Le Bouchon

Il est midi trente, je suis devant Le Bouchon sur Elgin street. Il est ouvert, pour un bouchon, surtout celui du trafic, ce n’est pas si habituel, mais aujourd’hui même celui du trafic n’est pas un obstacle, pour une fois je suis à l’heure. J’attends les hôtes qui avaient réservé la table pour nous trois. 

C’est la troisième ou quatrième fois que j’y viens. La dernière fois, c’était il y a deux mois à peine, en compagnie de deux compatriotes polonais, franciscains, un vivant à Hong Kong l’autre venant de New York. Ce dernier devient une source d’information intéressante sur l’hiver à New York, par exemple sur les oignons achetés au supermarché, sans se douter de leur mauvaise qualité, ce que l’on découvre une fois arrivé à la maison pour s’en servir, tout ça tout simplement parce qu’il n’y a plus suffisamment de personnel pour vérifier la qualité. Il y passe sa vie depuis une vingtaine d’années, étant entre autres, l’aumônier de l’aéroport JFK, ce qui me parle, car j’ai un ami qui fait la même chose à Paris sur CDG. Tous les deux étant heureux de leur apostolat tout près des airs. 

La première fois que j’étais dans ce restaurant, c’était il y a très longtemps, lorsqu’à l’époque j’avais l’idée d’inviter quelques amis pour partager un dîner d’anniversaire fin septembre. Et je crois, peut-être une autre fois dans un tout autre contexte. Cette fois-ci  c’est pour des raisons pastorales. 

D. et F. ont pris rdv avec moi dans le cadre de la préparation au baptême de leur second enfant. C’est la nouvelle règle établie au sein de l’équipe de préparation au baptême. Le prêtre visite chaque famille à cette occasion, et si cela n’est pas possible chez eux,  le rdv a lieu  dans un autre endroit qu’au bureau situé en face de la cathédrale, ce qui dans sa fonction pastorale est trop marqué par l’approche administrative. 

D’où le Bouchon, pas loin de chez moi (à 5 minutes à pied, et pas loin de leur lieu de travail). Une fois installé à l’intérieur, nous vaquons à nos échanges habituels qui aboutissent à la question d’accompagnement dans l’éveil à la foi des enfants, pas seulement à l’école où ils entendent des histoires bibliques (la maladie laïcarde  rendant incompatible ce genre d’apprentissage dans la culture occidentale à la française) mais aussi à la maison et à l’église, en communauté.

 

Puis, alors que nous nous sommes levés pour partir, nous sommes gentiment interpellés par un homme de la table d’à côté qui chercherait la confirmation que nous parlions bel et bien le français et que cela lui plait beaucoup. Un bon prétexte pour nouer le contact. Mes hôtes doivent vraiment partir, je reste avec l’homme d’à peu près le même âge que moi. Il a envie de parler, il est musicien professionnel et aime beaucoup Messiaen. Messiaen, je le connaissais, sans plus. 

La fête des belles eaux

Une fois rentré chez moi, je cherche sur YouTube, je tombe sur la Fête des belles eaux. Je suis impressionné par le lien entre la musique et la nature (eaux, ou les chants d’oiseaux ailleurs). C’est une œuvre majeure de Messiaen écrite pour l’Exposition internationale de 1937 à Paris. Il s’y sert d’un instrument peu connu, appelé six Ondes Martenot. “Messiaen a choisi six Ondes Martenot, un instrument électronique précurseur des synthétiseurs, pour sa capacité à produire des sons uniques, des glissandi et à traduire le mystère de l’eau et l’éclat des feux.”

Commandée par la ville de Paris, cette pièce accompagnait un spectacle son et lumière de fontaines et de feux d’artifice sur la Seine, illustrant l’union de l’art et de la technique. Et en sachant que Messiaen fut doté d’une capacité rare, celle de voir les couleurs en écoutant la musique, on ne peut que constater le bon choix de la part de la ville de Paris pour ainsi initier un nouveau style artistique dans lequel Jean-Michel Jarre, un autre français va exceller un demi-siècle plus tard. 

Cette œuvre témoigne de l’intérêt précoce de Messiaen pour les nouvelles technologies sonores et son lien avec la synesthésie, c’est-à dire les lien entre les différents sens. 

