte, les Britanniques prennent l’avantage. À l’été 1842, ils lancent la campagne du Yangtsé, s’emparent de Shanghai, puis remontent le fleuve jusqu’à Nankin, l’ancienne capitale impériale, hautement symbolique. L’empire, vaincu, n’a d’autre choix que de demander l’arrêt des combats.

Lin Zexu, envoyé en exil, deviendra le bouc émissaire de cette défaite avant d’être réhabilité et célébré, aujourd’hui encore, comme un héros national — on lui a même élevé une statue dans le quartier chinois de Manhattan, où l’on peut lire à son socle : « Pionnier de la guerre contre la drogue ».

Les Qing sont contraints de signer le traité de Nankin le 29 août 1842 — le premier des « traités inégaux » imposés par les puissances coloniales au 19e siècle, et signe du déclin de l’empire chinois. Le traité ouvre cinq ports au commerce libre et abolit le monopole des Cohong. Côté facture, la Chine doit régler 3 millions de dollars pour les dettes de certains marchands Cohong, 6 millions en dédommagement de l’opium détruit à Humen, plus le remboursement des frais militaires britanniques : au total, 21 millions de dollars — près de 810 millions de dollars actuels, pour un conflit d’à peine 4 000 morts, en grande majorité chinois. Mais la clause qui nous intéresse, c’est l’article 3 : l’empire Qing cède l’île de Hong Kong aux Britanniques, à perpétuité. L’histoire du Hong Kong moderne commence. Cette île, pourtant, ne représente que 7 % du territoire actuel : il reste encore Kowloon, et les futurs Nouveaux Territoires. Pour Kowloon, il ne faudra pas attendre bien longtemps : la deuxième guerre de l’Opium arrive.

Le traité de Nankin ne satisfait ni les Chinois ni les Britanniques, qui le jugent encore insuffisant. En 1856, la saisie d’un navire britannique, La Flèche, par les autorités chinoises déclenche la deuxième guerre de l’Opium. Le Premier ministre britannique, Lord Palmerston, est aussitôt accusé de bellicisme par son propre Parlement et par une partie de la population de Londres — car ces deux guerres de l’opium furent, en leur temps, vivement critiquées et désavouées par la population britannique. Cela n’empêche pas Palmerston de lancer l’opération, à laquelle se joignent les Français de Napoléon III. Encore une fois, l’empire Qing n’est pas de taille face aux puissances étrangères. Les forces et les pertes engagées sont comparables à celles du premier conflit, mais cette fois, les troupes franco-britanniques atteignent Pékin et son Palais d’été, résidence impériale cinq fois plus grande que la Cité interdite, surnommée « le jardin des jardins », abritant des centaines d’œuvres d’art et de trésors littéraires. En représailles à la condamnation à mort de dix-neuf membres d’une délégation franco-britannique, le haut commandant James Bruce ordonne le pillage puis la destruction totale du palais. En 3 jours, la coalition franco-britannique réduit en tas de cendres l’un des plus beaux joyaux du monde. Victor Hugo, dans sa lettre au capitaine Butler, écrira : « Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié […] Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. »

La convention de Pékin qui suit impose au Qing une nouvelle addition de taille à payer aux Européens, onze nouveaux ports, légalise le commerce de l’opium — qui continuera d’ailleurs de croître jusqu’à la fin du siècle —, autorise la liberté de culte en Chine, permettant l’envoi de missionnaires et la construction d’églises mais surtout, cède, à perpétuité, Kowloon aux Britanniques.

Il faudra attendre 1898 pour que les Nouveaux Territoires, soit 80 % du Hong Kong actuel, s’ajoutent à la colonie. La population de Hong Kong ne cesse de croître et lorsqu’une épidémie de peste bubonique frappe à la fin du siècle, le besoin pour Hong Kong de s’étendre se fait ressentir. La récente défaite des Qing face au Japon, lors de la première guerre sino-japonaise, prouve que l’empire est définitivement à bout de souffle et ne peut plus se défendre. Les Britanniques négocient alors facilement une nouvelle extension du territoire. Cette fois, sans bain de sang ni pillage : la deuxième convention de Pékin, signée le 9 juin 1898, cède les Nouveaux Territoires non pas à perpétuité, mais pour un bail de 99 ans.

Et voilà comment l’amour du thé des Anglais a déclenché deux guerres, et fait de Hong Kong une colonie britannique. Mais si vous avez bien suivi : l’île de Hong Kong et Kowloon ont été cédées à perpétuité, alors que les Nouveaux Territoires étaient loués pour 99 ans. Donc comment expliquer que l’intégralité du territoire Hongkongais soit retournée à la Chine en 1997 ? Eh bien c’est ce que nous découvrirons dans un prochain épisode du Port Parfumé.