Trompera bien qui trompera le dernier. Détrompe-toi! 

Un mini-dialogue en guise de moto, entièrement de moi.

Délibérément provocateur, ce podcast sous forme d’un essai contient une réflexion libre sur la situation affective chez les adultes qui se mettent en couple. Le contenu est inspiré du livre offert par son auteur lors de mon dernier séjour à Paris. Nous ne nous sommes pas vus depuis 15 ans environ. 

Je connaissais son nom, je l’ai côtoyée à l’occasion de quelques activités pastorales dont elle était partie prenante. Mais pas bien plus. Une fois, j’ai retrouvé son post sur les réseaux sociaux. Elle y annonce la publication de son livre. Cela m’intéresse : quelqu’un qui écrit. 

Tout le monde voudrait devenir écrivain, dit-elle lors de la rencontre devant Saint-Sulpice à Paris, les fesses posées sur le rebord de la fontaine  gardée par les trois cardinaux, le quatrième, un simple évêque, Bossuet, n’est pas cardinal mais tient un des quatre points cardinaux de Paris, tous azimuts. 

Tiens! Ça tombe bien, c’est mon anniversaire ou presque, le même jour que le sien, celui de l’évêque de Meaux. On va fêter tout cela à la brasserie d’à côté, l’endroit que je fréquentais d’antan, à l’époque où j’ai passé mon temps à Paris pour l’enseignement  à l’Institut Catholique et ailleurs.

Peut-être que c’est vrai que tout le monde voudrait devenir écrivain? Certainement tout le monde a de la matière pour en remplir des pages, sinon tout au moins à raconter sa vie. Mais devant qui? 

Un monologue peut être bien instructif pour la conscience qui est ainsi régénérée.  Mais un monologue finit par devenir ennuyeux, car tout y fonctionne en circuit fermé, c’est comme fermer le livre après avoir pensé seulement pouvoir le lire, ou à écrire le sien.

Pour tous, le livre de la vie de chacun est écrit dans l’éternité. S’il y en a une! J’entends soupirer comme en off dans une pièce de théâtre. Sans me rendre compte, que je suis déjà dans l’essai qui ainsi s’introduit de lui-même.

Nombreux sont appelés, mais peu sont élus. Une vocation, un appel, un coup de cœur, une inspiration. Tiens, si tu me faisais un bébé pour Noël, de Stephan Eicher, bourdonne dans mes oreilles qui ne détectent plus très clairement les fréquences basses, pas plus que les aiguës faiblement haut perchés. 

Dès le départ, l’on est condamné à l’échec? On le sait après coup, après que les prémices d’échec se laissent détecter. Non pas dès les premiers craquements, ni encore dès l’apparition de premières fissures bien profondes dans un tout unifié à deux ou supposé comme tel. On le sait seulement lorsque l’on dit qu’il va falloir s’en occuper sérieusement. 

À l’intérieur, une boule de feu résulte d’une mauvaise fission de la conscience avec l’endorfine. Que fait-elle, la conscience, avec de telles  émotions mises en fission? Cela n’est plus possible. Il faut que cela cesse. Je n’en peux plus. Il ne me reste qu’à prendre les affaires et fuir. Les couples se font et se défont pour se refaire ou pour se défaire, définitivement? Leur vocation à être ensemble est-elle un leurre?

Une séparation à la suite d’un abandon, l’abandon du lien, des promesses, des pardons successifs, probablement mal donnés et surtout pas très bien reçus. Si la clairvoyance pouvait anticiper, on n’en serait pas là. 

Mais, si, on y est. C’est une avalanche de sentiments qui provoque l’éboulement, tout un pan de la réalité décroche, est précipité en bas, très bas. Insoupçonnable est la profondeur qu’un éboulement peut atteindre.

Même les plus puissants checkpoints  ou encore des mastodontes de digues cèdent, rien n’y résiste.  On en prend acte comme chez le notaire qui consigne des affaires d’amour éternel. Ce qui autrefois avait été écrit à l’ancre sympathique est desormais transformé en matière noire, dans le noir même l’écriture lumineuse est inlisible.

Par la force des choses, le CDI se transforme bien vite en CDD. Et ça fait des des-cédés, dont est désormais composé l’abécédaire destiné aux affaires du cœur.

