Un petit livre d’une grande portée : il traite sur le fanatisme et ausculte le corps qui le génère.

Cette fois-ci, il s’agit d’un corps dont l’identité est celle d’une religion.

Le fanatisme n’est pas un privilège exclusif des religions, mais en apparaissant sur leurs corps, interroge avec plus de force, tellement, en dépit de jugements contraires, semble incompatible une étrange symbiose entre religion et fanatisme.

Du fanatisme en titre, quand la religion est malade en sous-titre, Adrien Candiard pour auteur. C’est un dominicain établi au Caire pour jouer « les bons offices » entre l’Eglise catholique et l’Islam, et certainement plus largement en tant que voix à entendre au sein de notre humanité.

On peut lui accorder le crédit de l’impartialité la plus grande possible qui se manifeste dans son souci constant du dialogue qui motive ses recherches. En érudit avisé, conscient des pièges du langage à éviter, épris de vérité à chercher en dépit des tendances et des influences, il trace une voie de compréhension de ce phénomène infectant tant des religions et qui en affecte beaucoup du dedans comme du dehors.

Les deux citations en motto du livre le résument de façon lapidaire, dont la puissance frappe d’emblée le lecteur:

« Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusés des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau. » Livre de Jérémie, chapitre 2, v. 13.

« Qui es-tu, toi qui a rempli mon cœur de ton absence. » Pär Lagerkvist.

Et l’auteur de conclure l’introduction en mettant en exergue les deux pôles de sa propre existence, l’un étant celui de son identité  scientifique, de chercheur islamologue, l’autre étant celle d’un croyant, religieux. Selon son propre aveu, habituellement il veillait à leur séparation en deux sphères indépendantes, mais cette fois-ci, et la matière y est pour quelque chose, il a décidé de les faire raisonner l’une l’autre :

« J’ai accepté cette fois de les (recherche scientifique et la spiritualité chrétienne) laisser dialoguer au grand jour : après tout, si le fanatisme est un problème religieux, il se peut qu’elles aient, sur le sujet quelque chose à apporter l’un à l’autre. » P. 19.

Dans le premier chapitre, il ausculte les raisons de cette folie, qualifiant ainsi le fanatisme, qui pousse au meurtre d’un autre musulman, comme réponse à une transgression: d’avoir par exemple souhaité à un chrétien joyeuses pâques ou cherché ensemble des oeufs de Pâques.

Puis il s’interroge sur les raisons d’une telle déviance, en les cherchant autour du volet des idoles, pour conduire la réflexion sur le chemin iconoclaste.

Regardons en détail. J’y mélange les données du livre, tout en espérant y être le plus fidèle possible, avec mes propres réflexions et pour distinguer l’une de l’autre, le mieux serait de lire le livre.

Le terme de fanatisme fut forgé par la philosophie des Lumières qui, allant un peu vite en besogne, a ainsi semblé pouvoir régler son propre problème avec la religion chrétienne (et pas uniquement elle, l’islam y est aussi visé,) qu’elle tentait de déclasser en premier.

Le fanatisme y est qualifié comme une sorte de maladie mentale touchant la religion, une folie qu’il fallait combattre par la raison. Le diagnostic ainsi posé interdisait tout essai de compréhension du phénomène, car il n’y a rien à comprendre à la folie, une folie générée par la superstition; cf. dictionnaire de philosophie citant Voltaire.

La compréhension commune ainsi héritée et véhiculée dans les médias se contente de mettre au même plan « un philippin qui se fait crucifier un vendredi saint, un taliban afghan planifiant un attentat-suicide, un créationniste américain qui milite pour que la théorie de l’évolution ne soit pas enseignée a l’école, un salafiste qui refuse que son épouse soit examinée par le médecin de l’hôpital parce qu’il est homme », ce qui selon l’auteur évidemment n’est pas la même chose (p. 23/24).

Mais ces amalgames participent d’un mouvement visant à réduire tous ces phénomènes par le vocable commun, celui de fanatisme qui de plus est à notre époque renforcé par le ciblage en terme d’islamisme. Ni les lumières, ni l’époque moderne à travers leurs simplifications respectives ne fournissent la clef pour avancer en vérité. La présence de paumés et de cyniques n’explique, ni à l’époque de Voltaire, ni à l’époque actuelle, une organisation en termes d’État administrant de vastes territoires, comme celle de Daesh.

Des fanatiques au sens « médical », suivant la qualification de Voltaire et de sa postérité, ne seraient pas capables par exemple de construire un califat. Certes éphémère, certes avec les appuis puissants de certaines forces politiques de la région ou d’ailleurs, mais dont la folie n’a toujours pas dit son dernier mot, tellement ce fanatisme se nourrit de ses viviers dits religieux d’un corps social malade.

Si l’approche psychiatrique du fanatisme, bien perfectionnée depuis Voltaire, est juste, elle seule n’explique pas le phénomène. Il faudrait interroger le fanatique sur le terrain de sa rationalité, car il en a une, considérée sa parole comme utile pour comprendre.

