Avec ce dimanche appelé le dimanche des Rameaux, nous entrons dans le temps ultime de carême qui se prolonge en se transformant en temps de Pâques. La transformation s’opère d’une part au moyen de la passion et de la mort de Jésus et d’autre part au moyen de sa résurrection. 

 

C’est ce que nous célébrons dès jeudi soir, tout vendredi et samedi saint, avant que la joie de Pâques éclore. Après le cours dramatique d’événements concernant la vie de Jésus, le silence de mort s’en est suivi. Ce que nous célébrons ce samedi saint, dans une retenue des gestes et des symboles, en nous déplaçant à pas feutrés, comme on fait lorsque l’on veille un mort.

 

Et c’est la deuxième année consécutive que nous le faisons sous le signe de la pandémie. Qui, tel un signe de zodiaque, se met à conditionner sûrement et durablement notre vie quotidienne. En guise d’introduction, voici pour les faits. Puis regardons de plus près comment le langage s’en saisit pour communiquer de façon toujours véridique bien que partielle.

 

En ayant recours à un raccourci linguistique dont on verra la portée que l’on qualifierait d’abus de langage, nous dirions que la pandémie “organise » notre vie. 

 

Et une des conséquences d’une telle organisation est la posture que nous adoptons dans cette période de l’année liturgique particulièrement, mais de façon bien perceptible durant toute cette période de pandémie. 

 

Nous marchons à pas feutrés, comme si nous avions peur de réveiller les morts, ce qui ne serait pas sans nous interloquer, voire effrayer. Pire, nous marchons à pas feutrés pour ne pas réveiller la mort en nous. Et cela est bien plus concret, bien plus réel, bien plus prégnant pour l’imaginaire jusqu’à toucher au mystère de la substantifique moelle de notre pauvre, ainsi spoliée de sa tranquillité, de son existence.

 

La mort rôde impudique et impunie, à notre goût elle rôde trop impudique et pas assez punie. Elle rôde si ouvertement que cela met en évidence notre incapacité à la restreindre. Elle qui ne cherche qu’à enfreindre nos lois de contention, alors qu’elle se joue de nos contorsions avec lesquelles nous essayons de la contenir, parvenant à ses accomplissements qui ne nous réjouissent guère. 

 

Comme une adolescente effrontée qui, bien loin d’avoir peur de quiconque se plaît à défier le cours tranquille de la vie des passants fortuits. Eux, malencontreusement, croisant son regard qui jette sur eux son dévolu, sont à genoux devant une telle garce, qui n’est pas à une de ses farces. Nous tous, nous nous plions à ses diktats. Mais des diktats à la dictature, des oukazes à l’imposture, il peut n’y avoir qu’un pas, mais de cela on se dit que c’est plus tard que l’on se souciera.

 

Ainsi la pandémie « organise » notre vie, y compris spirituelle, liturgique. Mais dire qu’elle l’organise c’est lui attribuer déjà une puissance d’initiative avant même d’exprimer une puissance d’organisation elle-même. C’est un peu fort de café, comme se plaît à dire Marine, que dire que la pandémie « organise » notre vie. 

 

En effet, c’est un vrai abus de langage, qu’à ne cela tienne, dirions-nous, puisque nous avons affaire à un véritable fugitif langagier, donc qu’on le confine. Car c’est un raccourci qui peut prêter à confusion et endommager le système de communication.

 

Dire que la pandémie « organise » notre vie, c’est possible dans une expression poétique qui procède de façon autorisée, car pour celui qui s’exprime ainsi, il procède naturellement d’un tel transfert de la cause attribuée à l’action directe due en l’occurrence à la pandémie. 

 

Un exemple tiré de la Bible pour illustrer ce transfert, c’est dans le Psaume 101 :

 

« 7 Je ressemble au corbeau du désert,

je suis pareil à la hulotte des ruines :

8 je veille la nuit,

comme un oiseau solitaire sur un toit. » 

 

Du point de vue littéraire, ce sont parmi les plus belles expressions poétiques, maintenues dans la puissance d’expression que la traduction n’a pas altérée, peut-être l’a-t-elle embellie. Expressions jamais formulées pour rendre compte d’un état émotionnel de l’être humain, plongé dans les abîmes d’une méditation sans fin, car sans issue, sur ce qu’est sa situation et dont il prend conscience de plus en plus nettement réalisant qu’elle est lourdement grevée, car empreinte de finitude.