La chromesthésie

La chromesthésie est une forme de synesthésie qui touche environ 4% de la population, c’est une connexion cérébrale entre les zones responsables de l’audition et ceux de la vision qui communiquent ensemble de façon inhabituelle.

C’est une expérience immersive : “Les notes aiguës peuvent projeter des couleurs très claires et vives, tandis que les notes graves évoquent des teintes plus sombres. Le tempo, le rythme et les instruments jouent également sur les nuances perçues.” 

Pour explorer ce phénomène, on apprend sur Internet “des logiciels comme Windows Media Player, VLC, ou des plateformes comme Spotify (sur ordinateur) proposent des animations graphiques et kaléidoscopiques qui réagissent au rythme et à la hauteur du son. Il y a aussi des casques audios immersifs. 

De nombreux artistes célèbres, tels que les peintres Vassily Kandinsky ou le compositeur Franz Liszt, utilisaient ce don pour créer leurs œuvres. Aujourd’hui, des musiciens comme Pharrell Williams, Lady Gaga ou Billie Eilish possèdent cette particularité et s’en servent pour composer.

L’association entre les sons et les couleurs est propre à chaque individu. Pour savoir ce que vous ressentez, fermez les yeux dans un endroit calme, lancez un morceau instrumental (comme un solo de piano ou de guitare) et observez quelles couleurs apparaissent dans votre esprit. »

Parmi les artistes dotés de ce don, Messiaen n’est pas cité. On comprendra plus loin pourquoi. 

Sevens entre temps

Hier soir (le dimanche) -attrapé par le rhume carabiné (je médite sur la place imaginaire et réelle de la carabine qui ne s’y présente que sous forme adjective l’attribut que l’on peut transposer d’un objet (le carabine) à un autre (rhume), ce n’est pas loin des sons et lumières, je décide d’annuler l’ascension au Peak pour y passer la nuit et le gros de la journée de lundi), et après avoir préparé les médicaments  pour deux semaines dans le boitier hérité il y a deux ans d’un de mes confrères pallotin décédé à l’âge de 99 ans- je cherche une occupation qui pourrait s’allier avec la situation du nez qui coule à la verticale; c’était finalement une simple allergie printanière qu’une simple dose, une fois administrée, l’a fait quasi immédiatement stopper. 

Après avoir épuisé le dispositif de divertissement en regardant les retransmissions en direct des deux finales de Sevens (on comprend que pour gagner, pour être performant il faut être musclé, ne pas craindre de prendre des coups et surtout il faut être rapide dans les échappées belles qui se soldent par des précieux points engrangés dans l’escarcelle de la future espérée victoire) je reviens à Messiaen. 

TURANGALÎLA 

J’ai donc choisi Messiaen encore, cette fois-ci je tombe sur la symphonie intitulée Turangalîla, dont l’enregistrement fut réalisé au Luxembourg en 2014 je crois, sous la direction de Gustavo Dudamel et au piano la fameuse Youlia Wang. 

L’exécution est remarquable. La composition est impressionnante, car encore plus complexe que ce que l’on connaît par ailleurs, y compris chez Gershwin ou Dworzak.  

Et encore plus proche de l’être humain qui s’exprime dans sa corporéité d’amour que l’opéra célèbre de façon tellement inhabituelle. On comprend pourquoi Messiaen et Jean Cocteau, ça ne pouvait pas aller ensemble, voir la partie suivante. 

Pour ma part, pour comprendre le titre, j’ai cherché le côté Thuringe. Totalement faux, c’est une association de deux mots sanskrits 

Le terme Turangalîla (prononcé Tourânegueulî-lâ) est une création issue de deux mots sanskrits, dont la signification et sa traduction en français ne peuvent qu’être approximatives. Un chant d’amour et hymne à la joie

  • Turanga : Désigne le temps qui s’écoule, le temps qui court comme un cheval au galop ou le sable d’un sablier. Cela représente le mouvement, le rythme et le temps destructeur.
  • Lîla : Signifie le jeu (dans le sens divin), l’amour, mais aussi le jeu cosmique de la création et de la destruction.

En résumé, Turangalîla, un grand chant d’amour mêlé à une joie surhumaine et démesurée, exprime l’idée d’un mouvement rythmique intense et d’une joie amoureuse cosmique.

