Pour commencer sur ce chapitre douloureux de l’histoire récente et contemporaine de l’Église catholique en France, je préfère faire un quasi-copier-coller d’un document, celui que j’ai publié à l’adresse des CCF d’Asie dont j’ai la charge en qualité de coordinateur.

8 octobre 2021 :

Rapport sur les abus sexuels en France – Église catholique

« Chers amis,

Comme vous tous, nous avons pris connaissance avec sidération et effroi des conclusions du rapport paru le 5 octobre, sur les violences sexuelles dans l’Église en France entre 1950 et 2020. Les chiffres sont effrayants. Nos pensées vont vers toutes les victimes, avec un immense chagrin pour leurs souffrances et gratitude pour leur courage de dénoncer.

Dieu nous invite à regarder en face cette amère lumière : la vérité rend libre, même quand elle est aussi violente…

Après l’effroi vient l’incompréhension, la tristesse, la honte bien sûr, et aussi la colère… puis la détermination de tous à nettoyer notre Église infiltrée par ces réseaux de pervers qui bien trop longtemps se sont crus à l’abri et protégés par une institution trop aveugle ou trop faible pour les identifier et / ou les punir. Le temps de la naïveté et des ambiguïtés est passé !

Des mesures concrètes ont déjà été prises au sein de l’Église (formations, procédure de sélection des prêtres plus approfondie, collaboration avec la justice…) et d’autres verront le jour suite aux recommandations émises par le rapport. 

Accompagnons de notre prière ces démarches pour qu’elles puissent redonner à notre Église sa pureté et sa vocation première de porteuse d’espérance pour tous. Prions aussi pour que tous les nombreux prêtres irréprochables, travaillant chaque jour et sans relâche pour Dieu, au service des autres, puissent traverser cette tempête en restant solides dans leur engagement et leur foi.

Nous sommes à l’écoute de vos réactions pour échanger avec ceux qui le souhaitent pour pouvoir discuter de ce rapport et répondre aux questions, certainement nombreuses, que vous pourriez avoir sur ces sujets difficiles et douloureux.

Fraternellement,

Père Rémy Kurowski, coordination des CCF d’Asie »

 

Le rapport a été commandé par la hiérarchie de l’Église catholique il y a près de trois ans. L’organisme indépendant Ciase (Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Église) fut créé avec Mr Sauvé à sa tête. 

J’ignore si Mr Sauvé est de la famille que j’ai eu le privilège de connaître à Paris et dont le nom fut donné en souvenir de la Révolution française, car leurs ancêtres furent sauvés de la grande terreur en se réfugiant en Angleterre. 

Ce que je constate, c’est que le président de la commission s’est acquitté de sa tâche avec compétence et rigueur. Il a su se laisser entourer d’un groupe de spécialistes pour pouvoir croiser les compétences interdisciplinaires au profit de l’élucidation d’un sujet complexe. 

Sujet dont les méandres traversent l’institution et renvoient aux racines du mal présentes dans une institution qui de par sa nature et donc sa vocation est censée disposer des moyens pour lutter efficacement contre. 

Si elle sait dénoncer si clairement ce mal à l’extérieur, pour quelles raisons ne sait-elle pas le faire en son sein ? Comme dit le proverbe il faut d’abord balayer devant sa porte, mais c’est si difficile de balayer devant sa porte ou encore comme on dit en polonais, c’est difficile de voir clair sous le lampadaire. 

 

Combien d’encre va-t-il falloir voir couler avant de pouvoir tirer au clair de tels aveuglements ?

Combien d’eau coulera -t-elle sous les ponts de la Seine avant de savoir de quoi est composée l’histoire de l’Église catholique en France ?

 

Le rapport était remis lors d’une cérémonie officielle transmise par la Cateo. Mr Sauvé remet le livre de près de 500 pages de rapport rédigé par son équipe, ainsi que quatre volumes d’annexes (2000 pages).

Mgr Éric de Moulin-Beaufort, en qualité de président de la Conférence des Évêques de France (CEF) et la sœur Véronique Margron, représentante des supérieurs majeurs des congrégations religieuses masculines et féminines, prennent dans leurs mains chacun cinq volumes. 