Il reste le sauve qui peut!  Surtout, moi et ce (ceux) qui m’est (sont) le(s) plus cher(s). Je sais, ce n’est pas très joli graphiquement, comme l’écriture inclusive. Il faut être ouvert à des éventualités multiples déjà en termes des personnes concernées, sans parler du Greffon et des poissons rouges à partager. De fait, cela entraîne du monde.

Sauve qui peut, c’est la décision prise juste avant l’inéluctable naufrage, lui, total, définitif. Pour le sauvetage, c’est comme on le peut. Le naufrage qui provoque le sauvetage se fait à sec. Le liquide amniotique de la gestation en a déjà été prélevé avec les larmes et les peurs qui les avaient accompagnées. Sauf qui peut à sec, c’est un peu sec, le royaume de la glisse pour tromper l’autre est en panne. 

Maintenant, il en reste des larmes et la peur, mais plus rien à prélever pour nourrir la gestation qui va être écourtée. Peu commode est un pareil accouchement, sans amorti. Pour un mort-né, ce n’est pas très cool, comme pour le papillon d’une nuit lorsqu’il apprend qu’il aurait pu vivre plus longuement. 

L’accouchement de la séparation arrive juste avant l’ensevelissement. Il est accompagné d’une prise de conscience de ce qui arrive, l’instant qui sépare du moment où tout cela décroche. Sans pouvoir éviter de se trouver sous les décombres, sous lesquels on ne retrouvera jamais le corpus delicti. 

Pas plus que les sentiments en déliquescence qui, figés en état, en un instant sont perdus à jamais, eux aussi. Figés et perdus, car impossible de les retrouver comme on peut le faire pour les mammouths de la période glaciaire. Les sentiments en déliquescence sont restés sans laisser d’adresse, impossible d’utiliser les rayons infra quelque chose pour détecter  leur présence. 

Même si l’époque glaciaire ne dure jamais indéfiniment, les sentiments en déliquescence continuent leur déconfiture pendant et après. Ils continuent à se liquéfier, rendant toute tentative de leur lecture impossible, même le plus laborieux déchiffrage reste inabouti. L’ADN de leur bonheur est perdu à jamais. 

Après tout, peu importe comment cela était à l’époque. Maintenant, il faut agir, faire évoluer les sentiments, même si la réduction à néant qui habite l’autre revient en  boomerang.  Réduire à néant, une belle réussite qui peut satisfaire plus d’un dictateur. Qui ne rêve que d’éradiquer. Qui ne s’emploie qu’à effacer toute trace. 

Dictateur de son propre passé. Il le fait à l’aide de détergents puissants dont l’efficacité garantit l’absence d’une moindre trace de présence indésirable de l’autre ainsi éradiquée. Cela occasionne aussi la disparition des traces de ses propres sentiments, dont il faut aussi se débarrasser. 

Douce illusion, dont on est capable dans un sursaut de survie. Tellement tout y est intégré de façon  naturelle dans l’absurde,  dont témoignent (tout de même) ces trophées sous forme d’oiseaux du ciel rembourrés, accrochés aux murs de l’abri où règne l’atmosphère de quelque chose de faisant semblant de n’avoir jamais réellement existé. 

La mort et les artifices qui en résultent, tout s’y recompose, recombine et on en dispose comme de la fumée sur les terres arables. Impossible de décliner une identité propre, il n’y a rien en propre. Tout est malpropre. 

Fuire et ne pas se laisser rattraper. Mais ensevelir ce boulet à qui on souhaite la mort, c’est déjà une petite victoire.  Certes! Mort à souhaiter, mais de façon lente pour que ce fumier sente les effets d’une souffrance endurée et alors renvoyée en miroir. 

Mort lente, un peu de plaisir en satisfaction passagère. Mais pas une transition indéfiniment prolongée. Il va falloir passer à autre chose. C’est autre chose, c’est quoi? 

En attendant, le boulet est là. On le trouve dans la gorge et sur le dos, dans le ventre et dans la tête, il est attaché aux pieds et encombre les mains. Passer à autre chose, tout en le supportant comme une tumeur qui se propage partout, n’épargnant ni les seins ni les ovaires. 