Messiaen, Cocteau et Stravinsky

Si Debussy a lancé un jeune Olivier dans la carrière artistique de compositeur, Stravinsky n’était pas loin pour qu’Olivier admire son Sacre de Printemps. A  qui toutefois manquait une touche chrétienne, alors que celle qui y est présente est délibérément païenne.

Dans la vague de transfers culturels d’un style à l’autre, d’une écriture à l’autre (ce qui est aussi vrai pour la peinture et la musique), d’un bord (politique, idéologique…) à l’autre, Cocteau, avec qui Messiaen prend des distances, l’a largement emporté. 

Les relations entre les deux illustrent une divergence esthétique majeure dans la musique française du XXe siècle. Certes, Cocteau admire Messiaen comme homme, mais pas son exubérance comme compositeur. Cocteau prône une musique française dépouillée, directe, et inspirée de music-hall, mais rejette le romantisme, le wagnérisme et l’excès d’émotion.

Messiaen est pétri de spiritualité et de mysticisme, tout en restant sensible à la place des sons de la nature (oiseaux, eau  etc) se délecte dans une musique riche et complexe, colorée et  expressive.

« Malgré leurs divergences artistiques, ils ont tous deux profondément marqué l’évolution de la création artistique en France : Cocteau en tant qu’agitateur d’idées et poète touche-à-tout, et Messiaen comme l’un des plus grands compositeurs et théoriciens de la modernité musicale. »

Rien de grave en somme. En effet, Cocteau a œuvré sur un tout autre terrain, celui qui était attendu par la majeure partie de l’establishment culturel et artistique de l’époque. Il était (avec tant d’autres) sur la grande vague qui annonçait  le Tsunami  de la révolution des mœurs et précipitait  le déclin de l’influence chrétienne sur la société moderne.

A côté de Cocteau, Messiaen fait figure d’un doux rêveur d’une possibilité de combiner ensemble plusieurs choses. Pas seulement combiner l’expression musicale et la traduire en couleurs (il voyait les couleurs, cela s’appelle chromesthésie), mais encore reproduire les sons de la pluie (Fête des belles eaux), mais aussi les sons d’oiseaux (il est ornithologue, un savant reconnu par la communauté scientifique). 

Pour les sons d’oiseaux, que l’on me permette cette jonction surréaliste, mais je ne crois pas dénuée de sens. Les sons d’oiseaux n’ont rien à voir avec les noms d’oiseaux que sont des invectives ou des piques savamment orchestrées par les nostalgiques de la liberté humaine, mais gênés par les contradicteurs métaphysiciens, alors qu’ils ne cherchent que la liberté humaine, rien qu’humaine, et pour se défendre, ils ne peuvent rien contre la métaphysique, mais ça soulage déjà! 

Alors que Messiaen marie tout cela:  la nature inanimée et animée,  l’eau étant entre les deux, les traditions musicales du monde entier (Grèce antique, l’Asie dans sa diversité interne chinoise, japonaise, indienne etc, l’Afrique etc), dont  La symphonie pour un monde nouveau de Dworzak dessine déjà les contours à la fin du 19è siècle. Jusqu’à en allant dans les dissonances, qui parfois font mal à la tête, mais qui rappelle que la vie est aussi cela.

Mais par surcroît est inattendu de marier tout cela (la nature, les différentes traditions musicales et culturelles) avec le sentiment religieux. Cela fait de lui le dernier des romantiques aux couleurs catholiques et à ce titre, bien exotiques. En effet, le jeune Olivier optera pour le catholicisme et y restera très attaché en y trouvant la raison d’être d’homme et d’artiste. Durant la majeure partie de sa vie d’artiste, il sera  le titulaire de l’orgue de l’église de la Trinité à Paris. 

Et que cela déplaise à Cocteau, dont l’oeuvre majeure polychrome murale se trouve à Notre dame de France à Londres, Messiaen est délibérément catholique et toutes ses oeuvres sont composées avec, pour arrière-fond, celui de rendre hommage à la création et surtout au Créateur dans son oeuvre du salut par la croix du Christ. Tout y est dit, jusqu’à la résurrection. 

Une œuvre composite aux allures métaphysiques.

Parler de l’amour sans prononcer le mot amour, comme parler de la force de la nature sans s’y étendre autrement que par les sonorités qui y conduisent car en émanent, c’est être dans la dimension cosmique, s’y transporter grâce aux vibrations de l’Onde, cet instrument que Messiaen va affectionner pour exprimer les vibrations en continu.