 

De telles pages se laissent découvrir à la faveur des événements marquants comme la pandémie qui fait son œuvre. Mais user de ces raccourcis qui sous forme d’oxymores sont des hyperboles, dans le cas de la présentation des données scientifiques est un abus de langage et ceci pour une raison formelle. On n’applique pas les outils de communication inadéquats à la nature du contenu en question. 

 

Donc avant de communiquer, il faut identifier clairement la nature du contenu. Les faits des sciences et les faits de la foi, sont des faits, n’en déplaise à certains. La connaissance du Jésus historique n’échappe pas aux historiens, la connaissance de Jésus ressuscité n’échappe pas aux croyants. Tout comme la connaissance du covid-19 et de la pandémie qui l’a occasionnée.

 

Faire des raccourcis c’est d’abuser du langage. Sauf dans le cas de la poésie qui naturellement intègre de tels raccourcis pour inviter à voir les faits sous un autre angle. Sinon c’est dangereux car contre-productif, en faisant sortir du cadre du champ d’investigation en entraînant des contresens.  

 

C’est vrai pour le langage pratiqué pour expliquer le fonctionnement actuel du virus. Mais c’est vrai partout ailleurs, chaque fois où l’on laisse un scientifique et un poète, non pas travailler ensemble, mais se substituer l’un à l’autre.

 

Les deux ont raison, au sens où ils disent chacun pour sa part quelque chose de vrai sur ce qui nous entoure. Et quand un scientifique se met à faire de la poésie, pour éviter toute sorte de confusion, le mieux serait de le signaler. Ce qui s’est passé lors d’une interview donnée par le président du conseil scientifique qui qualifiait le virus d’intelligent et de diabolique.

 

« Le SARS-CoV-2 est-il intelligent et diabolique ? »

Article de Julien Hernandez publié le 25/01/2021

 

L’auteur de cet article démontre, données scientifiques à l’appui, en quoi c’est un abus de langage. L’on ne peut qu’être d’accord. Il est très facile d’engager le raisonnement sur une pente glissante et ainsi se laisser déporter par une gravité qui attire là, vers où l’on ne voudrait pas aller.

 

La correction faite par l’auteur de cette expression lui-même quelques instants plus tard n’y change pas grand-chose. Pour ne pas dire, rien. Il a lâché la phrase et on va la répéter pour ainsi dénoncer, non pas tant ce qui est officiellement déclaré, après amendements, (pas uniquement honorables), mais ce qui était dit avant. 

 

C’est la loi du one shot et surtout sans faute. Si rature, la disqualification directe. On est loin des débats d’idées, d’échanges libres, faits de façon approximative, tâtonnante car ainsi fonctionne pour la plupart du temps l’esprit, pardon cerveau humain. C’est ainsi avant d’arriver à mettre les mots bien précis sur une vision toujours plus ou moins claire au sujet de la communication. 

 

On est infiniment plus intraitable sur le terrain de la communication directe, qu’on ne l’est avec les députés qui dans l’hémicycle débattent sur les projets de lois au moyen de, souvent, bien multiples amendements. Les tâtonnements, les précisions, les ajustements, les peaufinements, jusqu’au toilettage final, long est le chemin qui va de la conception à l’accouchement. Qui pratique l’écriture, cette autre forme de communication, le sait fort bien, mais cela reste dans la sphère privée de la communication, avant la publication.

 

Or, et on le comprend parfaitement, la communication sous forme d’interview, forme sous laquelle elle se rend comme un outil professionnel du lien, elle, vient comme une cerise 🍒 sur le gâteau de l’information. Les idées claires s’annoncent aisément, mais il faut encore que celles-ci soient vraiment claires. Faut-il tout préparer comme le faisait le général de Gaulle qui donnait parfois l’impression de réciter par cœur les réponses aux questions des journalistes, dont certains soupçonnaient qu’elles étaient justement connues d’avance?

 

Forts de cette exigence tout le monde est de plus en plus sur ses gardes, l’autocensure se met en place en évitant ainsi tout écueil voire déboire avec la pensée dominante sous forme d’une dictature d’un groupe particulier ou des masses non identifiées.

