Nous voici donc pour la deuxième partie ensemble avec le magistrat et la République, les deux en constante mutation. 

 

Lorsque Chérif monte dans la hiérarchie pour arriver à côtoyer les cimes du sommet de l’État, où il n’y a de place que pour le président et quelques-uns comme lui, dans un monde qui bouge, la République est à la recherche de sa propre identité. 

 

En perte de vitesse de son rayonnement, elle descend alors peu à peu de ses hauteurs où l’histoire récente l’avait hissée. Et à présent, sous l’effet des vents des temps modernes, dont elle avait elle-même autrefois insufflé la direction, et dont maintenant elle est elle-même la victime, elle se rétrécit géographiquement dans sa cuirasse impériale.

 

De chaque côté, il s’agit de gérer une situation en mouvement, et dans une perspective que la vue personnelle permet d’entrevoir pour le compte personnel, et ou pour le compte de la destinée du pays. Tout en étant attentif à ce qui se passe ailleurs.

 

Il n’est pas de mon propos de tracer les lignes d’influence de l’un sur l’autre, pas plus que de refaire la biographie de Chérif, même en très grands traits.

 

Dans cette deuxième partie je voudrais m’attarder sur le lien entre une existence individuelle et la destinée collective.

Et dans le cas de Chérif cela suppose de regarder de près la question de l’identité, de son identité : elle, qui à considérer, comme toujours, étant multiple, mais dans son cas composé de deux grands ensembles.

 

Si l’Algérie l’a vu naître et grandir en imprimant sa sensibilité kabyle aux caractères et caractéristiques des arabesques musulmanes, c’est la France qui l’a accueilli en recueillant ce qu’elle croyait qu’il pourrait apporter à son pays d’adoption. 

 

La rigueur, la droiture, l’appétence au travail, un abord facile, un brin charmeur, un entregent indéniable. Une réussite professionnelle et relationnelle font de lui un homme en vue. Y compris des envieux pour qui il devient une cible, un gibier dans le viseur du chasseur de bons points dans la course à la réussite.

 

Tour à tour admiré et jalousé, attirant par son fruit immaculé d’un paradis humain et humaniste, tout en étant considéré par certains des deux rives de la Nostra Mare, comme fruit défendu sous peine de libérer le venin de l’indigénéité, que la pureté de la race coloniale et protectrice dans sa généreuse dispensation des bienfaits de la vraie civilisation, ne saurait contenir.

 

Nonobstant, il est apprécié de ses supérieurs et de ses collègues pour toutes ces qualités professionnelles et humaines. Au grand dam de certains, oximorophiquement Il “traîne” derrière lui une bonne opinion, tous les rapports sont unanimes.

 

Un seul hic colle à son CV, c’est l’affaire du couple Hay, dont le mari finira en camps, d’où il ne reviendra pas, en rejoignant directement le royaume des morts. 

 

On lui en veut, on l’accuse, on lui jette l’opprobre, le discrédite et on met du crédit à toute une cavale. Innocenté, de nouveau menacé de procès et de destitution, dix années après-guerre n’étaient pas des plus tranquilles pour le bourreau du travail et le serviteur de la République.

 

Il se défend et défend sa fidélité à la République, y compris en désobéissant. Mais jamais en mettant en danger une vie, la sienne est aussi précieuse que celle des autres, ce qu’il défend comme il peut.

 

Son identité française se forge au fur et à mesure qu’il exerce ses fonctions pour les gouvernements d’avant la guerre, pendant et après. Il fallait être suffisamment solide pour être toujours le même sans devoir retourner sa veste.

 

Y compris sous Vichy et le Maréchal qui faisait la loi, tant qu’il y a de l’occupant, c’est préoccupant à prendre bien des risques. Tout en étant en poste sous préfectoral, il travaille pour la résistance, en contact avec le chef de la Résistance de la région de Montpellier, “il a déjoué et saboté les initiatives des nazis et leurs complices.” (p. 166)

 

Menacé d’arrestation par la Gestapo, “sans doute sur l’instigation et les dénonciations solidaires de la milice” (p. 181), il se cache pendant plusieurs jours et ne revient au bureau que par intermittence. Le jeu au chat et à la souris tourne à l’avantage de la souris, sans doute le contexte de la fin de l’occupation y était aussi pour quelque chose.

 

Il devient roi de camouflage et de fausses pistes qui embrouillent les indices et se perdent. Et qui perdent les détracteurs, pas vraiment contents de se laisser berner, de se laisser semer.

 

Il a failli être victime de l’action d’épuration qui comme toujours suit les conflits, mais défendu, on pourrait dire à son corps défendant, au nom de son appartenance à l’islam, car “toute mesure prise contre lui qui ne serait pas conforme aux strictes exigences de la justice aurait des répercussions considérables, surtout à l’heure actuelle dans le monde arabe” (p. 210/11). 

 

Les paroles du ministre citées résonnent pour les biographes comme un faire-valoir de la France grande, belle et généreuse…

 

Et ils continuent avec un autre document à l’appui qui précise que M. Mécheri est actuellement en instance d’initiation à la franc-maçonnerie : 

 

“Nord-Africain d’origine, il a une grosse influence sur les populations africaines et sera un excellent propagandiste de notre idéal maçonnique et républicain.”