On est encore en vie, c’est déjà ça. On a de la ressource, on va se battre. Puisque l’on a finalement échappé au pire, à l’anéantissement total. Trop d’honneur, votre honneur! Je ne pouvais pas lui faire ce privilège. Ça  aurait été de me rendre coupable. Lui servir sur un plateau, de s’être lavé des soupçons à charge que, si injustement  pour sa défense et lui-même, on les lui  reproche. 

Détrompe-toi, il ne peut pas rester inactif, il doit se défendre, lui qui a des relations, qui en use et s’en amuse en sirotant le whisky devant la glace  de sa conscience qui ne lui reproche rien d’autre que d’avoir été aveuglé  pendant si longtemps. Lui aussi. Quel équilibre dans la capacité des regards, les yeux dans les yeux, maintenant chacun dans les siens. Le miroir sert de parloir où on évalue chacun ses avoirs.

À faire les comptes, du temps perdu, évidemment, de l’argent, beaucoup d’argent, et surtout de l’énergie. Au lieu d’être renouvelée à ses côtés, l’énergie a finalement été neutralisée, spoliée, volée. Pervertie en aigreur qui la transformera vite en action pour crier la vérité. 

Il n’est pas comme elle, il ne va pas ressasser tout cela pour chercher  les pourquoi du comment. Plus que jamais, il sait ce qu’il veut. Il agit.

Il va aller à la serpe, il va se rafraîchir au bar, se saouler la gueule encore et encore, et si le shit peut égayer le moral, tout  est bon à prendre. Il maîtrise la situation et ne laisse pas les rênes à qui que ce soit. Même pas à son avocat qu’il alimente de ses bonnes intentions, lui qui se sent trahi et déçu. Et peu importe qui a commencé. D’ailleurs, comment le savoir, aucun registre fiable n’en contient de rapports précis.

Déçu qu’elle n’ait pas accepté son nouveau bonheur, celui qui vient de la séparation, et elle qui s’accroche au sien, a leur, celui d’antan. Elle ne le fait pas par amour pour lui, car il n’y en a plus, elle le fait par dépit d’avoir été si profondément humiliée, jusqu’à l’anéantissement. 

Lui enfin libre, sauf ce boulet, il va falloir s’en défaire comme d’un cafard. Lui aussi est plein de rage et c’est bien fait pour sa gueule, à elle.

L’outrage demande vengeance, action/réaction, absorption, confiscation, liquidation, rémission (ni profonde ni sage, juste passagère), fortification, pulvérisation. Action comme réaction, il faut être conséquent dans la vie.  Je vais encore lui montrer qui est le maître de la situation. 

Oui, la situation peut s’inverser, c’est dans un jeu de miroirs où la méchante, c’est elle, et lui en est la pauvre victime. Certes, on peut vivre cela dans le même cas, en passant de l’un à l’autre à l’intérieur de soi. Mais c’est peu commode et surtout pas digne des êtres équilibrés, solides, stables, qui assurent comme le capitaine sur le bateau en péril. 

Les bons conseillers diront que cela ne va pas, vous n’êtes pour rien, il vous faut défendre, ils vont vous soutenir. C’est bien fait pour son malheur à elle. A l’autre, cette conne sempiternelle.

Pour beaucoup, ces deux schémas existent séparément. Je suis la victime et l’autre est la victime. Dans le jeu de miroirs, il y aura seulement une inversion entre accusateur et accusé, ou entre défenseur et défendu, in fine entre la victoire et la victoire. Si l’on les mettait ensemble, cela donnerait-il le W de la double VVictoire? Oh la victime! Où est-elle, ta victoire?

Le tribunal c’est pour les incapables. Pourquoi doivent-ils aller ensemble au tribunal? Si l’on peut s’arranger à l’amiable, comme si de rien n’était. En visio, si nécessaire, mais pourquoi montrer son visage, puisqu’il n’y a plus de lumière pour l’éclairer. Après tout, chez le notaire suffirait, sans faire le moindre bruit dans les déballages sur des étalages inutiles. Quel retournement de situation. 

