Aujourd’hui je voudrais vous parler d’un principe vieux comme le monde qui est celui de la variable d’ajustement. En introduction un fait concret sous forme d’une énonciation reconstituée.

« Fils, tu vas habiter avec nous dans un appartement qui n’est pas bien grand. Nous allons partager cet espace le temps qu’il faudra. Pour cela il va falloir s’entendre sur les règles de vie commune. »

C’est ainsi qu’un père me fait part de la manière dont en famille ils ont traversé la période de confinement. Et alors je demande ? Le résultat a dépassé toutes ses attentes, il a vu son fils, un ado comme tant d’autres, se transformer sous ses yeux. D’un fougueux au sang chaud on dirait sans limites, il est devenu un fougueux au sang chaud avec des limites. Il a mûri, la joie et la paix du père se communiquaient sur son visage tout le long de cette entrevue. Il a appliqué le principe de la variable d’ajustement. Et le fils aussi, chacun à sa manière, chacun dans sa situation, mais tous les deux en bonne intelligence. 

Toutes les réactions face à la crise aux répercussions planétaires sont soumises au principe de la variable d’ajustement. On a observé cela dès le départ de l’épidémie en Chine continentale d’abord, et cela se poursuit partout ailleurs. Chaque pays, chaque gouvernement, chaque instance concernée, religieuse y compris, collectivement, ou individuellement, chacun cherche à se positionner face à la nouvelle situation.

L’excès de bravoure par-ci, l’excès de prudence par-là, la variable d’ajustement ainsi activitée révèle la nature profonde qu’il n’était pas nécessaire de voir avant, en tout cas on n’en avait pas conscience. C’est seulement dans les situations limites que notre moi profond se révèle et cela devient décisif pour la suite. Et que cela plaise ou pas aux autres, une position est à prendre, il faut se déclarer, se positionner, réagir.

Même en ne faisant rien, même en faisant la sourde oreille, c’est toujours une attitude qui participe au concert de la variable d’ajustement. Et pour que cela devienne une belle symphonie d’un monde nouveau, il faut passer par toute une série d’essais. Longue est alors la route d’apprentissage de la sortie de la cacophonie qui peut couvrir les belles harmoniques de la vie qui s’organise en multiples réseaux de solidarité polyèdre.

La variable d’ajustement concerne absolument tout le monde, ceux qui font quelques choses et ceux qui les regardent faire. Ceux qui sont sur le terrain et ceux qui sont en lignes de soutien. La mise en route de la production de masques en est une parfaite illustration. Toute une industrie à adapter à la production massive voilà qui prend du temps et cela se fait avec de tâtonnements parfois pour des raisons qui peuvent étonner des observateurs extérieurs, surtout quand ils ont les bras croisés et comptent les points. 

Le domaine religieux et spirituel est totalement partie prenante de ce processus de la variable d’ajustement. Certaines des toutes premières réactions des responsables d’Eglises chrétiennes étaient empreintes d’une sorte de scepticisme à l’égard des mesures sanitaires annoncées. Tout le monde voulait comprendre pour pouvoir obéir en bonne intelligence ainsi partagée, chacun à son niveau de responsabilité. Puis était venu le temps des travaux pratiques: le confinement, la quarantaine, et surtout l’impossibilité de rassemblements. La vie sociale et économique se sont figées, et pour si longtemps, un marasme ambiant a envahi les esprits et engourdi les corps. Y compris pour les croyants de différentes communautés religieuses ce fut dur, y compris quand le marasme semblait gagner bien des esprits. Mais pas tous, est-ce dans les mêmes proportions que chez les autres, ce serait intéressant de voir par ailleurs. 

Toujours est-il que tout le monde a dû s’adapter, et maintenant il est temps de nous réadapter à la situation d’avant, pensons-nous spontanément. Or il y a mieux, d’abord en ajustant nos vieilles habitudes à la nouvelle situation qui va durer. Et c’est cela qui va contribuer à changer les choses en profondeur. Car nous sommes appelés à changer en profondeur, mais cela ne se fait pas à coups de massue assénés sur la conscience.

Mais bien par le libre consentement, car conscient des enjeux du point de vu du bien commun, pas seulement de l’intérêt général. Si le bien commun vise l’universalité, l’intérêt général se contente de la prise en considération aux dimensions d’un groupe, d’un pays, d’un bloc d’amis qui fatalement se trouve face à un autre bloc composé, lui des ennemis. 

Ou alors le ‘consentement’ est obtenu par une soumission forcée, par une contrainte politique. Mais la soumission peut aussi venir par une illumination purement spirituelle qui, à première vue, ressemblerait à la situation précédente de soumission forcée.

Si dans le premier cas la liberté peut être engagée, mais elle peut ne pas être consentante, dans le second elle est obligée d’accepter de l’intérieur d’elle-même les effets de l’illumination. Sinon c’est une fuite et l’envie de rester dans une telle variable d’ajustement serait un piètre refuge qui ne tiendra pas à long terme. 

La spiritualité, quelle qu’elle en soit la nature, oblige à creuser en profondeur au plus intime de nous-mêmes. Elle nous indique le chemin à suivre, et le prix à payer est souvent affiché tardivement. Le croyant est toujours en train d’appliquer la variable d’ajustement.

Mais il s’ajuste à quoi en fait? D’une manière ou d’une autre, on s’ajuste à une référence stable autour de laquelle on construit sa vie.

Comment cela se réalise pour le chrétien ? St Paul donne une traduction concrète d’un ajustement à vivre dans la référence au Dieu d’amour: patience et douceur, charité, joie et paix. C’est un cocktail qui ressemble à une vaccination bienveillante et bienfaisante que l’on serait prêt à administrer à l’humanité toute entière. Et tant mieux, car tel est le plan de Dieu pour toute la création.

La variable d’ajustement s’ajuste en fonction de cette référence qui n’a rien de nocif. Librement, car consciemment accueillie par le croyant comme ultime référence spirituelle, elle s’applique à tous. Pour les non croyants elle se limite à la dimension purement humaine, ce qui n’est déjà pas si mal. C’est ainsi pour qui ne peut y accéder pour des raisons indépendantes du bon vouloir, à qui la dimension spirituelle est encore mystérieusement cachée.

Les variables d’ajustement remplissent nos journées, elles sont le résultat d’un discernement qui est fait souvent à la hâte, en urgence avec parfois une anticipation rapide bien intégrée ou souvent le manque de préparation à l’accueillir oblige! 

La pandémie nous aide à comprendre mieux notre capacité d’adaptation et les limites que nos réactions révèlent. Mais c’est toujours une invitation à plus de notre vie qui se traduit en terme de maturation. 

Le plus+ étant pour le chrétien signe de la croix, il sait qu’il mûrit dedans et c’est pour la joie et la paix. Et il n’aura rien à craindre des terreurs de la nuit ou de la machination des méchants. Comme dit le psaume 68 “le Seigneur écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés, que la terre et le ciel le célèbre, les mers et tout leur peuplement.” 

Nous ajuster sur Dieu, incarner dans nos vies une telle règle, un tel référentiel, c’est finalement prendre en compte toutes les variables d’ajustement. Les variables sont pour varier, la règle est pour guider. 

Merci pour votre écoute et à la semaine prochaine.