En les voyant tendre les mains dans une posture de vérité lourde à porter, j’ai essayé d’imaginer ce qu’ils pouvaient ressentir. Sans doute un poids physique et surtout un poids moral, celui de la responsabilité qui pèse sur leurs épaules en envisageant le passé, le présent et le futur avec leurs conséquences. La responsabilité dans laquelle ils entraînent toute l’Eglise catholique du pays. 

Il n’est pas possible de développer tous les aspects de cette affaire, ou alors le faire en plusieurs podcasts.

Quoique qu’il en soit de la suite à donner, pour cette fois-ci je me fixe comme objectif de ne traiter que ceux qui me paraissent les plus urgents. 

 

La question que tout le monde se pose est simple. Comment en est-on arrivé là ?

La période étudiée a été choisie pour répondre au plus urgent. Cela concerne nos générations qui s’inscrivent dans une prise de conscience à cet égard, une prise de conscience fulgurante durant ces quatre, cinq dernières décennies.

 

Les archives et les témoignages concordent en formant un grand fleuve d’informations composé de ces deux principaux confluents que constituent d’un côté les témoignages recueillis à l’occasion du travail de ce rapport ou que l’on trouve dans les archives épluchées, et de l’autre, les données statistiques croisées.

 

Face à ces révélations, le malaise ressenti par tous, se traduit de trois façons.

 

Soit par l’envie d’aller vite et bien, au sens de l’efficacité pour changer. Soit par la persistance dans le déni, surtout par la contestation des données au-delà de la zone d’approximation établie par les auteurs du rapport. Soit par la détermination sans précipitation.

 

Premier type d’attitude : aller vite.

Parmi eux se trouvent ceux qui attendent depuis déjà si longtemps que cela change enfin ! C’est le cri des victimes, de leurs proches, de ceux qui sont dans l’empathie et qui cherchent à faire sortir l’Église de ce bourbier sans tarder. 

 

Comment s’en étonner, plus qu’une envie, c’est une détermination qu’expriment de très nombreuses personnes concernées et leur entourage.

 

Tant de douleurs et de souffrances étouffées, socialement anesthésiées et à la longue “amnésiées ». Pour ne pas dire qu’il faudrait presque parler d’une tentative d’euthanasie, et que d’aucuns espéraient des telles souffrances être amnistiées.

 

Cela a déjà assez duré, une refonte de fond en comble est nécessaire. Ce qui fait le plus peur, c’est le prolongement du déni dans lequel tant d’évêques se trouvaient dans un passé plus ou moins récent. Ou alors qu’ils se contentent de quelques mesurettes dites conservatoires en déplaçant les auteurs, déplaçant ainsi le problème. Sans le résoudre, sans y faire face. 

 

45 recommandations formulées par la commission sont à travailler tout de suite. Elles résultent de l’observation factuelle de différentes sources de données croisées. Elles concernent, entre autres et pour les plus importantes, la manière dont est exercée l’autorité dans l’Église. 

 

La non-séparation des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) et la masculinisation dans l’exercice de l’autorité (la hiérarchie ecclésiastique étant composée entre des hommes) entraînent ensemble des dysfonctionnements à caractère structurel. 

 

L’évêque, issu de la gent masculine, juge et parti, fatalement se laisse enfermer dans des logiques consanguines sans disposer suffisamment d’anticorps (pour prendre l’image médicale liée à l’actualité pandémique) pourtant nécessaire pour lutter contre ce genre d’abus.

 

Abus qui d’un commun accord sont maintenant qualifiés de crimes, car contre le cinquième commandement du décalogue : tu ne tueras point. Et non plus, comme cela était considéré naguère, et dans le droit canon encore maintenant, comme péché contre le sixième commandement : tu ne commettras pas d’adultère. Le pape a déjà entrepris les démarches pour changer cela.