Émerge en eux un pan entier d’une humanité qui se respecte. La face nord ou sud? Celle où on maîtrise les sentiments et rationnellement en  dispose. La grandeur des esprits éclairés, enfin du respect pour le temps passé, du respect pour le temps perdu, du respect pour les chaînes brisées et les alliances fracassées. 

Du respect pour des gens respectables, qu’est-ce qu’il y a de mieux sinon de vivre à l’amiable. Ni l’amour ni la haine, une prairie, une steppe déjà lointaine que le vent des sentiments caresse de ses nattes tressées sur la tête des géants. Pas grave que ce soit onirique, c’est tellement réconfortant. La paix, ma paix, rien que la paix, je vous le jure! Votre Altesse!

Banaliser la profondeur des blessures, c’est passer outre à ce qui  ne vaut pas la peine que l’on s’y arrête. D’ailleurs, l’on n’a jamais prêté l’attention à tout cela avant. S’y arrêter, c’est comme regretter les fleuves sur Mars. Pourquoi? On est si bien sur cette nouvelle terre promise qui est en passe de devenir la nôtre. Promise séparément, et alors? Tout se fait et se défait et refait avec du respect… des barrières qui sont  intelligemment disposées. Comme les pare-chocs mous.

Tu ne vois pas que je travaille beaucoup? Quand je suis fatigué, tu attends que je t’écoute, que je te cajole, que je te console et que je m’enroule dans tes yeux et dans tes jeux à nous deux. La force d’attraction tient à une série d’évictions. 

La véritable rencontre est une sorte d’indicible opprobre qui va demander des comptes puisque sans elle, la véritable rencontre (qu’est-ce?) rien et personne ne pourra s’en bien  rendre compte. De quoi ? De ce qui va et de ce qui ne va pas? Faire la part des choses, ce n’est pas du ressort de la part d’anges.

La soi-disant véritable rencontre (avec qui?) se trouve là où cela fait le plus mal. Sauf que cela va exploser. À ce moment précis, juste avant l’explosion, il va falloir se mettre en accusateur plutôt qu’en accusé. Gagne celui qui décoche le premier. 

Trompera bien qui trompera le dernier. Comme dans L’Infidélité, ce film français au titre aussi cru qu’évident. Il aurait dû s’appeler La Fidélité pour dire le lien véritable entre deux danseurs de tango. Elle, une future mariée promise à un écrivain raté. Lui, un futur retraité de l’étude d’huissier qui y trouve une occasion à ne pas rater.  Un film sur la fidélité avec laquelle passer leur temps d’amour. Alors que le père de l’homme a bien caché son jeu d’amour devant son fils, ce dont il cherchait des preuves. 

C’est du sadomasochisme en version humainement light, mais lourdingue de toutes les bastringues des sentiments effilochés qui, mal reliés, deviennent de plus en plus moches, au point que la dissimulation, naturellement, trouve cela fastoche.

“Tu as jeté toutes mes coupes que j’ai gagnées en jouant au tennis? 

“Oui, toutes sont parties à la poubelle. 

“Mais c’est à moi. 

“Boff! 

Puis la mort survient et les coupes sont libérées de l’armoire à clefs de l’appartement du vieux. L’amour n’est pas mort, il a été trompé, comme un souvenir dans et par  l’oubli, comme un vulgaire péquenot dans et par sa basse manigance. 

Ils savent se faire des reproches, ils savent se rendre pas beaux, pas beaux du tout. Ils le font avec la même conviction et le même engagement que lorsqu’ils s’aimaient comme jamais. Ils savent se rendre tout moches, comme des Shrek ou E.T. qui, de leur faciès toutes fripées, gratifient l’un l’autre d’une belle dose de purin.  

Ainsi traités, les faciès avaient vieilli avant l’âge, c’est à la suite de la traversée intergalactique d’infinis espaces de leurs illusions, dont l’évidence les rend ainsi rachitiques. En rendant leurs apparences froissées. Leur posture délictueuse donne à comprendre l’épaisseur de tous les outrages que rien ne masque et que désormais tout accuse. 

J’accuse, moi aussi, ainsi de suite. Il n’y a plus de garrot à apposer sur les fuites qui sont bien plus qu’urinaires, ou d’une autre consistance tout aussi délétère. Liquide society se vérifie dans cette transformation de l’amour consistant encore naguère. Désormais sous pression de ses propres oppressions, il le transforme en bouillie immonde du carnage de Gallipoli. 

