En lisant Michel Houellebecq p. 336, qui à mon sens résume tout le livre :

« Il n’avait pu en dernier ressort que se tourner vers le spiritisme, espoir dernier, consolation ultime de tous ceux qui ne parviennent ni à accepter la mort de leur proche, ni d’adhérer au christianisme. »;

C’est sur la fin de l’histoire, l’histoire d’une vie, imaginaire et vraisemblable, un reflet fidèle de nos vies bien humaines, pleines de rêves et de sursauts réels. C’est sur la fin d’une vie, sur une façon, peut être pas trop honorable, mais fort bien humaine de sortir de la scène de la vie que le livre s’attarde, lui aussi:

« C’est sans doute plus rapide pour ceux qui n’ont jamais appartenu au monde, qui n’ont jamais envisagé de vivre, ni d’aimer ni d’être aimé ; ceux qui ont toujours su que la vie n’était pas à leur portée » p. 346.

Et le reste est sublime en contrepoint.

Toute la dernière page du roman se termine sur la mélancolie au sujet du Christ qui donne sa vie pour ces minables que nous sommes.

« Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point explicite ? Il semblerait que oui. », qui résonne comme ce majestueux: « Tout est accompli », du haut de la Croix.

Le contenu du roman agonise sous mes yeux, les images se replacent, bougent et s’embrouillent, la voix du narrateur de son propre histoire s’étiole en résonances sonores, sensorielles, olfactives vibrations et les débats amoureux, leurs complices haut en couleurs, tout devient de moins en moins audible, sensible, visible, comme la répétition d’un souvenir dont la force s’estompe, s’évanouit…

Il ne reste que la sérotonine et l’envie d’aimer. 

La structure du livre, étrangement, se rapproche de celle d’une pièce de théâtre intitulée Ce n’est pas moi, c’est lui sur la responsabilité du cerveau (lui) et un léger dédouanement du moi profond que j’ai vu dernièrement à Hong Kong. Réalisée par des amateurs, une véritable performance artistique, composée de faits divers banals d’une vie moderne style. 

Vie où le champs de possibles de la vie sentimentale polyèdre se transforment en champs de batailles perdues d’avance par tous les protagonistes. L’Agora logorrhée se transforme en champ de mars déshonoré où les fantômes muets, car interdits de parole par la sorcière jalouse du bonheur des humains, errent et épouvantent.

Ils sont dans l’errance sans issue, ou alors la seule, celle par où tout se termine, se transforme, et parfois s’illumine. A condition qu’ils la trouvent ou plus exactement qu’elle les trouve, qu’ils la laissent les trouver.

Pour le moment, ils ne le savent pas encore, ne peuvent pas le savoir, ne veulent pas le savoir. À qui l’on a jamais appris où chercher pour le savoir. Toute leur vie, tout ce qu’ils ont fait, ils l’ont fait avec les moyens du bord, du bricolage à la hauteur de leur horizon. 

Une sorte de bricolage de l’humain à partir de ses humeurs, bricolage à partir de l’humus de la nature bien psychosomatique où tout est relié et bien qu’embrouillé tout y est lisible. Nature psychosomatique, psychosomatisante en somme, et peu importe par où cela peut bien s’exprimer et se réaliser, et ainsi se rendre visible.

En attendant, advienne que pourra. Ils croyaient gérer leur vie comme ils l’entendaient, et surtout ils la gérèrent comme l’on entendait autour d’eux avec eux ou sans eux, c’est selon, chacun étant libre soit d’en faire partie pour être de la partie, où alors disparaître plus ou moins à jamais de son vivant en se réfugiant dans une sortie définitive, mais elle aussi plus ou moins honorable. 

Car la question ultime est celle-ci, par où est-elle la sortie honorable?

Jésus sur la croix avait aussi la sienne.

Ils sont près de tous les plus ou moins à peu près, dont ils ne se souviennent pas très bien. La mémoire maculée par endroits fait échapper des pans entiers du contrôle du passé. Nus les actes, nues les pensées, rien ne donnaient des contours nets. Donc ils ont vécu, comme ils ont pu.

Problème d’éclairage sans doute, mais sans doute aussi de la myopie combinée avec un strabisme qui fausse les proportions et même les convictions; une sorte d’embrouille qui verrouille et dans laquelle on finit par s’encroûter sans pour autant se douter de quoi que ce soit, puisque depuis si longtemps, depuis toujours, rien ne va plus de soi. 

Ni les amours, ni leurs naufrages, ni les moyennes sur la courbe de Cause, ni les dilatations du cœur, pas plus que celles des reins ; ni les poches trouées, ni les errements avec les conneries avouées, rien n’est sûr et rien ne rassure. 

Les confessionnaux, ces lieux fantasmagoriques de tous les dépotoirs des récits sans doute bien lyriques sont devenus trop petits pour accueillir déjà, puis pour recueillir, toute la vie dans les alvéoles de la miséricorde qui ne se moque pas de la justice. 

C’est pour cela qu’ils demeurent vides, se laissant envelopper par des toiles d’araignées et avec eux leurs poussiéreux mystères, une telle action accordée au temps qui passe et qui dans sa magnanimité digne des généreux vainqueurs les laisse revenir à l’état premier d’une décomposition de leur, naturellement recyclable, matière. 

C’est une manière comme une autre de régler les comptes pour être quitte avec la vie en la référençant sur l’honnêteté, comme juge suprême des indolences. Est-ce honnête de vouloir constater qu’elle serait la plus honorable manière de sortir, et de prendre en compte le plus honnêtement possible ce qui précède une telle sortie ? 