 

Sinon, sans une telle pression, en effet, on manque de clarté chez les communicants, et en y étant on ajoute celle qui existe déjà chez les bénéficiaires éventuels d’une telle communication lesquels justement ne sont pas toujours au clair avec le sujet traité. Chacun son travail. 

 

Aux uns de communiquer, le mieux possible, sans vouloir passer pour des parfaits. C’est toujours suspect d’être trop parfait, même si l’art actuel de la communication l’exige. C’est aussi peu crédible, comme un jeune commercial qui vient d’endosser un costume tout neuf pour se lancer dans la bataille de vendeur. 

 

Aux autres d’analyser en pointant les aspérités dans la communication, comme l’auteur de l’article cité le fait.

 

Mais on peut se poser la question pourquoi un tel développement dans ce genre de podcast destinés à nourrir la réflexion sur le terrain chrétien. Surtout en ce moment, où la pandémie ne lâche toujours pas. Surtout dans cette période de l’année liturgique, où le cœur de la foi chrétienne est célébré.

 

Certes, pour ce qui est de l’un et de l’autre, on est déjà passé par bien des phases dans l’essai d’explications et de positionnement. Laisser les scientifiques faire leur travail n’est qu’un devoir de bon sens. Laisser aux historiens et associés faire le travail d’investigation sur les faits relatifs à la foi chrétienne et aux croyants de les qualifier comme vrais, utiles ou pas, n’est qu’un devoir de vérité.

 

Pour ce qui est de la pandémie, savoir que leurs travaux et les avancées qui en découlent sont dépendants du soutien financier et politique n’est qu’une lucidité qui a perdu toute naïveté sur la manière dont fonctionne le monde. On peut formuler le même soupçon à l’égard de données de la foi chrétienne (Credo et des dogmes qui en découlent).

 

Préciser les contenus et les modalités de la communication n’est qu’une obligation sur le chemin de la vérité.

Et le chrétien dans tout cela ? Il y est doublement engagé. D’abord par l’obligation qui lui incombe, au titre de sa foi, de ne pas confondre le niveau scientifique de communication avec le niveau spirituel. Puis savoir le dire. 

 

Sinon à la cacophonie intérieure on ajoute de la cacophonie extérieure, l’une amplifiant l’autre, alors qu’il y en a qui n’hésitent pas à chasser dans des eaux troubles. Le message chrétien est celui de la Croix du Christ, ce qui charrie un tas de pensées et de sentiments confus, pas clairs déjà pour les « détenteurs » d’une telle vérité, et cela va sans le dire pour les auditeurs, qui, même étant les plus bienveillants possible, les oreilles et les yeux grands ouverts, restent surtout bouche bée, cherchant à trouver de la nourriture pour pouvoir déglutir quelque chose à digérer en vue des énergies nouvelles. 

 

La semaine sainte n’est pas de trop pour vivre pas à pas les événements fondateurs de la foi chrétienne. Le temps du Carême y prépare grandement. La joie de la Pâque donne un sens nouveau à la croix du Vendredi saint. Le chemin joyeux succède au chemin douloureux, c’est une figuration, c’est aussi une inauguration d’une nouvelle période où les choses sont plus claires et du coup elles peuvent être communiquées plus simplement. 

 

Non sans ratures, mais dans une authenticité à couper le souffle. Loin de tous les abus de langage, loin des projections stériles, loin aussi de la méfiance qu’un diktat de la perfection humaine engendre. Le Christ est mort et ressuscité non pas pour les parfaits, mais pour les pécheurs, les faibles, les fragiles, les sans-abris d’amour véritable ni eau ni pain quotidien, ni d’autres consommables dont ils ont besoin.  

 

Évidemment le virus n’est pas une invention diabolique, cependant il se laisse affubler de bien des titres pour décrire son identité et sa provenance. Il est une épine dans le pied de l’humanité, (le poète qui parle). L’épine qui nous fait mal, et l’anesthésie de contact ou même générale ne servirait à rien. Le chrétien le sait, le chrétien l’apprend aux côtés des autres, le chrétien se nourrit d’un fortifiant qui n’ôte pas forcément la douleur, mais qui donne la claire vision pour savoir quoi faire, comment être chrétien, frère en humanité. 

 

Bonne semaine sainte et surtout joyeuses fêtes de Pâques.