Captivé par l’exécution artistique, je regarde dans les échanges entre les auditeurs, qui n’est pas seulement sans faille, mais qui est d’une virtuosité artistique sublime:  

“Messiean est le brillant reflet d’une époque. C’est un astéroïde fantôme qui revient jeter son dévolu sur l’art sonore. Une formidable vague chargée de paradoxes d’où s’échappent l’obscurantisme et l’irrationnel, facteurs hypnotiques défiant les âmes vulnérables en quête de l’infini. Son architecture musicale est un tunnel translucide qui mène à la lumière.”

C’est la métaphysique qui dérange, alors qu’elle est déjà inscrite dans le lien entre la mère et l’enfant par le cordon ombilical qui rappelle aux deux les liens entre eux, et grâce à la coupure de ce lien visible sous forme d’un nombril de l’un et de l’autre, leur commune ouverture a quelque chose qui dépasse les deux. Ils le savent, surtout la mère, un moment de communion avec les origines invisibles de la vie dont elle est témoin et passeur.

Après il vont construire des murs de protection pour s’en acquitter l’un par rapport à l’autre, en reconnaissant ce lien, et/ou en le niant. Messiaen est de ceux qui le reconnaissent. Au point qu’un commentaire de ce commentaire voit mal quel obscurantisme pourrait sortir de la musique de Messiaen, en s’en doutait, mais ne pas le voir cela  reviendrait à omettre la fonction cathartique de sa musique dans laquelle tout y passe. 

La musique de Messiaen est souvent très proche des sons connus dans la nature. Cette musique se présente à l’état brut, avec le risque de ne pas bien saisir la place du compositeur. Messiaen y est  comme autres sont au charbon, engagés dans leur travail ou encore à la guerre comme à la guerre, en se salissant les mains par le charbon sans savoir pourquoi cela a pour eux du sens et interroge au sujet de la guerre.

Dans la musique de Messiaen il y a le Sacre du Printemps de Stravinski et surtout il y a du Messiaen, lui, qui est plus proche de la cathédrale de Gaudi que de Notre-Dame de Victor Hugo, sans pour autant renier ce dernier dans ce qu’il a d’humain. Comme pour Cocteau?

Spotify

En écoutant de nouveau ce matin de lundi ou j’écris ce podcast, je suis moins souvent dérangé par les coupures publicitaires, dont se plaint aussi une personne dans les commentaires. 

À la réflexion faite, j’ai presque été décidé de franchir le pas pour payer Spotify, ce qui a toujours était contre ma “religion” en attendant que tous les prestataires se mettent d’accord sur la manière de répartir les bénéfices de taxe imposée comme autrefois pour la radio et la télé, que je paierai très volontiers, une fois par an en prélèvement automatique, et que l’on ne parle plus de cela.  

Ce matin les coupures me dérangent moins, sont-elles moins fréquentes, comme j’ai l’impression, je ne saurais pas dire, je n’ai pas envie de vérifier en mesurant l’intervalle avec lequel ces coupures interviennent. Restons au ressenti, et pour payer Spotify, aussi,  je verrai plus tard.

En attendant, j’attends que Marc de chez Le Bouchon se manifeste pour continuer nos échanges, sur Sati aussi. 

En attendant j’écoute les œuvres complètes pour orgue, je le fais en montant, puis autour du Peak et en descendant. Chaque fois, à la musique se mêlent des bruits environnants que mon casque peut capter. Parmi lesquels les chants d’oiseaux pour ce qu’il y a de plus poétique, mais aussi les voix des touristes et ou sportifs,  et encore moins poétiques les bruits de la circulation par endroit. 

Pas mécontent de cet amalgame de sons en provenance des sources naturelles  et  ceux retravaillés par le compositeur, je marche à pas vif pour communier par ma vitesse avec les sons qui m’accueillent, s’entrechoquent,k s’annihilent parfois jusqu’au silence de partout au point que je suis obligé de vérifier si l’enregistrement est toujours en mode “play”.

27 avril était l’anniversaire de son décès en 1992, dies natalis in coelis! Olivier Messiaen, un météorite venue du cosmos, est retourné dans cet ailleurs avec lequel de son vivant sur terre, il communia tant. Et maintenant, c’est à nous de jouer.