Tout acte qualifié d’apostasie (chercher des œufs de Pâques avec des chrétiens…) est sanctionné par la mort. La fatwa à ce sujet, comme tous les fatwas n’ont que caractère d’avis, d’interprétation juridiques des faits. Et c’est à ceux qui la reçoivent (destinataires, car demandeurs) de savoir s’ils veulent s’y référer en exécutant de tels ordres ou pas.

Mais, dans certaines écoles de spiritualité musulmane, (rien d’exceptionnel pour une religion quelle qu’elle soit) il faut aller plus loin.

On ne discute pas les décisions divines, elles sont immuables et ne souffrent aucun refus. Si une religion comme l’islam semble pouvoir réellement soumettre les fidèles à reconnaître un tel Dieu, dans le christianisme cela n’est pas possible. À la rigueur on peut exiger de venir à la messe, (on se souvient des carnets de présence à la messe à faire signer pour pouvoir obtenir le droit à la première et souvent dernière communion), ou obliger à réciter le Credo aux ados lors de leur profession de foi. Mais on ne peut jamais obliger à aimer Dieu, car c’est une affaire qui touche à la liberté et donc au choix sans contrainte (ce qui ne veut pas dire sans indication).

Impossible de remettre en cause les décisions divines, toutes les religions sont claires à ce sujet, certes la Bible le rappelle à souhait aussi. Cependant, le curseur indiquant le caractère contraignant varie suivant la religion et la spiritualité particulière qu’une telle religion occasionne voire génère.

Je vous épargne toute une analyse succincte mais ô combien utile, faite par l’Islamologue dominicain, pour remonter aux racines du salafisme, pourvoyeur d’une telle théologie d’apostasie et des fatwas qui en émanent. Ces racines se trouvent dans un courant minoritaire remontant au IX siècle et développé dans le handbalisme dès XIV siècle. Sa théologie est celle d’un Dieu absent, car indescriptible, innommable, indicible…, sauf sous forme de commandements qui sont considérés comme une émanation directe de sa volonté.

Dire que l’on ne peut rien dire de Dieu c’est tout à fait normal. Le christianisme, à la suite du judaïsme et en dépit de la révélation apportée par le Fils de Dieu, connaît aussi un courant caractérisé par la théologie apophatique. Reconnaître qu’un tel Dieu est connu seulement à travers ses commandements, ceci ne rend pas forcément violent. Mais le succès d’absolutisation d’une telle théologie couronne le légalisme qui laisse la porte ouverte vers la sortie de la sphère divine reconnue en sa source pour se concentrer sur le chemin que lui-même est censé y mener.

Dire dans les cadres d’une religion que l’on ne sait rien de Dieu c’est prêcher intellectuellement un agnosticisme avoué.  Puisque l’on est donc dans un agnosticisme religieux, l’amour de la loi fait voiler les femmes et porter la barbe aux hommes. 

Reprocher aux adeptes de se perdre dans les détails de prescriptions est une parfaite manière d’entamer un dialogue de sourds. Le fanatisme est le fruit direct ou indirect de certaines théologies, car de certaines conceptions de Dieu qui toutes sont alors considérées comme déviantes. En prendre conscience c’est engager notre capacité à l’identifier, à le reconnaître. C’est prendre une part active à le combattre.

Affiner théologiquement l’analyse semble pouvoir faire avancer la réflexion. Tous les fanatismes semblent avoir en commun des théologies qui ont mis Dieu à l’écart. Ces théologies peuvent s’exercer dans les cadres religieux, tout comme en dehors d’un tel cadre formellement identifié. Est à considérer alors le fanatisme comme résultat d’une théologie qui se transformerait vite en idéologie dominante faisant le lit de tout totalitarisme.

Le culte des idoles, parlons-en. C’est un des sujets favoris du pape Benoît XVI qui essayait de promouvoir le dialogue avec l’islam sur le terrain de la rationalité héritée de la pensée grecque. Il préfère cela au dialogue proprement théologique qui divise. Notre dominicain n’y entre pas de plein pied, mais l’aborde par le biais d’une identification objective du contenu de la notion de Dieu. L’image obtenue par contraste avec les idoles est une voie ou le progrès de sciences humaines peut être enregistré.

Le chapitre consacré au culte des idoles pose comme postulat le fait que le fanatique souffre non du défaut de Dieu, mais de l’excès de Dieu. Le fanatisme advient dans sa radicalité jusqu’au meurtre dans les situations où la religion échappe aux sages frontières de modération.

Mais cela semblerait abonder dans le sens de ceux qui clament un islam modéré, comme si moins de religion favorisait la paix sociale. Ni l’auteur du livre sur le fanatisme, ni l’auteur de ces lignes ne voudront être diminués de la sorte. La modération comme vertu versus la modération comme tiédeur, ce manque de conviction, la frontière est bien nette, l’interpellation qui en résulte l’est aussi. 

