Je suis sur une petite île dans la baie de la rivière des Perles. J’ai changé d’île pour les vacances de substitution. Le temps y est favorable, le climat tropical agréable. Je viens de célébrer la messe du dimanche en présence d’un couple qui est parti depuis. Je reste seul pour une solitude douce et agréable que le temps à ne rien faire permet. Pour m’occuper je meuble par ce qui vient, ce que je trouve sous la main.

Et je consomme du “ne-rien-faire-d’obligatoire”.

Le réfectoire et ses repas, la chapelle et ses prières, les courses à pied au matin, les chemins de randonnées diurnes et nocturnes. Et les vagues de bruits s’écrasant sur les rochers constamment léchés sur leurs plantes de pieds pour les faire enfin éclater de rire dont seulement la mer attelée avec le vent a le secret d’endurance plus que de constance.

Aucun livre, sauf celui de la Vie soutenue dans la constance de sa lecture par séries ciné, dans la catégorie d’auteurs activée sur la lettre L comme Lelouch.

Puis comme cela vient, Les hommes, les femmes, le monde d’emploi…. et j’y trouve à ma surprise des vrais développements sur la puissance de la prière comme solution à tous les maux d’estomac et d’autres. Sur Lourdes comme lieu de ressourcement par le bain de la confiance à l’invisible, l’invisible bien que bien à distance, mais apprivoisé pour la circonstance engageant le cerveau et le corps qui semble se mettre (enfin?) de mèche avec.

Le plus intime de soi est finalement le moins connu, et l’on n’a pas fini de l’explorer. L’inversion des résultats médicaux sert de canevas pour prouver que tout est dans la tête. Heureusement que le malade imaginaire qu’est Bernard Tapie finit par périr dans l’incendie d’hélicoptère. Cela permet à Lelouch de ne pas aller jusqu’au bout de l’horreur machiavélique. 

Dans ce rôle encore une femme fatale qui finit par se repentir. C’est une Eve nouvelle, ou alors une Eve tout court celle après la chute, mise à jour à la lumière du goût du jour. Pour Adam rien de nouveau, trouillard et joueur avec la malchance, surtout celle des femmes.

Les hommes et les femmes, me renvoie “Aux Uns et aux autres”, ce chef-d’œuvre serti d’un bijou ravelien aux accents nostalgiques d’une liberté toujours cherchée et jamais vraiment trouvée. Comme si la seule condition pour y parvenir n’était que la liberté elle même, une condition qui pré-détermine l’effet. Cela aurait pu tourner longtemps en rond comme le boléro. 

Les hommes et les femmes y sont tous entraînés par le même mouvement de spirale vers l’intérieur, alors que Les uns, les autres sont mus par la dynamique qui les propulsent vers l’extérieur. A qui centripète, à qui centrifuge, pourvu que cela bouge, mais ne décolle pas, juste un peu, mais pas trop et ceci de peur que les spectateurs ne soient largués. Et le génie cinématographique de Lelouch y est pour nous y emmener, y rester si l’on veut, mais pas pour nous y enfermer.

Il renvoie Aux hommes et les dieux de Xavier Beauvois qui sont non pas la réponse sur la recherche de la liberté, mais un prolongement dans une vie, celle de moines de Thibérine concrètement engagée. Tous engagés par le même « business », finalement le même pari sur la vie, engageant la même pâte humaine, dans la même perspective.

Frère Luc (inimitable Michel Lonsdale et si proche à la fois) en bon père, confident des adolescentes, médecin du corps et surtout de l’âme. Lui aussi a compris que entre le corps et l’âme -Lelouch va parler du cerveau à la place de l’âme, est-ce un truc pour le compte de l’histoire racontée- il n’y a pas vraiment de frontière, en tout cas elle n’est pas si étanche que cela. Ça on le sait depuis bien longtemps, mais l’on l’oublie par période, le temps de se faire une idée plus précise d’un domaine particulier en mettant de côté tout le reste.

Les hommes et les femmes, comme Les uns et les autres tous sont Des hommes et des dieux. Il reste à savoir dans quelles proportions et pourquoi faire. Vous serez comme des dieux, a sussuré le serpent aux pauvres déjà quoique pas encore nus Adam et Ève.