Amour qui se transforme en bouillie, en état de prestance (ou présence?) imminente, en aval et en amont, il donne de la matière première à des vomis puants. De la beauté de la chair, il n’y a que de la viande hachée, mélangée avec des excréments s’échappant des terminaisons  qui ne se retiennent plus. Tout lâche, tout est lâcheté, opprobre et dégoût.

Les ra-courcir-nuits d’antan et leurs court-circuits ne sont que de pâles souvenirs des orages cosmiques de maintenant. Des vents propulsés d’une machine à souffler fuient le gouffre de dépressions qui cherchent à emporter dans leurs tornades puissantes mais maussades les derniers atomes crochus disponibles dans l’alchimie d’amour qui gratifie parfois de ses illusions, dont il ne reste désormais que de  diaboliques voilures. 

Ne suffisent plus les calmants qui, au lieu d’apaiser la nuit, n’empêchent pas d’en faire le jour polaire, ce qui ne présage ni les matins boréaux ni les chants d’oiseaux du ciel pour adoucir un peu cette foutue vie sur terre.  

Ils sont dans la tempête que rien n’arrête. Ils sont dans le tourbillon qui continue à creuser sur leur dos ses sillons. La vivisection n’attend pas l’anesthésie, la vivisection  n’est pas couverte par une nostalgie de la voir subir  à l’autre. 

Elle revient en boomerang et l’épée de Damoclès ne tient plus contre la loi de la gravité. Inerte, il se laisse tomber. Le mieux pour lui, c’est de le faire à la tombée de la nuit, ou à la tombée du jour. Presque ni vu ni connu, entre le chien et le loup. Les uns aboient toujours et les autres hurlent déjà en duo carnassier. Quand le jour se lève, c’est comme si la nuit tombait après une veillée sans queue ni tête. C’est du pareil au même. 

Non, ce n’est pas la voix du prophète. On reconnaît son désert et ses vibrations menaçantes pour faire sortir le loup du bois et le chien à tenir en laisse.

Les écouteurs des oreillers sont toujours au maximum, il reste à éteindre la lumière de la nuit pour que la conscience du jour vaque à ses occupations momentanées.

Avant d’y revenir. 

Comme un serpent de mer qui n’aura jamais fini de gigoter sur place. Pour les royaumes des cieux, si le cœur et la foi en disent, c’est plutôt encourageant. Mais pas là, là où tout est de mal en pire.  

Pas de happy end, ni de hourra!, la victoire, je l’ai eu, j’ai obtenu ce que j’ai voulu. Pas de condamnation aux travaux forcés pour rembourser les dettes contractées à l’amour, qui à l’époque ne demandait rien. Gratuit, insouciant, sans contrat ni clause fièrement soulignés, sans un mantra et ses roses sur la pierre tombale alignées. 

Maintenant si, le temps des comptes est à faire, et au combien. Sont aussi à rembourser tous les tickets payés pour les errances. Ainsi tout sera dans la norme, tout sera à l’équilibre, ce dont il faut s’assurer pour continuer. 

Mais on sait que ce ne serait plus comme avant, et même si dans ce couple maintenant voué à la séparation, il n’y a pas eu d’enfant, de progéniture qui aurait pu crier au scandale, à la glasnost par contumace, à la justice par pendaison, à l’usufruit par extortion que les élégants appellent anticipation.

Non, même dans cette absence le vide est le même, il s’appelle le vide de l’absence. Est-ce mieux que le vide de présence surtout lorsqu’elle est blessée? 

La fameuse progéniture ne se consomme pas comme de la confiture, ne s’étale pas comme du beurre, n’est pas craquante comme du pain grillé. Elle est là, car le fruit de l’amour ne fait qu’augmenter les enchères, mais n’arrête pas le flot de sa présence. 

Et qu’est-ce que cela peut faire, qu’elle a déjà eu un enfant par ailleurs, alors que lui en éternel électron libre sans, mais qui à ses côtés s’était un peu stabilisé pour passer à autre chose. Lorsque l’horloge de son évolution a tourné sur le rouge, attrapes-toi!, lui disait le prophète de son bonheur, il te reste encore à vivre, cqvd, à prendre ce qui reste là où on peut. 