Des honnêtes gens dans d’honnêtes vies empêtrés dans bien d’honnêtes embrouilles avec la vie. Honnêtement, peut mieux faire, espérer mieux, une belle performance, une bien humaine réussite, un soulèvement d’esprit. 

Et pourtant tout ressemble à un champ de bataille.

Ainsi la Sérotonine, tout en essayant de les enjamber, constate que les champs de bataille -est-ce pour la vie, est-ce dans la vie et pour laquelle- sont jonchés des corps morts-vivants, remplis de la vermine des sentiments qui pèle mêle stigmatisent les corps et les âmes, tout au moins là où on pense pouvoir l’identifier. 

Et pourtant le vrai amour est toujours là. 

Il est en alerte, en état de veille maximale pour se donner généreusement une fois pour toutes, tous les temps et pour toujours.

Les influences chrétiennes de Houellebecq s’y font sentir. Tout comme dans les dernières paroles de l’héroïne principale de la pièce de théâtre de Hong Kong dites au nom de tous dans un excès de courage à défaut de celui de lucidité: 

« Moi, j’ai choisi la vie ».

Sérotonine est pleine de détours pour chercher à pouvoir dire aussi j’ai choisi la vie. Comme si la littérature moderne se devait de tels étalements pour pointer du doigt tous les excès littéralement productifs, tout autant que contre productifs, d’un désir de comprendre et surtout se comprendre.

A chaque fois, dans les productions littéraires on assiste à des longs détours pour arriver à placer la pointe, long est le chemin qui mène de l’auteur au lecteur. Ce dernier aurait-il pris de la distance avec l’auteur, celui-ci serait-il plus soucieux de respecter les méandres communes. 

Le fond de commerce est assuré dans une longue description de la vie aux accents pornographiques pour ce qui est du sexe à l’état crû, même si élégamment servi, et d’une pudeur infinie pour ce qui est de décrire l’accession à la vérité de soi.

C’est juste l’inverse d’autrefois, de naguère et de jadis, tout à côté de certains foyers de résistance qui encore peu, comptaient pour majoritaires et où on disait la vérité sur la vie de façon crue, tout en restant extrêmement pudique sur la dimension affective, qui pouvait souvent se résumer par la fonction génitrice, par le sexe. L’intérêt pour le corps ne fait que grandir, toutes les sciences fournissant bien des éclairages, souvent forts intéressants, et engendrent parfois à leur corps défendant une dynamique qui pousse l’esprit humain à ne penser qu’à ça. 

A cet égard j’attends avec impatience de pouvoir voir The father de Florent Zeller et en faire un podcast sur une fin de vie envisagée pour elle même, pas à l’occasion d’une vie qui se cherche, mais dans la vie qui s’en va et qui se cherche pour savoir non comment s’en sortir, mais comme s’accomplir et accomplir pour dire tout est accompli.

En attendant, nous sommes dans le constat d’une inversion entre le corps et l’esprit qui vaut des livres pleins de passionnantes descriptions, où la vie se livre et où parfois la vie se délivre, marquant d’une délivrance à l’autre, un itinéraire, celui de l’humaine errance.

C’est à croire que même Dieu ne s’intéresse qu’à nos vicissitudes humaines. C’est à nous de lui fournir une bien précise feuille de route pour qu’il sache où nous trouver lorsque nous sommes en déroute. C’est-à-dire la majeure partie de notre existence que nous croisons sans lui, mais en notre bien humaine opulence. 

Alors qu’il nous piste sans nos remerciements généreux à son égard, puisque c’est nous, pas lui, qui sommes des fuyards, bagnards gaillards chez Gallimard et autre Flammarion pour être de nos propres romans de Pygmalions, grandeur et ressemblance nature, qui par de tels subterfuges et enflures vont digérer des affamés de lecture de leur propre vie.

Entraîné par ce que donne à penser et éventuellement à vivre La Sérotonine, j’ai presque oublié de citer plus amplement les derniers messages d’Houellebecq. 

« Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d’infini des possibles ? Cela se peut, ces idées étaient dans l’esprit du temps ; nous ne les avons pas formalisées, nous n’en avions pas le goût ; nous nous sommes contentés de nous confirmer, de nous laisser détruire par elles; et puis très longuement de souffrir. »

Et ce n’est pas tout, la suite est une réponse, pas clefs en main, mais une réponse avec un code pour ouvrir la boîte dans laquelle la clef est enfermée, afin d’ouvrir une autre boîte ou deux et y trouver d’autres clefs et ainsi de suite. 

Ciel où est ta clef !

« Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. »

Houellebecq les trouve dans

« Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs. »

La messe est dite, ou presque, car la nature biologique auscultée sous toutes les coutures va encore et encore chasser la liberté, tout au moins ce que l’on pense d’elle; des espaces occupés désormais par les explications de cause à effet d’ordre bien naturel, auxquelles on peut suppléer seulement par la grâce de la liberté. 

que pour autant l’on puisse la dévisager et retenir. L’envoi en mission est sous forme d’un aveu, aveu de faiblesse et de puissance à la fois.

« Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant le durcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut être, à ce point, explicite?

Il semblerait que oui. »

Il y a des vérités que tout le monde ressent comme telles, mais parfois, tout en considérant que cela va de soi, c’est mieux en le disant.

Il semblerait que oui!