Que pouvaient-ils en faire, y croire n’était pas seulement tentant, c’était même dans le plan du créateur. Mais la pauvre Eve, depuis toute nue et auscultée même de l’intérieur, chez Lelouch est une créature qui en gastrologue a réalisé son plan de vengeance sur « un monstre ». Cherche-t-elle chez les autres ne fusse que cette parcelle de divinité sous l’œil de caméra de stéthoscope pour sonder au fond de l’estomac tous les maux de l’âme?

Maldigestion, car malbouffe en tout genre ne peut engendrer que des maux en tout genre. Dis moi comment tu te nourris et je te dirai peut être pas d’abord qui tu es, mais sûrement comment tu vas. Qui d’autre que nous-mêmes peut le savoir? Avons-nous, nous-mêmes vraiment besoin de médecin? Ne sommes-nous pas tout de même capables de constater, de l’avouer devant nous-mêmes puis devant les autres qu’il y a quelque chose qui ne va pas?

Oui, si nous sommes symptomatiques dans toutes les étapes de la chaîne, oui, mais attention aux faux amis dans la traduction, comme entre deux langues.

Les maux du cerveau, qui pourtant raisonnent très bien selon la logique de cause à effet, ne sont pas immédiatement identifiés comme maux de l’âme. Car ces derniers pour la plupart du temps sont asymptomatiques, par le simple fait que l’âme est classée dans la catégorie des objets perdus qui ont totalement abandonnés de leur substance existentielle constatable.

Au mieux l’âme est un concept nominaliste, une coquille vide remplie d’eau bénite capable de recueillir les larmes du chagrin et de la peur. Au pire des douleurs fantasmagoriques sur la partie de l’être qui n’existant pas se manifestent comme la douleur dans une jambe amputée. Dans tous les cas, pour l’âme, il y aurait un manque à gagner, celui de la fertilité des maux que Les hommes et les femmes que Les uns et les autres donnent à apprécier pour avancer sur le chemin de leur liberté.

Jadis, avec Les uns et les autres je faisais mes gammes de la grammaire française d’inculturation à la vie, à la mort, à la maison, au cinéma, à la chapelle, à l’abri de tant de voleurs de liberté. Je crois que je suis allé trois ou quatre fois au cinéma pour ainsi m’entraîner à apprendre le français, repetitio mater studiorum, comme chez un petit d’homme qui inlassablement peut lui ou elle écouter en boucle la même histoire qu’il finira connaître par cœur.

Là, maintenant, dans cette figure imposée des vacances de substitution, je suis sur une île, c’est elle qui me relit par la mer à tant des sentiments et de pensées avec les uns et les autres, avec les hommes et les femmes. Sur cette île où repose ma solitude, le gage de la communion dans la même foi. Foi, qui, pour passer de l’homme à l’homme (ajoutez du féminin est c’est pareil, et surtout n’oubliez pas de les croiser), a besoin de faire le détour par les « dieux ».

Car toutes les prostitutions, plus ou moins consciemment sacralisées et donc devenues sacrées, car sacralisées dans tous les domaines de la vie relationnelle et donc éthique, sont des soumissions à des pouvoirs dominants à court terme. Les « dieux » renvoient à long terme, et Dieu de la Bible à l’éternité.

Et le Christ l’incarne dans cette vie sur terre en épousant ses méandres sans s’y perdre lui-même, n’en déplaise à certains. Il accompagne tout homme et tous les hommes dans les leurs pour les tirer finalement de l’affaire non contre eux, mais avec leur assentiment et donc avec eux.

Pourquoi alors un tel silence au sujet de cette efficacité? À chacun sa réponse, aux artistes de l’humain la leur.

Pour le moment, je reste sur l’île et poursuis la descente au ras des pâquerettes de ma vie. En solitaire accompagné par un exo-cerveau de tant d’artistes non seulement devant l’éternel, mais sans qu’ils le sachent artistes de l’Éternel. Ils agissent en bons artisans de paix, paix profonde que procure le savoir grâce à leur savoir faire. Le savoir faire c’est déjà un immense savoir sur le chemin de connaissances qui passent par des morts et des renaissances.

Ce dont je ne serais pas surpris, c’est d’imaginer Lelouch pouvoir faire tous ces passages dans une même et unique vie.

Sa singularité en vaut une reconnaissance unique, personnelle, comme chacune de nous en vaut la nôtre.