 

Pour les adeptes de solutions radicales et rapides est déjà inquiétant ce manque actuel de réactivité de la part des évêques à l’égard de l’annonce du contenu du rapport. Et même le projet d’en parler dans un mois est jugé comme un atermoiement inutile voire dangereux, car on y flaire déjà une volonté de s’en sortir par la dérobade.

 

Le président de l’association des victimes fait partie de ceux qui cherchent à aller vite et jusqu’au bout. Son discours lors de la cérémonie de remise du rapport marquait cette volonté sans ambiguïté aucune. Dans un ton qui disait beaucoup sur les souffrances qui dès à présent sont de ses vœux à transformer en action vindicative. 

 

Vous allez payer et jusqu’à dernier sous, il a scandé en demandant de répéter la phrase : nous allons…. Cela sonnait comme une vindicte populaire pour faire peur, comme les soulèvements de population font peur à l’ordre établi. La caméra n’osait pas braquer son regard sur l’un ou l’autre parmi les évêques présents, en se contentant de gros plans.

 

Le président de l’association des victimes s’est associé à deux figures féminines de contestation de l’ordre établi dans l’Église catholique pour demander la démission de tous les évêques français. Pour radical c’est radical mais le message a au moins le mérite d’être clair. 

 

Curieusement, dans cette catégorie de gens qui cherchent le changement sans tarder se trouvent aussi ceux qui, tout en demandant que cela bouge, se remettent à contribuer au denier de l’Église pour empêcher que l’institution ne s’effondre sous les coups d’indemnisations exorbitantes qui l’attendent. Moins curieusement, d’autres décident d’arrêter de fréquenter l’église. Et ce mouvement va sans doute se poursuivre dans le futur. 

 

A l’autre bout du spectre des réactions se trouvent ceux qui continuent à nier pas tant la réalité elle-même, difficile de fait, mais qui remettent en cause les chiffres, le mode de calcul, les classements et les interprétations qui accompagnent le processus de la recherche et les conclusions finales. 

 

Quant à eux, ils flairent un coup monté, une campagne de dénigrement pour saper la confiance du peuple chrétien à l’égard de l’Église et de ceux qui l’animent. Toutes sortes de théories complotistes s’y expriment de façon plus ou moins diffuse.

 

Cette contestation, on la trouve un peu partout, j’ai des sources sûres à ce sujet en France et même en Pologne. Le déni ne cache-t-il pas la peur ? Le caractère vindicatif du président de l’association des victimes fait peur, car il vise explicitement la revanche, l’omerta se transformant en vendetta. 

 

Comment y échapper, sinon par le déni, du moins par la tentative de la relativisation des données et de leur interprétation. 

 

Et les mines contrites des représentants de l’Église au moment de la remise du rapport en disent long sur le courage nécessaire pour dépasser la peur de devoir affronter des résistances d’où qu’elles viennent. 

 

Et pour faire la transition avec le troisième point, constatons que plutôt que nier, il sera nécessaire d’affronter la situation telle quelle.

 

Il y va de bien plus que de la question du secret de confession, dont la nature est aussi à requalifier en le référençant sur la notion du bien commun sans l’opposer au bien de la personne. 

 

Mais cela demande du temps. Ce qui nous amène donc à la troisième attitude. 

 

Le troisième groupe est composé de ceux qui optent pour la détermination sans précipitation.

 

Il s’agit d’aller en profondeur, à la jointure entre les os et les ligaments pour prendre l’image de la Bible au sujet de la Parole de Dieu et de son efficacité dans le travail de vérité. Par amour toujours.

 

« Frères, elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et de pensées du cœur 💓. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes” (Épître aux Hébreux 4, 12-13).

 

C’était la deuxième lecture du dimanche 10 octobre dernier. Les outils existent pour le travail d’assainissement spirituel, en communauté d’Église. Ils sont rappelés régulièrement, ils constituent le cœur du dispositif de discernement. Discerner prend du temps mais cela permet d’affronter courageusement la vérité.

 

Le christianisme prétend le détenir à sa façon, mais au bénéfice de l’ensemble des clés de vie spirituelle ainsi nourrie, ses représentants et tous avec eux doivent aller dans les profondeurs à la jointure de ce mystère de vie en Dieu qui se côtoie avec le mystère du mal. 