Il ne s’agit pas de toucher au contenu d’une religion pour obtenir de la modération. Il faut toucher à ce qui rend l’expression d’une religion fanatique, pas faire baisser l’intensité de la ferveur qui toujours appelle à croire. Il ne faut pas confondre ferveur et fanatisme. 

A la suite de Kant et sa vision sur la religion dans les limites de la simple raison, la mentalité ambiante occidentale a hérité des limites qu’elle accepte de la part du domaine religieux, à admettre seulement les aspects qu’elle juge positifs.

Ces sont les fameuses valeurs dont on barde si copieusement l’utilité de la religion chrétienne pour ainsi justifier la vie émancipée de la religion en se contentant de ses effets supposés. Avoir les avantages de la vie moderne dont on peut jouir en sécurité grâce aux valeurs, sans pour autant en subir les conséquences jugées trop contraignantes d’une religion qui renvoie à sa source. 

Face à ce dur labeur qu’une posture proprement religieuse supposerait, on préfère alors se contenter d’une solution médiane qui prête le flanc à tout excès conduisant au fanatisme. Tout en voulant y échapper, on est vite rattrapé par une fièvre, plus ou moins bénigne, souvent asymptomatique, jusqu’à l’expression de sa violence primaire.

In medio stat virtus, la vertu est dans la modération, c’est une règle érigée en valeur héritée d’Aristote, y compris pour le courage. De la modération à mettre partout, y compris dans la religion, c’est, croit-on par conséquent, la meilleure approche pour se tenir droit dans la vie. Dans toutes ces solutions de modération purement humaine se manifeste le phénomène de remplacement de Dieu par des idoles qui sont à notre image et à notre ressemblance, pas à celle de Dieu. 

Idolâtrer les moyens matériels, puis les moyens techniques de communication, même pour des raisons en apparence anodines, voire franchement bonnes, c’est commun. C’est déjà dangereux, mais le plus dangereux est d’idolâtrer les objets en lien ou appartenant à Dieu. 

Idolâtrer la Bible dans une lecture fondamentaliste, ou la liturgie dans sa pureté prétendue originelle, les saints, jusqu’à sa religion et ses lois, les voix d’accès qui y conduisent sont multiples et multiples sont des lieux de leurs apparitions. L’accent est déplacé de Dieu vers les chemins, par ailleurs utiles, voire nécessaires, censés d’y mener, mais qui n’y aboutissent pas. 

Tentant est alors la solution consistant à éradiquer les religions pour éradiquer le fanatisme. Grave erreur, car c’est une interprétation erronée de la nature humaine. Or, la nature humaine est ainsi faite, elle trouvera toujours un terrain favorable pour développer ses relents fanatiques, question de temps et d’opportunité.

Profane ou religieux, le fanatisme a pour source l’absence de Dieu. Les idoles sont à Dieu ce que la grimace est au sourire. 

Être accompagné dans la vie spirituelle, c’est accepter de se laisser soigner de la sclérocardie, cette dureté du cœur que le fanatisme prend comme allié efficace et fidèle, alors que l’amour fait fondre et transforme en cœur aimant. Ce cœur aimant est parfaitement ajusté au réel de la vie, alors que le fanatisme atteint de sclérocardie perd pied et pour survivre, ciblant mal le réel, aveugle engendre la mort « gratuite ». 

Est-ce grave docteur ? 

Le troisième chapitre traite des solutions. Intitulé chemin d’iconoclasme, de déconstruction de soi en détruisant les constructions parfaites (trop pour être vraies) de soi et de Dieu à l’image de ce soi. Déradicalisation, il en faut quelque part, mais menée par une société agnostique qui s’attaque au problème religieux sans avoir les outils pour les traiter réellement, on n’en voit pas l’efficacité. 

La conversion du cœur, au sens biblique du terme, comme condition indispensable pour entrer dans un dialogue considéré comme fructueux, ou pas, est le seul chemin pour combattre le fanatisme. Le combattre chez soi, et fort de cette expérience entrer en dialogue avec l’autre pour qu’il puisse éventuellement combattre le sien. 

Si l’on te frappe sur une joue, tu présentes une autre (Matthieu 5, 39), non point pour être frappé à nouveau, mais en vue d’un baiser de paix. Au risque d’en prendre un autre coup, c’est le prix à payer, prix de l’amour. Mal par le mal engendre le mal, Socrates, lui-même l’a déjà bien compris. La Bible en donne le fondement et la finalité, pas seulement pour éviter le mal, mais pour construire dans l’amour.

Le meilleur remède contre le fanatisme est le silence d’un cœur qui cherche l’intime de la rencontre avec Dieu. Ainsi va ma prière, ainsi va la prière du dominicain qui conduit bien loin de Voltaire, mais jamais loin de l’homme qui cherche la vérité dans l’amour. Et Dieu n’est pas loin de la réalité de la vie. Vie qui s’éloigne de tous les fanatismes qui nous hantent encore parfois la nuit.