Comme pour Churchill, qui, au sujet de De Gaulle, constate que lui, contrairement à cet idéaliste fou de français insupportable et si peu bien élevé pour parler avec les grands de ce monde, lui au moins, il se soumettait au plus fort, tout en y tirant quelques avantages pour les siens. Sauf qui peut n’est pas de refus, cela contredirait la nature des choses.

Tous les perdants sont  dans le couple et sur l’échiquier familial. On  se console de la sorte: la mère courage et le sacrifice comme le mot d’ordre pour l’embellir deviennent des carburants suffisamment efficaces et puissants pour tirer la charrette… jusqu’à l’échafaud qui fait littéralement perdre la tête. 

Abreuver les sillons de sang impur, celui de l’autre pourriture, un procédé présumé salutaire. C’est comme prendre un humain pour un hippopotame, lui qui, contrairement à nous, a la capacité de résister aux infections qui menacent sa gueule et ses narines, sans parler de la peau par les pores de laquelle il est constamment en échange chimique et odorant doryphore. J’adore!

Changer de cloaque, ce n’est pas se rafraîchir, c’est s’engouffrer, s’enliser, s’embourber, s’emme…er à fond, jusqu’à la moelle osseuse, jusqu’au bout des ongles. Au risque, toujours certain de son efficacité, d’attraper toutes sortes de furoncles.

Qu’est-ce que cela peut faire de savoir que dans le livre, c’est elle qui fut lâchement abandonnée par un fidèle à soi et à souhaits. Le passage par la cloaque est obligatoire comme les ablutions rituelles pour se sentir mieux, momentanément régénéré. 

Que peut faire le fait que dans le livre,  lui, il n’a pas de parole, alors qu’elle crie à hue et à dia sa souffrance, qu’elle lui souhaite le pire qui puisse surgir d’un imaginaire d’un amour déçu, blessé, outragé, écrabouillé, anéanti, elle prostrée mais pas prête à procrastiner. 

Est-ce encore de l’amour  qu’est la lutte contre la procrastination? Plutôt un réflexe d’un membre du corps qui bouge encore, mais qui n’est plus en lien avec le reste du corps. Comme un canard qui court sans tête ou la queue d’un serpent qui, bien qu’à part, mais vit sa vie de vipère qui vilipende contre le fatum de la sorte.

Qu’est-ce que cela peut faire que  l’héroïne du livre aux accents autobiographiques apprend à revivre grâce aux handicapés, dont elle (c’est confirmé par l’éditeur) s’occupe dans sa vie réelle.  Belle leçon des choses à laquelle tout le monde n’a pas accès. 

On n’a jamais parlé depuis ma lecture de son livre, dont la puissance ne saurait être cachée. Pas plus que devenir un argument vendeur, car chacun sa vie, je ne suis pas son promoteur, pas plus qu’elle n’est le mien. Nous nous sommes retrouvés sur la même longueur d’onde, celle de l’attention à la souffrance que la vie apporte à des êtres fragiles, car sensibles à outrance. 

Ceux qui ne le montrent pas le sont-ils moins?  La différence est dans les lits de rivières qui accueillent l’eau qui passe et qui se trouve dans les profondeurs de l’être, ou à la surface, mais qui, la plupart du temps, affleurent les dunes pour en faire des marécages, à moins que l’on y mette des rustines pour les canaliser en les cantonnant dans de telles cages qui n’ont pas la mémoire du transit de la liquidité dans laquelle elle nagent.

Tout et chacun se soigne comme il peut, pour certains les livres deviennent une religion, alors que pour d’autres la religion permet de préserver la foi en l’homme qui veut voir plus grand que lui-même. Oui, sans doute, tout le monde peut devenir et même doit être l’auteur du livre de sa vie. 

Les séparations douloureuses, les clarifications heureuses, les conclusions peu durables, voire douteuses, tout peut passer. Une chose ne passe pas, la rage de vivre. Et là où elle faiblit, quelle est la place de celui qui l’a? Le livre apprend tout cela et même plus, comment survivre alors que l’on ne broie que du noir.