 

L’assainissement doit aller jusqu’à là, on ne pourrait pas se contenter de mesures légales prévues dans la juridiction du pays. Mais cela suppose un travail dans la durée. Sanatio in radice, l’assainissement à la racine, ne sera jamais total, car la nature humaine est ainsi. Et aucun tami ni filtre n’est parfaitement adapté à un tel contrôle de qualité.

 

La détermination sans précipitation, personnellement je trouve que ceci est le plus difficile à tenir. J’ai pu m’en rendre compte, rien que dans l’accompagnement de certaines CCF d’Asie qui ont exprimé le désir d’avancer sur ce dossier vite, sans tarder.

 

On peut aussi s’en rendre compte au travers des résistances à affronter dans la volonté d’agir bien à l’intérieur de l’Église, comme à l’extérieur. L’exemple du débat sur le secret de confession est très éclairant à cet égard.

 

 Arriver sans tarder à une solution valable théologiquement, tout en donnant satisfaction au droit positif. Le débat stérile teinté d’une volonté de rappeler qui est au-dessus de qui, pour savoir qui est premier la République ou le droit divin et si la République peut se soumettre au droit divin. 

 

Vouloir prouver pour savoir qui a le dernier mot c’est encore se situer sur le terrain de la querelle d’investiture dont le moyen âge était marqué. C’est ne pas respecter les victimes et leurs biens ainsi que leur dignité. 

 

C’est aussi contreproductif que dangereux car réveillant des querelles idéologiques dans lesquelles personne ne sort agrandi. Or il s’agit du bien d’en bas, celui de la personne et du bien commun de tous. La loi positive n’est qu’une expression d’une loi puisée dans la spiritualité. C’est à la loi divine de trouver le moyen d’englober la loi positive, si possible.

 

Personnellement je reste persuadé que dans certains cas une telle position de suprématie excluante et proclamée de droit positif, est même dangereuse. Le fameux non possumus de Pierre devant le gouverneur en est un exemple qui fait une sorte de jurisprudence pour le compte du comportement chrétien. 

 

Interdire de témoigner de sa foi au motif que la loi positive assimile le témoignage à la propagande, dont l’État s’arroge l’exclusivité, c’est se méprendre fondamentalement sur ce qu’est le témoignage de foi chrétienne par exemple. C’est d’empêcher le croyant de respirer. C’est aussi contre le cinquième commandement.

 

Cependant par exemple, le secret de confession peut trouver une solution satisfaisante. A une seule condition, à savoir que du côté de l’Église on sache continuer à explorer les données de la foi et de ses conséquences à l’aide des apports fournis par les sciences modernes. 

 

Et côté du pouvoir politique, que celui-ci ne se prenne pas pour dieu le Père comme référence ultime d’autorité sous laquelle on soumet toutes les réalités qui se trouvent dans le pays. Les grands de ce monde font sentir leur pouvoir, il ne doit en être ainsi entre vous. C’est dans l’Évangile du dimanche 17 octobre dernier. Hélas ni dehors, ni même dedans, il n’y a pas à trouver des motifs de fierté ni humaine et encore moins spirituelle.

Et dans le cas de la pédophilie il y a même un motif de honte à assumer en église en profondeur.

 

Peut-on donner l’absolution à un pédophile ? Le sujet doit être exploré à la lumière des données anthropologiques actuelles. Peut-on obliger un enfant qui se confie au prêtre d’être abusé à dénoncer l’agresseur ?  

 

Même dans le cadre d’une confession, ces deux types de situations relèvent avant tout d’accompagnement spirituel. Il s’agit d’un accompagnement spirituel par lequel doit se solder l’entretien avec le pédophile repenti dont l’absolution doit être conditionnée par le fait de se rendre lui-même à la justice. Et dans le cas de la victime, on doit le protéger avant tout, sans pour autant risquer d’aggraver la situation. 

 

Et que Dieu nous garde de méprise sur un sujet aussi grave.