 

Et les biographes de préciser : “De fait, la franc-maçonnerie a été très active dans la colonie dès le début de l’implantation française.”

 

Contrairement aux biographes, je ne trouve pas de telles récupérations désobligeantes, si l’on prend toutefois en compte le fait que dans la politique, comme partout ailleurs, se servir tout en rendant des services, semble plus fort et donc prépondérant qu’être au service de…. Et donc être dans un jeu de gratuité qui couperait le souffle à cause de l’étonnement y compris chez les âmes pures, à vue humaine dispensées de purgatoire.

 

Chérif semble indemne de ce parasite qui paralyse, voire gangrène nos sociétés civiles, et les sociétés religieuses n’en sont pas exemptes. 

 

Son lien avec la franc-maçonnerie demanderait à être clarifié pour la paix des consciences de ceux qui cherchent à comprendre non pas une personnalité aux contours hagiographiques, mais un homme avec ses contradictions internes à certains moments révélées de façon plus forte.

 

En essayant d’entrer dans une société secrète (j’ignore la suite de sa démarche), avait-il l’impression de pouvoir servir encore mieux, ou alors pour se mettre à l’abri de….? De quoi, et pour défendre quoi, un humanisme bien défini ? Mais alors son identité en se complexifiant de la sorte deviendrait source d’une sérénité pas encore atteinte sans…?

 

Avait-il toujours une haute idée de service du bien commun de la France ? On peut le supposer, son identité française marquée par la droiture héritée de sa culture algérienne, n’a sans doute rien perdu de sa vigueur ni de sa pertinence. 

 

Mais tout cela a un prix, celui de la fidélité, la sienne était celle avant tout à l’égard d’un État de droit, qui pour subsister fuit toute violence et ne met pas en avant le devoir de vengeance. Et au lendemain de la guerre c’est une attitude positive, courageuse, ce qu’il ne voulait pas appliquer aux autres, sans aucun doute ne pouvait pas être destiné à lui-même.

 

Tout au moins, il va s’employer pour réussir dans ce sens. Un guerrier, “pas un lettré efféminé”, mais un guerrier de paix. Et lettré de tout ce qu’il sait mettre en valeur pour sauver l’essentiel, sa dignité et celle de ses protégés.

 

Tout au long de sa longue carrière, était-il vraiment accueilli et accepté, les deux à la fois ? En frayant le chemin à une telle situation, alors que l’indigénisme était une attitude courante dans tous les milieux, sans parler de la concurrence sur le marché du travail très prisé.

 

Il venait d’une famille dont les aïeux étaient des proches d’Abdel Kader et la lutte pour l’indépendance de son pays faisait partie de l’ADN du clan Mécheri. 

 

Certains de ses frères passeront à la lutte armée, l’un d’entre eux fera les frais de sa vie. Son identité d’origine se heurte alors au devoir d’État. Ce devoir qu’il a contracté lorsque l’institutrice française l’a repéré.

 

Sa capacité à apprendre la langue de Molière lui permettrait un avenir marqué par la sortie de son pays. C’est souvent le cas, pas toujours mais souvent, les candidats à l’émigration plus ou moins volontaires ou plus ou moins forcés se recrutent d’abord dedans. Une francophilie qui s’avoue plus ou moins clairement, sinon on traverse la Manche.

 

Deux identités peuvent vivre en cohabitation pacifique avec une reconnaissance officielle ou sans, lui il a opté pour la première solution. D’ailleurs, la nationalité française était indispensable pour pouvoir assumer des fonctions dans l’appareil de l’État.

 

Mais ce n’est pas par opportunisme qu’il prend une telle décision, c’est par conviction qui le pousse à rentrer par une porte légale à l’intérieur d’un espace réservé aux enfants de la patrie et à assumer son histoire, à participer à son destin.

 

Dans la France d’aujourd’hui fragmentée dans ses identités culturelles, sociales et générationnelles, la tendance à se regrouper entre les gens en un faire-ensemble semble être possible comme solution à la difficulté de vivre ensemble. 

 

Où sont-ils ces passeurs de l’invisible, qu’on peut appeler ainsi, tous ceux qui croient à la possibilité de transcender les différences en atouts de la rencontre sur un terrain bien identifié, en permettant aux dissemblables de se rencontrer et d’œuvrer ensemble ? 

 

Peut-on aimer deux cultures ? “Le sentiment d’appartenance de Chérif se construit autour d’un conflit intrapsychique : “Je suis fier d’appartenir à ma culture algérienne et je suis fier d’appartenir à ma culture française”” (p. 191/2). 

 

Et quand on sait que deux cultures sont souvent en conflit, on peut mesurer l’ambiguïté du mot appartenir. 

 

Pour ma part, je n’aurai pas choisi le mot appartenir, qui induit une possession que, par ailleurs, Chérif dénonce. Car il m’appartient de savoir comment je me situe. Comme en faisant partie, comme une incarnation concrète, une expression visible, lisible et quand il le faut audible de mon existence.

 

Chérif Mécheri, un précurseur ou un épigone, et si précurseur, de quoi alors, et si l’autre, un crépusculaire.

Si le premier ne cesse d’interroger, le second assombrit le ciel de la tranquillité que certaines interrogations n’ont pas la faculté à troubler. Et cela m’interroge encore davantage.