Quand la dépression prend par la gorge pour étouffer la respiration, le souffle, les bruits de fond des acouphènes qui, eux ne se fatiguent jamais, quand il n’y a que l’amour comme souvenir d’une vie qui n’est plus la sienne, quand les anges ne sont plus efficaces et les saints d’escargots protecteurs qui fièrement transportent leur demeure, comme les pieux fidèles portent la sainte communion dans leur coeur, et qui quittant les maison de protection, visqueusement se transforment en limaces  flasques, quand tout ca vient et bien d’autres choses, il ne reste qu’à déposer la carcasse devant le boucher de la chaîne du vivant qui aide à transformer une forme en une autre, tout ceci pour la plus grande gloire et l’honneur de l’équilibre, ou tout se transforme et recycle (eh oui, même le plastique finira par céder), car rien ne se perd aux yeux de la Providence qui en a ainsi disposé. Son nom est désormais AI. L’œil de la providence a enfin trouvé en elle l’incarnation, véritablement efficace pour l’humanité qui  nous guidera.

Et tant pis pour les sentiments qui ne sont plus que des vestiges de quelques illusions passagères de  la chaîne de transformations. Un chagrin lumineux (le titre du livre) est une invitation à ne jamais baisser les bras, mais, comme Moïse, savoir comment se laisser soutenir dans les moments où la fatigue prend le dessus et lorsque dans la tête du peuple ne défilent que des rengaines de musiques militaires, celles de désarmés, de dessus, désincarnés, nulle part reçus.

Il faudrait que je lui pose la question sur le mystérieux prêtre à bicyclette qu’elle croise dans le livre. Il me fait penser aux héros des films, comme celui d’un film italien où un homme à bicyclette avec un chien traverse les rues d’un quartier italien quelque part en Allemagne, je crois, ou encore comme chez Kieslowski où le héros croise à plusieurs reprises un mystérieux personnage qui tire son baluchon maladroitement posé sur la charrette. 

Comme les autres, le curé à bicyclette d’Un chagrin lumineux repasse comme un leitmotiv qui n’invite à rien. Il constitue juste une preuve de l’échappée belle d’une réelle vie qui a envie de se déverser dans une autre avec un grand A. Celle-ci bien hypothétique que l’on voudra tant (certains!) aussi réelle que celle dans laquelle nous sommes embourbés, et dont nous sommes pétris.

Je sais, le prochain podcast sera sur Frankenstein. 

Mais il faut que je termine celui-ci d’abord. Tout à fait par hasard, je tombe sur cette citation Du chagrin lumineux (pas certain que le titre soit le mieux choisi) qui me semble faire affaire pour le livre de Karine et pour mon Frankenstein.

“Il est temps que je me dépouille des passés qui m’encombrent. Mon satané boulet et sa chaîne dans mon dos m’empêchent de me sentir légère. Pour une question pratique et pour les supporter plus facilement, je me sers d’abris ou d’armures tels les escargots. Je suis tellement habituée à les sentir sur mes épaules que j’enfile mes vêtements par-dessus tous les matins… Je suis comme les escargots, je porte ma maison sur mon dos. Ou alors je suis un véritable boulet millésimé-cuvée des blandasses… Je me transforme en limace, j’irai sûrement plus vite. Cependant, je me demande comment quelqu’un peut tomber en amour d’une limace qui  bave de façon incessante. Qui s’est déjà extasié devant une limace en l’adoptant comme son animal de compagnie? Personne. Les jardiniers cherchent plutôt à les éliminer parce qu’à plusieurs elles sont capables de vous saccager un potager.” 

Blondasse, limace et j’en passe, c’est mon quart d’heure de poésie contre lequel je me fracasse.

Ce lundi, deux novembre, dans le calendrier catholique, c’est la fête de la commémoration de  nos fidèles défunts que nous confions à Dieu. Sans oublier tous les autres, finalement pêle-mêle, car  souvent nous ne sommes pas très au clair avec la distinction. Sur cela aussi, peut-être une autre fois. 

En attendant Frankenstein et ses déboires à l’occasion de la réalisation de son désir d’immortalité, à la prochaine, si toutefois cela vous dit de traiter d’une autre pour certains “futilité”.  

FIN

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